Onzième épisode de « L’Ancre Noire », le roman-feuilleton de Rocambole pour 20 Minutes

#LISEZCHEZVOUS Retrouvez chaque jour à 17 h un nouvel épisode du roman-feuilleton de l’appli Rocambole et 20 Minutes : « L’Ancre Noire » de Tina Bartoli

Laurent Bainier

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"Je réussis enfin à écarter le métal incandescent et, alors que les premières flammes commençaient à me lécher les pieds"
"Je réussis enfin à écarter le métal incandescent et, alors que les premières flammes commençaient à me lécher les pieds" — Peangdao/Getty

En partenariat avec Rocambole, l'appli pour lire autrement, nous vous proposons chaque jour à 17 heures un nouvel épisode du feuilleton littéraire L’Ancre Noire de Tina Bartoli.

Résumé des épisodes précédents​ : Clémence, consultante débordée par son succès, rêve de devenir écrivain. Elle gagne un coaching de trois semaines auprès de Jean De Saint Geores, un auteur qu’elle admire. Il l’accueille dans sa propriété des Vosges, l’ancienne demeure du négociant colonial ruiné du XVIIIe siècle. L’atmosphère est pesante dans la demeure, le coach imposant à la jeune femme un rythme effréné.

S’aventurant dans une aile inexplorée du bateau, Clémence tombe sur quatre ancres du XVIIIe siècle, dont une la trouble particulièrement, celle de L’Espérance. La jeune femme connaît en effet très bien l’histoire de ce bateau, puisque son ancien compagnon Abel, professeur d’histoire avait reconstitué cette frégate avec un groupe d’élèves. Ensemble ils projetaient de recréer le trajet de ce navire reconverti à la fin du XVIIIe dans la traite négrière, et disparu au cours d’une tempête dans les Caraïbes, engloutissant un trésor qu’Abel avait l’ambition de retrouver. Mais le professeur n’était jamais rentré.

Découvrant son secret, De Saint Geores séquestre Clémence dans une cave et la somme de finir le livre qu’elle écrit, sans quoi elle disparaîtra sans laisser de traces… Octave, le fils de son bourreau, semble disposé à l’aider à s’enfuir. Mais un soir dans la salle de bains, Clémence découvre des photos terrifiantes de femmes englouties par le lac. Elle tente à nouveau de s’échapper à travers les couloirs sombres du manoir poursuivie par De Saint Geores mais achève sa course bloquée dans la pièce aux ancres. A côté de l’ancre de L’Espérance, un appareil photo l’attend.

EPISODE 11 – La farandole maléfique des enfers

Je n’étais pas seule dans la pièce : Octave était là, son visage gribouillé de rides capricieuses ressemblait à une peinture abstraite. Il se balançait d’un pied sur l’autre en se tordant les mains. Dans l’ombre, quelque chose se mit à briller : c’était le canon du revolver que De Saint Geores pointait dans ma direction. Sa voix caverneuse, cynique, s’éleva dans la pénombre.

– C’est l’heure de la séance de dédicaces, chère Espérance ! Bon travail, tu m’auras même épargné le choix difficile de t’attribuer une compagne pour la postérité.

Brusquement, il changea de ton :
– Octave, la photo souvenir, dépêche-toi.
Mais ce dernier ne réagissait pas. Il continuait son balancier obstiné ; je devinai sur ses lèvres une nouvelle boucle : « Maman, maman, maman…. »
De Saint Geores répéta son ordre, sans succès. Il se mit à hurler de rage et pointa cette fois le revolver sur le pauvre Octave. Du coin de l’œil, je repérai les sacs de charbon qui dormaient à quelques centimètres de là. Je me précipitai pour en saisir une poignée que je lançai de toutes mes forces sur De Saint Geores. Surpris, il lâcha son revolver. Alors qu’il se penchait pour le ramasser, Octave en profita pour entrouvrir la porte de pierres. Je m’y jetai, tentant de l’entraîner avec moi, mais déjà de Saint Geores fonçait sur nous. Octave rabattit brusquement la porte sur lui, me laissant seule dans le corridor aux rats. Figée, j’entendis de Saint Geores hurler comme une bête. Soudain, deux coups de feu retentirent.

