Septième épisode de « L’Ancre Noire », le feuilleton de Rocambole pour 20 Minutes

#LISEZCHEZVOUS Retrouvez chaque jour à 17h un nouvel épisode du feuilleton littéraire de l’appli Rocambole et 20 Minutes : « L’Ancre Noire » de Tina Bartoli

Laurent Bainier

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"Je le tournai et une lumière jaune, sale, glauque, coula d’un plafonnier fatigué.
J’inspectai la grande salle humide : il n’y avait rien, hormis les quatre ancres et, dans un coin, de vieux sacs de charbon"
"Je le tournai et une lumière jaune, sale, glauque, coula d’un plafonnier fatigué. J’inspectai la grande salle humide : il n’y avait rien, hormis les quatre ancres et, dans un coin, de vieux sacs de charbon" — Marco Massimo/Pixabay

En partenariat avec Rocambole, l'appli pour lire autrement, nous vous proposons chaque jour à 17 heures un nouvel épisode du feuilleton littéraire L’Ancre Noire de Tina Bartoli.

Résumé des épisodes précédents : Clémence, consultante débordée par son succès, rêve de devenir écrivain. Elle gagne un coaching de trois semaines auprès de Jean De Saint Geores, un auteur qu'elle admire. Il l'accueille dans sa propriété des Vosges, l'ancienne demeure du négociant colonial ruiné du XVIIIe siècle. L'atmosphère est pesante dans la demeure, le coach imposant à la jeune femme un rythme effrené. Celle-ci se rapproche d'Octave, le fils handicapé de De Saint Geores que celui-ci fait travailler comme domestique. Orphelin de mère, il finit par appeler Clémence «maman».

S'aventurant dans une aile inexplorée du bateau, Clémence tombe sur quatre ancres du  XVIIIe siècle, dont une la trouble particulièrement, celle de L'Espérance. La jeune femme connaît en effet très bien l'histoire de ce bateau, puisque son ancien compagnon Abel, professeur d'histoire avait reconstitué cette frégate avec un groupe d'élèves. Ensemble ils projetaient de recréer le trajet de ce navire reconverti à la fin du XVIIIe dans la traite négrière, et disparu au cours d'une tempête dans les Caraïbes, engloutissant un trésor qu'Abel avait l'ambition de retrouver. Mais le professeur n'était jamais rentré et Clémence depuis avait fait tatoué «L'Espérance» sur son omoplate.

Découvrant son secret, De Saint Geores entra dans une colère folle. Tandis qu'elle tentait de lui échapper, il la percuta avec sa voiture...

EPISODE 7 - Le piège

J’ouvris péniblement un œil, puis l’autre. Mon corps était endolori, le moindre mouvement me demandait un effort. Je reconnus les lattes du plafond de ma chambre : j’étais dans mon lit, nue. Cette constatation me mit mal à l’aise et ma pathétique tentative de fuite me revint. Il faisait jour dehors. Que s’était-il passé depuis que De Saint Geores m’avait renversée dans la nuit ? Toute l’horreur de ma situation refit alors surface et une intuition sinistre étreignit mon cœur. Je ne comprenais pas vraiment ce qui m’arrivait, mais je savais maintenant qu’il me fallait à tout prix fuir cet endroit maudit.

Laborieusement, je tentai de sortir du lit. Mon corps était couvert d’ecchymoses, mon poignet gauche avait doublé de volume, le choc avait été rude. La maison était silencieuse. À la hâte je m’habillai et tentai prudemment d’ouvrir la porte de ma chambre. Je découvris avec effroi qu’elle était verrouillée. Parcourue par un vent de panique, je courus à la fenêtre. Les barreaux de fer me sautèrent à la figure comme le témoignage lugubre de mon enfermement. Les gargouilles semblaient me narguer, leurs visages grimaçants résonnaient comme autant d’avertissements funèbres. Je remarquai alors que mon ordinateur avait été déposé sur le petit bureau, face à la fenêtre de l’autre pièce. Les quelques petites fleurs des champs maladroitement déposées sur le clavier n’adoucirent en rien l’épouvante que me procura cette vision. Cette fois, je compris : la stratégie avait changé, le piège se refermait. Je n’avais pas besoin du grand écrivain, c’était lui qui s’accrochait à moi. Pour quelle raison ? Je l’ignorais. Mais je savais que je devais absolument trouver le moyen de m’échapper.

