Huitième épisode de « L’Ancre Noire », le feuilleton de Rocambole pour 20 Minutes

#LISEZCHEZVOUS Retrouvez chaque jour à 17h un nouvel épisode du roman-feuilleton de l’appli Rocambole et 20 Minutes : « L’Ancre Noire » de Tina Bartoli

Laurent Bainier

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"Soudain, en regardant les fils de barbelé de l’autre petite fenêtre, une idée me vint."
"Soudain, en regardant les fils de barbelé de l’autre petite fenêtre, une idée me vint." — Chris Reading / Pixabay

En partenariat avec Rocambole, l'appli pour lire autrement, nous vous proposons chaque jour à 17 heures un nouvel épisode du feuilleton littéraire L’Ancre Noire de Tina Bartoli.

Résumé des épisodes précédents : Clémence, consultante débordée par son succès, rêve de devenir écrivain. Elle gagne un coaching de trois semaines auprès de Jean De Saint Geores, un auteur qu'elle admire. Il l'accueille dans sa propriété des Vosges, l'ancienne demeure du négociant colonial ruiné du XVIIIe siècle. L'atmosphère est pesante dans la demeure, le coach imposant à la jeune femme un rythme effrené.

S'aventurant dans une aile inexplorée du bateau, Clémence tombe sur quatre ancres du  XVIIIe siècle, dont une la trouble particulièrement, celle de L'Espérance. La jeune femme connaît en effet très bien l'histoire de ce bateau, puisque son ancien compagnon Abel, professeur d'histoire avait reconstitué cette frégate avec un groupe d'élèves. Ensemble ils projetaient de recréer le trajet de ce navire reconverti à la fin du XVIIIe dans la traite négrière, et disparu au cours d'une tempête dans les Caraïbes, engloutissant un trésor qu'Abel avait l'ambition de retrouver. Mais le professeur n'était jamais rentré et Clémence depuis avait fait tatoué «L'Espérance» sur son omoplate. Découvrant son secret, De Saint Geores entre dans une colère folle et la percute avec sa voiture alors qu'elle veut s'échapper. Il l'enferme dans une cave, la frappe et la somme de finir le livre qu'elle écrit, sans quoi elle disparaîtra sans laisser de traces...

EPISODE 8 - On ne meurt pas comme ça

 
La porte claqua derrière lui et, une fois encore, j’entendis la clé verrouiller la serrure. Choquée, vaguement écœurée à la vue de ce flot d’hémoglobine, je restai impuissante. Je penchai la tête en arrière en espérant endiguer l’hémorragie, mais très vite mes narines et ma gorge débordèrent et le liquide poisseux vint inonder mon pull. Désespérée, je pris le parti de m’allonger sur le sol en m’enjoignant au calme : personne n’était jamais mort d’un nez cassé. J’attendis. Je sentais le sang battre mes tempes, le liquide chaud couler le long de mon cou, remplir ma bouche. La douleur dans mes narines était intolérable. Hormis le bourdonnement dans mes oreilles, tout était redevenu silencieux, et je suivais obstinément le souffle de ma respiration pour essayer de retrouver un peu de sérénité. J’avais chaud, soif et j’avais terriblement peur.

Peur de quoi ? me demandais-je, on ne meurt pas comme ça. L’atroce réalité de ma situation m’étreignit soudain la poitrine : séquestrée par un fou menaçant, dans une demeure isolée au cœur d’une forêt sombre, oui, la mort devenait une option vraisemblable. D’abord épouvantée par cette constatation morbide, je dus puiser dans mes ressources les plus profondes pour trouver le courage d’allumer une petite lumière au fond de mon âme. Ce n’était au départ qu’une toute petite veilleuse, à laquelle je me forçais de croire, sachant pertinemment qu’elle n’était qu’un mirage.

Mais à force de volonté, la lueur d’espoir se fit plus présente et, observant son combat désespéré contre la peur puissante et vorace, quelque chose en moi me donna envie de la suivre. Enfin, éblouie par son intensité, je décidai de tout tenter pour la laisser briller, pour espérer revoir un jour le soleil. Je me relevai précautionneusement et je constatai que le flot ininterrompu de sang s’était tari. Lentement, d’un pas hésitant, je gagnai la salle de bain.

Alors que, penchée sur le lavabo, je m’aspergeais copieusement d’eau glacée, de petites boules blanches dispersées sur le sol attirèrent mon attention. Coupant l’eau, je regardai de plus près : c’étaient des morceaux de coton disséminés à côté d’un flacon de désinfectant renversé. Comment ce matériel de secours avait-il pu arriver là ? Depuis le départ fracassant de mon tortionnaire, personne n’était entré dans mes appartements, j’en étais sûre. Après avoir soigné mon nez meurtri, je m’assis sur le lit, concentrée. Je devais absolument trouver un moyen de sortir d’ici. Observant les planches de bois qui obstruaient la porte fenêtre, j’en conclus qu’il me serait impossible  de les faire céder sans outils. Je me mis à fureter dans les pièces, à la recherche d’une solution. Soudain, en regardant les fils de barbelé de l’autre petite fenêtre, une idée me vint. Je courus dans la salle de bain et, farfouillant dans ma trousse de toilette, j’en extirpai, victorieuse, un petit coupe ongles de voyage. Certes, le chantier s’annonçait titanesque, mais, fil par fil, avec beaucoup de patience, venir à bout de cet enchevêtrement de fer ne semblait pas impossible. Pour mener à bien cette mission j’allais devoir d’abord gagner du temps. Pour cela, je n’avais pas d’autre choix que de produire la suite de l’histoire que De Saint Geores exigeait : il me faudrait gérer avec stratégie le timing et mes nerfs. Avais-je vraiment le choix ?

