Sixième épisode de « L’Ancre Noire », le roman-feuilleton de Rocambole pour 20 Minutes

#LISEZCHEZVOUS Retrouvez chaque jour à 17h un nouvel épisode du feuilleton littéraire de l’appli Rocambole et 20 Minutes : « L’Ancre Noire » de Tina Bartoli

Laurent Bainier

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"Racheté par un riche armateur, le navire avait fini sa carrière en transportant une bien triste marchandise."
"Racheté par un riche armateur, le navire avait fini sa carrière en transportant une bien triste marchandise." — GettyImage

Violence, secrets, mystères... En partenariat avec Rocambole, l'appli pour lire autrement, nous vous proposons chaque jour à 17 heures un nouvel épisode du feuilleton littéraire L’Ancre Noire de Tina Bartoli.

Résumé des épisodes précédents​ : Clémence, consultante débordée par son succès, rêve de devenir écrivain. Elle gagne un coaching de trois semaines dans l’inquiétante propriété du grand auteur Jean De Saint Geores, l’ancienne demeure du négociant ruiné du XVIIIe siècle. Sans smartphone ni distraction de quelque sorte, elle se plonge dans la rédaction de son premier roman, soumise à un rythme de travail intensif par son coach. Un jour, tandis qu’elle profite d’une de ses rares pauses pour fouiller la bibliothèque, elle tombe sur une série de surprenantes dédicaces. Son hôte la surprend et la renvoie à son ouvrage sans ménagement.

Plus tard, elle entraperçoit un visiteur sans la demeure sans pouvoir en apprendre davantage. Se promenant, elle découvre l’antre d’Octave, l’homme à tout faire de la demeure, qui lui avoue être le fils de Jean De Saint Geores. Quant à sa mère, elle est morte, ajoute Octave qui se met dans la foulée à appeler Clémence "maman". Tandis qu’un peu plus tard, Octave se blesse, Clémence le soigne et s’aventure dans une aile inexplorée de la demeure où elle découvre des ancres de marine, vraisemblablement celles des bateaux du premier propriétaire des lieux. L’une d’entre elles, portant le nom de L’Espérance, semble particulièrement troubler la jeune femme. Alors qu’elle prend, quelques minutes plus tard sa douche, Octave la saisit et la conduit violemment jusqu’à De Saint Geores.

EPISODE 6 – Bleu Atlantique

De Saint Geores s’approcha en silence.
– Lunettes, ordonna-t-il à Octave.
Puis, je le sentis se pencher sur mon épaule.
– Incroyable ! marmonna-t-il, vous connaissiez donc l’histoire ? !

Bombardé par mille pensées contradictoires, mon cerveau tournait à vide. Humiliée par ma nudité entre ces deux hommes au regard scrutateur, j’étais au bord des larmes, incapable de prononcer un son.

Se saisissant de l’une des jolies lampes qu’il fracassa au sol, De Saint Geores hurla de nouveau sa question :
– Vous connaissiez l’histoire ??!! 

Le bruit du verre éclatant sur le carrelage me fit sursauter et dans un sanglot, je secouai la tête en signe de négation.
– Vous mentez ! Que savez-vous d’autre ? Que faisiez-vous quand je vous ai trouvée le nez dans mes livres au lieu de travailler ?

Je ne pus émettre qu’un faible :
– Rien.
La claque partit d’un coup, en pleine figure, violente, douloureuse. Je sentis le sang me battre l’oreille. Je suffoquai, incapable de me remettre de la puissance du coup. Que m’arrivait-il ? Que faisais-je dans ce manoir au milieu de la forêt, entourée d’un handicapé mental et d’un fou ? Pourquoi me laisser traiter de la sorte ? De quel droit De Saint Geores se permettait-il cette conduite ? Alors, prise d’une bouffée de haine, je me mis à hurler de toutes mes forces, je lui crachai ma rage destructrice à la figure. Empoignant un gros volume sur l’étagère, je le lui balançai au travers du visage. Je vis ses lunettes tomber au sol. Je me saisis d’un guéridon, je le jetai sur Octave qui s’accroupit pour se protéger, hurlant comme le dément qu’il était. Puis toute à la violence de ma colère, je fonçai vers le hall d’entrée, arrachant au passage une veste au portemanteau. Je sortis dans la nuit, pieds nus sous la pluie battante. Écumante de rage, je n’y pris pas garde. Une seule chose m’importait : fuir cet endroit sordide. Au-delà de ces quelques jours éprouvants, cette scène de la bibliothèque était de trop. Je venais d’être violée dans mon intimité. Non content d’avoir découvert mon tatouage, De Saint Geores voulait que je lui en dévoile la signification. Mais c’était impossible, c’était trop dur pour moi, et inimaginable devant cet être abject et son larbin dérangé.