Je sortis sur le petit balcon cerclé de fer. Il était perché à une quinzaine de mètres au-dessus du sol.

Quand bien même j’arriverais à me glisser entre les solides barreaux, une chute de cette hauteur me serait fatale. Je levai la tête vers le toit : pire encore. Cependant, je remarquai une lame de fer déchaussée. Prise d’une irrépressible envie d’essayer l’impossible, je m’en saisis et m’y suspendis. Sous mon poids elle fléchit, dégageant un trou suffisamment grand pour que je m’y glisse. Le poignet douloureux, je tentai de toutes mes forces de me hisser. Enfin, j’atteignis la gouttière à laquelle je m’agrippai fermement. Mais alors que je poussais avec mes jambes, celle-ci se décrocha dans un cri de fer rouillé. Prenant appui sur le grillage de fer, je me retins et, dans un dernier effort, réussis à atteindre la toiture. Ma progression était malaisée sur le vieux revêtement inégal. Et surtout, je ne savais pas vraiment ce que je cherchais : à plus de quinze mètres du sol, quelle issue pourrait m’offrir la toiture tarabiscotée de cette vieille demeure ?

Pourtant, un allié me tendit la main ; un grand épicéa agitait ses branches au-dessus du sommet de la maison. Je me précipitai. Hélas, celles-ci étaient trop frêles, jamais elles ne pourraient supporter mon poids. Une seule solution : sauter dans le vide pour atteindre, à un peu plus d’un mètre de là, une branche plus proche du tronc et donc plus solide. Poussée par la peur et le désespoir, je ne réfléchis pas longtemps. Je reculai de quelques mètres, pris mon élan et me précipitai dans le vide depuis le bord du toit. Je rebondis d’abord sur une branche plus faible qui craqua et je chutai de quelques mètres avant de réussir à m’agripper à une ramure plus solide. Recouverte d’aiguilles, de sève collante, les mains en sang, je m’arrimai à ma bouée et me laissai un instant bercer par la brise fraîche qui traversait la forêt. Puis, doucement, prudemment, j’entamai ma descente le long du tronc. Quand enfin je touchai le sol, je sentis immédiatement un objet métallique et froid sur ma nuque. C’était le canon d’un revolver. La voix de celui que je tentais de fuir s’éleva, ironique et glaçante :
— Récréation terminée, retour à la case départ.

Et tandis qu’il me poussait brutalement vers l’entrée du manoir, il ajouta :
— C’était très distrayant, merci pour le numéro de cirque, et il éclata d’un rire cruel.
Nous traversâmes la cuisine et il me jeta dans l’escalier qui menait à la cave, dans laquelle étaient entreposées les répliques d’ancres que j’avais découvertes par mégarde la veille.
— Je vous laisse au frais avec vos copines. Ça vous donnera à réfléchir et je suis sûr que ça vous inspirera pour la suite de notre livre.

La porte claqua derrière moi. J’entendis le bruit de la serrure que l’on verrouille, puis le silence se fit.  Dans l’obscurité, à tâtons, je longeai le mur de pierres froides. Lorsque mes doigts reconnurent un boîtier en plastique, une onde de soulagement me traversa ; c’était un interrupteur. Je le tournai et une lumière jaune, sale, glauque, coula d’un plafonnier fatigué.
J’inspectai la grande salle humide : il n’y avait rien, hormis les quatre ancres et, dans un coin, de vieux sacs de charbon qui devaient croupir là depuis cent ans. Aucune issue possible, la pièce était parfaitement hermétique. Je n’avais d’autre choix que d’attendre que mon geôlier vienne me libérer.