Surmontant mon dégoût, je nettoyai les flaques de sang caillé du bureau et patiemment, à l’aide des mystérieux petits bouts de cotons trouvés dans la salle de bain, je m’attelai au nettoyage du clavier d’ordinateur souillé. Je réflechissais en même temps à ce que je pourrais bien écrire pour satisfaire l’appétit de l’ogre De Saint Geores.
Au petit matin, je pus rendre à mon tortionnaire la moitié du chapitre commandé sous la menace la veille au soir. Épuisée, je me mis au lit et m’endormis dans les secondes qui suivirent. Mais je fus vite réveillée en sursaut par la porte de ma chambre s’ouvrant avec fracas, laissant apparaître un De Saint Geores furieux :
— De qui te moques-tu, crétine ?
— … ?!
—Debout, feignasse ! et il m’éjecta du lit en me secouant violemment. Il raviva la terrible douleur de mon nez amoché. Je ne pus qu’éclater en sanglots :
— Mais je suis fatiguée, j’ai besoin de repos pour produire la suite !
— Rien à foutre, le temps nous est compté, tu bosses et tu ne négocies pas.

Une bouffée de haine m’étrangla, j’explosai :
— Le temps nous est compté ?! Et quelle est l’issue, hein ? Je suis séquestrée ici par un malade mental qui veut que j’écrive à sa place le bouquin qu’il n’est pas capable de pondre. C’est quoi l’échéance, c’est quoi l’urgence ? Ta patience ou la mienne ? Et qu’est-ce qui se passe si je décide de ne pas te le cracher ton roman de merde ? hurlai-je.
D’un calme assourdissant, il déclara simplement :
— Mais tu crèves, idiote. Je reviens dans cinq heures, si t’as pas fini ton chapitre, tu crèves. 
Lorsqu’il eut refermé la porte derrière lui, je m’effondrai. Au regard du rythme qu’il semblait décidé à me faire tenir, mon projet entrevu hier soir dans une lueur d’espoir me semblait irréalisable. Comment, sous une telle pression, choisir entre le besoin vital de sommeil et le chantier de section des barbelés en vue de mon évasion, non moins vitale. Quoi que je fasse, je suis coincée constatai-je glacée d’effroi : si je n’écris plus, il se débarrasse de moi sans état d’âme et si je finis ce bouquin, je suis aussi condamnée.  Mourir tout de suite me parut soudain la meilleure des conclusions. Le temps, sous toutes ses formes, est le plus cruel des tyrans.
Tourner en rond dans ma chambre et ressasser ma situation désespérée ne faisait qu’amplifier ma terreur, au risque de me faire perdre la raison. Aussi, pour ne plus penser, j’ouvris l’ordinateur et commençai à taper sur le clavier la suite de l’histoire pour laquelle j’avais perdu ma liberté. Quand De Saint Geores, cinq heures plus tard, vint retirer sa commande, elle était prête.

— C’est bien petite, je vois que tu as repris tes esprits, déclara-t-il satisfait.
Sans réfléchir, les mots sortirent de ma bouche :
— Une récompense.
— Pardon ?
— Je veux une récompense.
Il sourit :
— Tu veux une récompense comme un bon toutou qui réclame son sussucre ?
— Oui.
— L’idée me plait. Qu’est-ce que tu veux ?
— Une promenade dans le parc.

Il sembla surpris :
— Ah oui ? Pourquoi pas.

Il dut lire le soulagement sur mon visage car il aboya, sévère :
— Mais pour ça il va falloir que tu me supplies
— S’il vous plaît.
— Mieux que ça.
— S’il vous plaît, laissez-moi me promener dans le parc, je vous en supplie.
— C’est d’accord, Octave viendra te chercher dans une demi-heure. »

D’où me venait cette idée saugrenue de réclamer une promenade alors que je tombais de fatigue, alors que j’aurais pu utiliser mes dernières forces pour commencer mon travail de coupe des barbelés ? Je l’ignorais. Pourquoi avais-je accepté de me montrer si docile, de me laisser une fois encore humilier ? Je n’aurais su le dire. L’épuisement physique et psychologique commençait-il à produire ses effets sur ma raison malmenée ?

Toujours est-il que lorsque je vis débarquer Octave en grande tenue de chasseur, treillis, casquette et veste camouflage flambant neuve, je fus prise d’un incontrôlable fou rire. Il resta tout d’abord interloqué devant ma réaction, sa bouche tordue en point d’interrogation, puis gagné par mon hilarité il se mit à rire de bon cœur avec moi. C’était la première fois que je le voyais ainsi : son grand corps secoué de hoquets bruyants, il se tapait sur la cuisse et sa bouche capricieuse se tortillait dans tous les sens, comme un gros insecte bourdonnant. Il était terrifiant.
Quand enfin nous retrouvâmes notre calme, il me tendit une longue corde qui se terminait par un nœud coulant :
— Papa a dit que tu devais mettre ça pour la promenade. 
C’était une laisse.

(…)

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