Je savais où Octave garait la berline, j’y courus. Les clés étaient dessus. Je me jetai derrière le volant et démarrai en trombe. Mais arrivée au bout de l’allée, je me heurtai aux immenses mâchoires de fer du portail. La nécessité de fuir de toute urgence me poussa, sans me poser de questions, à quitter le véhicule et commencer l’escalade du mur métallique. Aveuglée par la pluie, trempée jusqu’aux os, mes mains, mes pieds glissaient à chaque instant sur les volutes ouvragées. Des coups de feu retentirent. C’était moi qu’on visait. Cette découverte décupla ma rage désespérée pour atteindre le sommet. J’étais prise comme le poisson dans un filet, mais l’instinct de survie me poussait à jeter mes dernières forces dans la bataille.

Perchée à quatre mètres de haut, j’étais sur le point d’atteindre mon but. Les coups de feu cessèrent brusquement et un silence menaçant s’installa. Je fus alors aveuglée par les phares du véhicule. Ce grand malade s’amusait à les éteindre et à les rallumer. Je voyais son visage derrière le pare-brise, ses yeux brillaient d’une lueur sadique. Pas question de me laisser impressionner, j’enjambai le portail.

Soudain, je sentis un à-coup et le battant sur lequel j’étais en équilibre se mit à bouger dans un grincement lugubre. Il se referma dans un choc avant de se remettre en mouvement. Je l’entendais s’esclaffer d’un rire diabolique ; il me narguait avec la télécommande du portail. Ces va-et-vient me déséquilibraient et je devais me cramponner de toutes mes forces pour ne pas glisser sur la tôle ruisselante. Quand j’atteignis enfin le sol, je me mis à courir. J’entendis la plainte des battants du portail qui s’ouvraient. Les appels de phares se firent plus insistants encore.

Alors que je m’apprêtais à obliquer pour me fondre dans la forêt sombre, la berline me percuta violemment. L’espace d’un flash, je vis le capot et, derrière le pare-brise, les yeux fous de mon tortionnaire. Puis plus rien.

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Il est là, il est revenu, il me tient la main et je me sens bien. Tout est doux, tout est coton, je me perds dans l’azur de ses yeux, ce bleu atlantique qui m’a tant manqué. Il était ma boussole, mon phare, mon port et depuis ce jour terrible d’août 2008, je traîne, seule, abîmée dans le puits sans fond d’une existence solitaire. Je garde précieusement, enroulé autour mon annulaire gauche, l’un des anneaux que nous avions échangé. À l’intérieur est inscrit : « Abel et Clémence pour la vie ». Mais son jumeau a disparu englouti par les flots un soir d’août 2008. Alors le « pour la vie » est devenu « pour ma vie seule ».

Abel était professeur d’histoire au lycée maritime Jacques Cassard de Nantes. Avec ses élèves, il avait créé une association pour construire la réplique d’une frégate du XVIIIe siècle. Huit ans de travaux avaient été nécessaires. Tous s’étaient impliqués, vacances, week-end compris, avec l’aide précieuse des corps de métiers maritimes et à coups de subventions d’Etat.

Il faut dire que le projet pédagogique était aussi riche qu’excitant : cette frégate avait été reconvertie en bateau de commerce vers la fin des années 1780, avant de connaître une période plus sombre de son histoire. Racheté par un riche armateur, le navire avait fini sa carrière en transportant une bien triste marchandise. Basé à Nantes, il descendait jusqu’à l’île de Gorée au Sénégal pour remonter jusqu’à Saint Domingue ; la fière frégate était devenue un bateau négrier.

Mais pris dans une tempête, le navire avait fait naufrage quelque part en mer des Caraïbes, entraînant la faillite de l’armateur qui l’exploitait. La légende racontait que, cette nuit-là, le bateau transportait à son bord un fabuleux trésor. Son épave n’avait jamais été retrouvée, mais Abel avait fait des recherches et pensait l’avoir localisée. Avec ses élèves il projetait de suivre le parcours du navire jusqu’au Sénégal, traverser l’atlantique pour rejoindre la mer des Caraïbes et tenter de retrouver sa trace. Dans leurs rêves les plus fous, ils débusquaient le trésor légendaire. Mais aucun d’eux n’était rentré et mon cœur, devenu aussi lourd qu’une ancre de bateau, s’était tu.

Cette ancre était désormais incrustée pour toujours dans ma chair, tatouée sur l’omoplate, comme le témoin du jour où ma vie s’était arrêtée. Cette ancre porte un nom : « L’Espérance ».

(…)

Découvrez le prochain épisode ici même le 30 mars à 17 h ou sur l'appli Rocambole pour iOS ou Android.