M’approchant de « L'Espérance 1788 », j’entrepris de la détailler pour vérifier si le petit dessin que je portais sur l’épaule était bien identique. Elles étaient semblables en tout point, hormis la date qui ne figurait pas sur mon tatouage. J’allais m’en détourner quand une série de petits caractères inscrits dans l’anneau attira mon attention :

என் இதயத்தின் லாரா
 
J’entrepris d’observer les trois autres objets en fonte. Aucun d’eux ne portait la même formule.  Je n’avais jamais vu cette curieuse typographie et surtout, je savais que mon tatouage ne reprenait pas ces signes. Abel avait-il eu connaissance de ce détail ? Tout en triturant machinalement une petite boule de papier oubliée dans la poche de ma veste, j’essayais de me concentrer pour retenir cette étrange série de caractères. Dommage, je n’avais pas de quoi la recopier. L’idée me frappa subitement : un bout de papier dans ma poche et du charbon juste à côté ! Je me précipitai vers les sacs dans le fond de la pièce, sortis le vieux ticket de caisse de ma veste, l’appliquai sur les lettres mystérieuses et commençai à frotter le papier avec mon morceau de charbon.

Soudain, le bruit de la serrure en haut des escaliers se fit entendre. Je n’avais pas fini mon travail, je redoublai d’ardeur. Je devinais des pas descendre les marches. Il me manquait encore quelques signes ! Tremblante de stress et de peur, je m’acharnai sur mon pauvre ticket de caisse. La lumière s’éteignit, puis se ralluma. Comme les appels de phares, il jouait avec mes nerfs. Au dernier moment, j’enfonçai mon poing retenant le précieux petit bout de papier dans ma poche et me retournai d’un bond. Il était là, au pied des escaliers, son sourire sadique accroché aux lèvres. Il pointait vers moi son revolver :
— Je constate que vous faîtes connaissance avec L'Espérance. Quelle coïncidence, n’est-ce pas ? Vous étiez destinées à vous rencontrer, ou plutôt à vous retrouver, semble-t-il. Peu importe, L’Espérance vous va à ravir ! 

Son petit sourire machiavélique disparut d’un coup et, de la pointe de son revolver, il m’ordonna de remonter les escaliers. Après la cuisine nous entamâmes l’ascension des marches plaintives qui finissaient dans mon donjon. Octave nous attendait sur le pas de la porte de ma chambre. Il se balançait d’un pied sur l’autre en se tordant les doigts. Les coins de sa bouche tombaient comme deux virgules se perdant dans son menton. Il murmura alors un timide et inaudible « maman ». Une rage furieuse et incontrôlable me monta à la gorge; faisant fi du revolver pointé sur moi, je me jetai sur lui en hurlant : 
— Ne m’appelle plus jamais maman, tu entends ?! 

De Saint Geores lui décocha un coup de crosse dans la mâchoire et Octave s’enfuit tout sanglotant dans les escaliers grinçants.
Quand j’entrai dans ma chambre, je constatai que la fenêtre sur le petit balcon avait été condamnée à l’aide de planches de bois solidement clouées. Dans la pièce d’à côté, De Saint Geores me jeta sans ménagement sur la chaise du petit bureau sur lequel était posé mon ordinateur. La fenêtre était grillagée par des fils de barbelés.
— Maintenant vous me finissez ce bouquin, déclara-t-il, menaçant
— Non, je ne travaillerai pas sous la contrainte.
— Vous finissez ce putain de bouquin ou je vous bute tout de suite ! hurla-t-il pointant son arme sur ma tempe.
— Allez-y, tirez ! le provoquai-je.

Comme il ne bougeait pas, j’ajoutai :
— C’est bien ce que je pensais, vous avez besoin de moi pour pondre votre livre, parce que vous n’en n’êtes pas capable. Vous êtes un minable, un écrivain raté ! 
À ces mots,  il prit ma nuque et tapa mon front sur le clavier de l’ordinateur dans une furie de coups, encore et encore, toujours plus fort. Le sang gicla de mes narines, se répandant sur tout le clavier. Je sentais le liquide chaud me dégouliner sur les cuisses. 

Il hurlait en boucle :
— Tu vas écrire, tu vas le finir ! Tu vas écrire, tu vas le finir ! 
Les coups cessèrent enfin. Il conclut d’un ton froid :
— Demain matin, le chapitre suivant, sinon tu disparais sans laisser de traces. Compris ? 

(…)

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