« L'humour est une arme efficace pour lutter contre l'injustice », estime le romancier Daniel Fohr

INTERVIEW « L’émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs », comédie d’anticipation de Daniel Fohr, est parue en janvier 2021 chez Slatkine & Cie

Marceline Bodier membre de la communauté 20 Minutes Livres.
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L'émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs
L'émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs — Slatkine & Cie
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  • Aujourd'hui, « L'émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs » de Daniel Fohr, comédie d'anticipation parue le 28 janvier 2021 aux Éditions Slatkine & Cie.
  • L'auteur, Daniel Fohr, a bien voulu répondre aux questions de la lectrice de son livre, contributrice de la plateforme Livres de «20 Minutes».

Marceline Bodier, contributrice du groupe de lecture 20 Minutes Livres, vous recommande L’émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs, comédie d'anticipation de Daniel Fohr, parue le 28 janvier 2021 aux Éditions Slatkine & Cie. Et l'auteur répond, en fin d’article, à ses questions.

Sa citation préférée :

… la littérature est le terrain sur lequel s’établissent et se jugent les relations entre les hommes et les femmes depuis des siècles.
 

Pourquoi ce livre ?

  • Parce que l’humour est sa plus grande qualité. Ce livre m’a fait éclater de rire plusieurs fois. Un exemple parmi mille : la création opportuniste d’une maison d’édition lancée par un industriel du jambon déshydraté qui croit pouvoir faire fortune en féminisant des classiques à la hache : La vieille femme et la mer, Doña Quichotte, L’idiote, L’étrangère (« Aujourd’hui papa est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas »). Bizarrement, les lectrices attendues ne mordent pas à l’hameçon…
  • Parce que ce livre est une défense de la lecture. Si on raisonne en termes de plaisir, ou même d’ouverture d’esprit, pourquoi lire plutôt que regarder des films, « formes narratives qui demandent moins de temps et d’efforts à consommer et permettent de se livrer simultanément à d’autres activités » ? Une raison est que les images nous proposent des stéréotypes affaiblis : elles ne peuvent exprimer la richesse intérieure et les soubassements des relations humaines qu’au travers de leurs manifestations comportementales… Ça marche, mais au prix de quel appauvrissement ?
  • Parce que ce livre a l’air d’être d’un roman d’anticipation, mais jusqu’à quel point ? Dans le futur imaginé par Daniel Fohr, « le livre n’est plus un objet de prestige social consacré par le genre économiquement dominant », mais un objet dévalorisé avec lequel tous les hommes – sauf un – rougiraient de s’afficher. Or, aujourd’hui, qu’est-ce qui nous sépare encore de cette situation ? Le bilan de 2020 est en demi-teinte, entre analyses louant la belle résistance du livre et constats qu’il a surtout profité de la fermeture des cinémas et des lieux de sortie… Un roman, et un avertissement.
  • Parce que ce livre pose des questions féministes. « [Théa] trouve regrettable que les hommes ne lisent plus, mais elle considère que c’est le problème des hommes, que ça n’est pas aux femmes d’en faire une cause planétaire. » Inversons femmes et hommes dans la phrase, et remplaçons « ne lisent plus » par « dirigent peu d’entreprises » ou « sont moins payées » : sommes-nous face à une cause féministe, ou une cause universelle ? Une cause féministe est-elle forcément universelle ? C’est toujours fécond d’être poussé à décaler le centre de gravité auquel on est habitué.
  • Parce que j’ai bien envie de soulever un coin du voile du divertissant dénouement qu’il propose : pour ramener les hommes vers la lecture, le narrateur écrit un livre pensé à partir des pires clichés masculins, avec « tout ce qui [lui] paraissait pouvoir réveiller l’intérêt et la curiosité d’un homme qui entendrait cette phrase pour la première fois », i.e. les mots « abdominaux, argent, bière, sexe sans préliminaires, sport extrême, escroquerie, carrière, compétition, revanche, bas résille, barbecue et canapé ». Pas de commentaire… mais lisez la suite, elle vous surprendra et vous amusera !

L’essentiel en 2 minutes

L’intrigue. Aujourd’hui, 85% des lecteurs sont des lectrices. Et si cette tendance se poursuivait jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un seul lecteur ? Le symbole du déclin serait-il ce dernier récalcitrant féminisé, comme le pensent les masculinistes, ou tous les autres hommes, qui ont baissé les bras ?

