« Chavirer »: Pourquoi les étudiants de Sciences Po ont primé le roman de Lola Lafon

PRIX LITTERAIRE Lauréat du prix littéraire des étudiants de Sciences Po 2021, Chavirer » de Lola Lafon est paru en août 2020 chez Actes Sud

Marceline Bodier membre de la communauté 20 Minutes Livres.

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Chavirer
Chavirer — Actes Sud
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  • Aujourd'hui, « Chavirer » de Lola Lafon, aux éditions Actes Sud, qui a reçu le 28 mai le prix littéraire des étudiants de Sciences Po.

Marceline Bodier, contributrice du groupe de lecture 20 Minutes Livres, vous recommande Chavirer de Lola Lafon, aux éditions Actes Sud, qui a reçu le 28 mai le  prix des étudiants de Sciences Po.
 

Sa citation préférée :

Il remâchait ce qui apparaissait désormais comme une évidence : l’effacement de l’histoire était le résultat d’efforts conjoints, d’une solidarité familiale. Et l’inquiétude permanente pour la Betty-sans-futur escamotait la question posée par une Betty passée.
 

Pourquoi ce livre ?

  • Parce que Chavirer vient d’obtenir le prix littéraire des étudiants de Sciences Po, qui « récompense un roman francophone traitant d’un sujet de société de façon engagée ». Pour un roman qui parle de violences sexuelles, c’est loin d’être anodin, compte tenu des affaires qui ont secoué tous les campus de l’école dernièrement : la parution de La familia grande, puis des témoignages de viols (voire le dépôt de plaintes), et la dénonciation d’une ambiance qui banaliserait les agissements sexistes. Des associations ont lancé le #SciencesPorcs en parlant de « problème systémique ».
  • Parce que ce qui n’est pas non plus anodin, c’est la manière dont Chavirer parle de consentement, de mots impossibles à trouver, de solitude et de culpabilité : en explorant toute la complexité des relations d’emprise et d’interdépendance. Certes, on sait sans hésiter qui est victime. Pourtant, il n’y a pas de manichéisme, et on comprend aussi qu’être victime n’empêche pas d’être simultanément complice. « Nous comprenons que tout n’est pas blanc ou noir », a écrit Victoria Géraut pour le jury étudiant. Le système décrit s’éloigne du #MeToo, tout en se rapprochant de la complexité de la vie.
  • Parce que ce prix brise le silence qui est partout dans le roman. Silence imposé par la honte : on sait bien que la double peine en cas de violences sexuelles, c’est que ce sont les victimes qui ont honte de ce qu’elles ont subi. Silence de fillettes qui ne sont pas hantées par ce qu’on leur a fait, mais plutôt par ce qu’elles n’ont pas fait : elles n’ont pas protégé les autres et doivent vivre avec cette culpabilité. Silence d’un système : tout le monde (famille, enseignants, amis…) sait ou pourrait savoir, et personne ne dit rien. Jusqu’au Tout-Paris : « C’était de notoriété publique »…
  • Parce que les ressorts communs à la manipulation, à la séduction et à l’amour sont remarquablement mis à nu : c’est le besoin de reconnaissance, le besoin de plaire à qui reconnaît en nous quelque chose d’exceptionnel. Nul besoin de sortilèges plus puissants pour que Cathy, fascinante rabatteuse, piège les très jeunes adolescentes et endorme leurs parents… « Plus belle qu’une mère et plus fascinante qu’une copine, Cathy chantonnait un refrain que les adultes n’entendaient pas, elle parlait couramment une langue adolescente semée de mots magiques : futur, repérée, exceptionnelle ».
  • Parce que c’est un roman féministe, écrit par une autrice féministe dont les romans parlaient de viol et de contrainte des corps bien avant le mouvement MeToo. Et pourquoi le féminisme ne serait-il pas celui de Cléo, danseuse populaire ? « Les filles du collectif [d’activistes d’extrême-gauche] se déguisaient en hommes pour être prises au sérieux, Cléo elle, se déguisait en femme sur le plateau de Drucker. » Cléo ne sera pas défendue par ce collectif, mais elle en apprendra comment défendre les droits des danseuses. Finalement, les luttes trouvent à converger !
     

L’essentiel en 2 minutes

L’intrigue. Deux « justicières post-MeToo multiprimées dans des festivals prestigieux » cherchent des témoignages de collégiennes des années 1980 et 90 qui auraient été en contact avec la fausse fondation Galatée, qui prétendait délivrer des bourses alors qu’elle livrait les ados à des hommes de pouvoir.

Les personnages. Nous suivons deux de ces ados, Cléo et Betty, de 13 à 48 ans, à travers les yeux des autres : elles, elles n’ont jamais eu de mots pour se raconter. Vraiment aucun : « si, selon la formule d’Ossip, le corps "parlait" et qu’il suffisait de l’écouter, celui de Betty tenait un discours incohérent. »

Les lieux. Le roman se passe dans des milieux parisiens et franciliens entre lesquels se joue une lutte des classes invisible. Mais plus que les lieux, c’est l’ombre et la lumière qui comptent : Cléo vit dans la lumière, on la reconnaît, mais son nom est dans l’ombre, elle est « une paire de fesses célèbre ».

L’époque. Le roman se passe de 1984 à 2019. De quoi toucher les adolescents d’hier, dont je suis, et ceux d’aujourd’hui, comme les étudiants qui ont distingué le roman : l’histoire est intemporelle dans les risques qu’elle dénonce, et terriblement contemporaine dans le fait de les dénoncer.

L’auteur. Après deux romans biographiques, Lola Lafon est revenue à la fiction, mais d’une manière si réaliste qu’elle donne le sentiment de s’inspirer de nouveau d’une histoire vraie. Sa grande force reste d’utiliser la littérature pour ne rien escamoter de la complexité de la réalité.

Ce livre a été lu avec une grande admiration pour la manière dont l’autrice réussit à démêler l’écheveau complexe d’une vie marquée à jamais par un début révulsant, en nous faisant pourtant comprendre son ambivalence. Si le terme « délicat » avait été approprié pour le sujet, je l’aurais employé !

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