Je ne pus retenir un cri de haine et d’impuissance. Je me remis à courir. Les larmes brûlaient mes joues au rythme de ma course effrénée. J’écrasais sans vergogne tout ce qui se trouvait sur mon passage, c’était un véritable carnage, mais la rage qui m’étreignait la poitrine décuplait mes forces et ma volonté. Alors que j’avançais dans le couloir sombre et humide, une désagréable odeur d’hydrocarbure me souleva le cœur. Je baissai les yeux : le sol était maintenant recouvert d’un liquide poisseux. Les rongeurs avaient abandonné la partie et j’étais désormais seule dans le long corridor. Mes pas résonnaient contre la pierre froide, ma respiration saccadée emplissait tout l’espace, un violent mal de crâne enserrait ma tête. J’arrivai enfin sur un palier où le couloir se séparait en deux. Je pris à gauche, mais au bout de quelques mètres je tombai sur une porte en bois, close. Je fis demi-tour et me lançai dans le second passage. Alors que je commençais à en voir le bout, une chaleur intense se mit à emplir tout l’espace. L’odeur de pétrole était insoutenable. Un grondement sinistre s’éleva dans mon dos. Alertée, je tournai la tête et aperçus les flammes d’un feu gigantesque galoper vers moi. Accélérant, j’atteignis l’extrémité du couloir, grimpai trois marches et me retrouvai sur un palier sans issue : j’étais dans un cercueil de pierre. Éreintée, désespérée, me laisser mourir sous terre, dévorée par cet enfer brûlant, me parut en cet instant le seul épilogue possible à ma triste aventure. Pourtant, en levant la tête, j’aperçus une petite trappe en tôle fine. Je la poussai de toutes mes forces, en vain. Elle était verrouillée. Les flammes arrivaient, prêtes à m’engloutir. Je cognais la tôle avec toute la violence dont j’étais capable mais elle refusait de céder. Soudain, je pensai au petit coupe-ongles que j’avais gardé dans la poche de mon pantalon. Je l’enfonçai avec la férocité du désespoir dans la tôle et la déchirai en plusieurs endroits. Intensifiée par l’appel d’air, la course folle du feu accéléra dangereusement vers moi. Je réussis enfin à écarter le métal incandescent et, alors que les premières flammes commençaient à me lécher les pieds, je parvins à me hisser à l’extérieur.

Haletante, allongée sur le sol, je laissai le vent déchaîné fouetter mon corps épuisé. La nuit était claire, je voyais les cimes des épicéas agitées par la tempête comme autant de bras d’une foule célébrant la victoire. Je regardai autour de moi : j’étais sous le petit kiosque à musique au fond du parc. Vite, me dis-je, je dois fuir et gagner la forêt rapidement pour m’y fondre. Dans la nuit mugissante, je courus vers le mur d’enceinte et le longeai pour espérer trouver une échappatoire. Mais la forteresse semblait imprenable : robuste et bien entretenu, le mur était parfaitement lisse. Alors que je me rapprochais du lourd portail en fer forgé, je découvris enfin une ouverture qui laissait passer un petit ruisseau, à la base du rempart. Avant de m’y plonger je jetai un dernier regard à la demeure de ma captivité. Je découvris avec stupeur qu’elle était en feu, dévorée par des flammes gigantesques et crépitantes. Je reconnus le balcon de ma chambre dont les barreaux étaient déjà rouges et fondus, les gargouilles s’étaient transformées en dragons incendiaires et dansaient dans la nuit agitée la farandole maléfique des enfers. Tout à coup une explosion me fit pousser malgré moi un cri d’effroi : c’était la verrière de la bibliothèque qui venait d’exploser. À terre, je m’apprêtais à me glisser dans le petit lit creusé par le ruisseau, quand, dans la folie du vent et du feu, je distinguai le portail se refermer sur la forme un peu vague d’une berline noire.