Les personnages. Le narrateur est au cœur du roman car son statut de dernier lecteur vivant en fait une personnalité. Dans les salons, « il y a le grand loup en peluche géant qui donne des bonbons aux enfants et puis il y a moi, l’autre mascotte, qui me balade au milieu des femmes. » Le ton est donné !

Les lieux. Le livre a l’air de se passer en France, mais il se passe surtout dans le monde des livres, en nous faisant voyager dans ses incipit les plus dépaysants. Si je vous dis « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar », que me répondez-vous ?

L’époque. Difficile à dire quand le roman se passe… « un jour », dit la quatrième de couverture, avant de préciser qu'il s'agit d'un « roman manifeste à faire lire aux hommes avant qu’il ne soit trop tard ».

L’auteur.  Daniel Fohr signe son quatrième roman. « Peut-être que le jour de ma mort, quelqu’un aura l’idée de donner mon nom à une rue ou un square, mais je parierais plutôt sur une impasse », dit le narrateur. Je prends les paris : ce livre donnera à son auteur l’audience qui fera mentir la prophétie ! En tout cas, il a bien voulu répondre à mes questions, et je l’en remercie.

Vous dites craindre qu’il n’y ait plus de lecteurs, mais uniquement des lectrices : est-ce parce que les femmes qui lisent sont dangereuses, ou parce que les hommes qui ne lisent pas le sont ?

On a longtemps interdit la lecture aux femmes parce que le livre permettait l’accès à la connaissance et qu’il est un moyen d’évasion. Le livre est un outil d’émancipation, et à ce titre on considérait comme dangereuses les femmes qui lisaient, car elles échappaient au contrôle de l’homme.

Est-ce que les hommes qui ne lisent pas sont dangereux ?

C’est possible. Je ne crois pas que Donald Trump ait jamais lu un seul livre dans sa vie. Je crois surtout que les hommes qui font le choix de ne pas lire, dans notre culture qui est une culture du livre, ou qui l'était, souffrent d'une sorte d'hémiplégie mentale, comme s'il leur manquait l'accès à une forme de sensibilité. Probablement ont-ils aussi une difficulté à se retrouver seul avec eux-mêmes, à ne pas être dans le mouvement qui les distrait (le sport, les séries, les jeux video, etc).

Pourquoi se désoler si la lecture est supplantée par « les narrations visuelles », selon l’expression de votre personnage ? La question vaut pour les hommes et les femmes, d’ailleurs.

Parce que la lecture oblige à imaginer et à s’écouter, à être à son propre rythme. Dans un film, une série, un jeu, c’est l’image qui dicte son rythme. L’image renferme toutes les informations, elle laisse moins d’espace au spectateur. L’image est un monde fermé, il n’y a rien à lire « entre les lignes ». Le lecteur, lui, est co-créateur du roman qu’il parcourt, il fait un travail actif, il comble les vides. Vous aviez une image d’Harry Potter en le lisant, mais après son adaptation au cinéma, vous êtes obligé de voir Daniel Radcliffe dans le rôle d’Harry et Emma Watson dans celui d’Hermione. Vous n’avez plus le choix. Je suis convaincu qu’un enfant qui lit développe son imagination autrement qu’un enfant qui ne regarde que des écrans. Et l’imagination est une arme au moins aussi importante que l’humour pour affronter l’avenir.

Une des grandes forces de votre roman est son humour. L’humour est-il une arme efficace pour convaincre ?

On ne prend pas l’humour suffisamment au sérieux, à mon avis. Il y a toujours un peu de mépris vis-à-vis de l’humour, alors que c’est une arme efficace, dans certains cas, pour lutter contre l’injustice, par exemple les brosses à WC brandies par les manifestants en Russie pour critiquer la magnificence du palais de Poutine et ses brosses dorées à 700 € pièce. Peut-être l’humour était-il pris plus au sérieux dans le passé, quand Montesquieu promenait son regard « persan » sur la société. C’est Voltaire qui introduit en France le mot « humour » venu de l’anglais, lui-même dérivé de « humeur » en français, d’où le titre de mon livre qui est un clin d’œil aux contes philosophiques du XVIIIe siècle. L’humour est aussi une arme pour supporter l’état du monde, une façon de ne pas sombrer dans le désespoir absolu.

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