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Après une nuit terrifiante à errer dans la forêt obscure et bruissante je fus ramassée au petit matin sur le bord de la route par un chauffeur de poids lourd. Effaré par ma tenue et mon discours qu’il dut juger complètement incohérent, il me déposa au commissariat de la ville la plus proche. Entendue par la police durant plusieurs heures, je pus enfin rentrer chez moi après avoir subi un passage obligatoire par l’hôpital pour soigner mes blessures et vérifier ma santé psychiatrique. Je fis de mon mieux pour me montrer psychologiquement apte, mais je dois bien avouer que je doutais moi-même de la vraisemblance de mon histoire. Cependant, le souvenir des polaroïds des victimes de De Saint Geores, gardés sur moi durant toute ma fuite, me rappelait sinistrement que cette aventure cauchemardesque faisait désormais partie de moi. Une enquête avait été ouverte et j’hésitais quant à la position à tenir ; m’en préoccuper le moins possible et tout faire pour oublier ou au contraire en suivre l’avancée. Tant de questions restaient encore en suspens : comment De Saint Geores avait-il réussi à bluffer le monde littéraire durant si longtemps ? Qui étaient ces « nègres » recrutés par lui pour écrire et mourir ? Comment étaient-ils tombés dans son piège ? Quels secrets maudits renfermaient encore l’Espérance et la mystérieuse inscription sur son ancre ?

Seul témoin vivant, je fus obligée de participer à l’enquête qui souleva pour moi de nouvelles questions. Le personnel de la maison d’édition n’avait jamais entendu parler de ma candidature au concours d’écriture organisé par De Saint Geores. Le lac avait été dragué, on y avait retrouvé quatre cadavres accrochés à des ancres. Mais où était la dépouille de Madame De Saint Geores, la mère d’Octave ? Je découvris que le sous-sol du manoir que j’avais emprunté était imbibé de pétrole car il était situé sur un gisement qu’on exploitait un peu plus loin, à Merkwiller Pechelbronn. Pour se débarrasser de moi De Saint Geores avait mis le feu à la nappe d’hydrocarbure mais, lorsque j’avais ouvert la petite trappe du kiosque à musique, j’avais provoqué un retour de flammes qui avait embrasé tout le château. De Saint Geores avait été déclaré décédé dans l’incendie du manoir, une carcasse calcinée y avait été retrouvée. Cependant, je ne croyais pas un instant à cette hypothèse : j’avais entendu les deux coups de feu tirés sur Octave à bout portant, le cadavre retrouvé carbonisé était le sien, pas celui de son père. Sidérée, j’appris que De Saint Geores avait bien un fils, mais il s’appelait Joachim. Les enquêteurs chargés de remonter jusqu’à lui perdaient mystérieusement sa trace à partir de 2008.

Chaque élément nouveau de l’enquête rendait ce que je savais plus incohérent, comme un puzzle fou, impossible à remettre en ordre. Chaque nouvelle piste étudiée se terminait dans une impasse. À force de retourner toutes ces informations dans ma tête, je finissais par douter de tout et, avant que l’on ne me diagnostique une schizophrénie sévère, je décidai de disparaître à mon tour.

Je mis de l’ordre dans mes papiers puis, un matin, je pris un aller simple pour la Corse et m’installai dans un hameau quasi abandonné des Deux-Sorru. Seule, au milieu de cette terre rude et indomptée, je me sentis enfin libre, pour la première fois depuis longtemps.
Par un clair matin d’été, alors que j’ouvrais la porte brinquebalante de ma petite maison toute biscornue, je trouvai sur le paillasson une petite boîte de couleur sombre ; on aurait dit l’écrin d’un bijou. Regardant autour de moi, je ne vis personne ; seul le vent agitait doucement les branches des oliviers. Je l’ouvris et mon cœur s’arrêta : c’était une ancre noire. Un petit papier plié en quatre complétait le présent. Une grosse écriture maladroite et baveuse y avait tracé ces quelques mots :
« Maman, j’ai un marché à te proposer. »

(…)

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