Cinquième épisode de « L’Ancre Noire », le roman-feuilleton de Rocambole pour 20 Minutes

#LISEZCHEZVOUS Retrouvez chaque jour à 17h un nouvel épisode du feuilleton littéraire de l’appli Rocambole et 20 Minutes : « L’Ancre Noire » de Tina Bartoli

Laurent Bainier

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"Surprise, je constatai qu’il était très doué : la minutie des détails de ses reproductions de bateaux me laissa admirative"
"Surprise, je constatai qu’il était très doué : la minutie des détails de ses reproductions de bateaux me laissa admirative" — GettyImage

En partenariat avec Rocambole, l'appli pour lire autrement, nous vous proposons chaque jour à 17 heures un nouvel épisode du feuilleton littéraire L’Ancre Noire de Tina Bartoli.

Résumé des épisodes précédents : Clémence, consultante débordée par son succès, rêve de devenir écrivain. Elle gagne un coaching de trois semaines dans l’inquiétante propriété du grand auteur Jean De Saint Geores, l'ancienne demeure du négociant ruiné du XVIIIe siècle. Sans smartphone ni distraction de quelque sorte, elle se plonge dans la rédaction de son premier roman, soumise à un rythme de travail intensif par son coach. Un jour, tandis qu'elle profite d'une de ses rares pauses pour fouiller la bibliothèque, elle tombe sur une série de surprenantes dédicaces. Son hôte la surprend et la renvoie à son ouvrage sans ménagement.

EPISODE 5 - Le secret
 

Notre entrevue du lendemain matin fut glaciale. J’avais décidé de ne plus faire aucun effort de courtoisie. Mon but était de finir au plus vite ce travail d’écriture, de le faire éditer et rayer définitivement de ma vie cet ours tyrannique. De Saint Geores ne parut pas un instant déstabilisé par ce brusque changement d’attitude et fut quant à lui, parfaitement égal à lui-même.

Je m’interrogeais souvent sur la façon dont cet homme à la vie monacale réussissait à trouver l’inspiration. Certes, le travail d’écriture demande du calme et de la concentration, mais avant d’en arriver au stade de la rédaction, il faut vivre pour avoir des idées et les maturer. Or, ici les journées s’écoulaient mornes, mortes entre le maître de maison, Octave et moi. Un jour pourtant, alors qu’Octave était d’habitude aussi précis qu’une horloge suisse pour le service du thé à la Marocaine, je me surpris à l’attendre. Je souris intérieurement de ma réaction, remarquant que j’étais devenue aussi attachée au lent rituel de la maison que l’ennuyeux propriétaire du lieu.

Vaguement inquiète de cet inhabituel retard, j’osai quelques pas vers le hall d’entrée. Un léger murmure provenant de la grande salle à manger me parvint. Aux aguets, je m’approchai lentement. Je reconnus les grognements d’Octave, mais compris que son interlocuteur n’était pas De Saint Geores. Je n’avais jamais vu personne d’autre ici. L'événement était si rare que, dévorée de curiosité, je risquai un œil par la lourde porte de bois entrebâillée. Octave était en pleine conversation avec un homme de haute stature qui me tournait le dos. Il avait négligemment posé sur l’immense table d’apparat un petit sac de voyage en cuir brun. Je l’entendis rire, il donna une accolade à Octave et la bouche de celui-ci se mit à se tordre dans tous les sens. Riait-il aussi ? Puis il lui rendit sa petite tape sur l’épaule. Mais soudain, le vitrail de la porte d’entrée trembla. L’homme se retourna brusquement. J’eus à peine le temps de croiser son regard bleu que déjà la silhouette du maître de maison se profilait derrière moi. Je me dissimulai furtivement derrière une épaisse tenture de velours. Jetant un dernier regard dans la salle à manger, je constatai qu’Octave, l’homme et le petit bagage avaient disparu. Le souffle court, je devinai l’inquiétant De Saint Geores passer devant moi. Quand il entra dans la grande pièce, je pris la fuite sur la pointe des pieds pour retrouver au plus vite mon poste de travail.
Eberluée, j’y trouvai Octave aux gants blancs, consciencieusement occupé à maîtriser le filet d’eau bouillante de mon thé. Comment pouvait-il se trouver ici alors que je l’avais vu de l’autre côté de la maison quelques secondes auparavant ? Confuse, je n’osai pas l’interroger.

La vie reprit tristement son cours et je finis par me persuader que j’avais rêvé la scène de la salle à manger. Quelques jours plus tard, lors de mon heure de récréation de l’après-midi, alors que je flânais dans le parc, je remarquai une petite porte dans le soubassement du manoir. Comme elle était entrouverte, la curiosité me poussa à m’en approcher. Il en émanait un bruit de léger frottement. Passant prudemment la tête dans l’entrebâillement, je découvris Octave occupé à poncer une planche de bois. Concentré sur sa tâche, il ne me remarqua pas tout de suite. Mais lorsque j’osai m’avancer, il sursauta et se saisit d’une masse, avec une rapidité déconcertante au regard de sa balourdise. Alors qu’il ébauchait déjà le geste de me la jeter à la figure, je criai : « Octave ! C’est moi ! » et, à la dernière seconde, il réussit à stopper son geste. La masse tomba lourdement à ses pieds. Il resta les bras ballants à m’observer de son regard sans âme.
— Est-ce que je peux entrer Octave ? demandai-je d’une petite voix. 

Il hocha la tête en signe d’approbation et, dans un grand sourire tout tordu, me montra du doigt l’étagère sur laquelle étaient sagement rangées les maquettes de ses frégates. Je compris que je venais de pénétrer dans son atelier. Celui-ci était parfaitement entretenu, et une agréable odeur de bois fraîchement coupé s’en dégageait. Surprise, je constatai qu’il était très doué : la minutie des détails de ses reproductions de bateaux me laissa admirative. Tandis que je le félicitais à grand renforts d’exclamations, je vis pour la première fois une petite lueur s’allumer dans ses yeux ; je crois qu’il était content.
Alors que je m’apprêtais à repartir sur cette note amicale inespérée, j’aperçus dans le fond de la pièce une sorte de petit autel sur lequel on avait disposé quelques fleurs, devant un portrait dont je n’arrivais pas à distinguer les traits. M’approchant, je reconnus une jeune femme d’une trentaine d’année. Elle était très jolie, mais son regard était triste. La photo n’était pas récente.
— Qui est-ce ? interrogeai-je
— C’est maman.
— Ah ! Elle est morte ta maman ?
— Oui, alors papa est parti aussi.
— Oh mon pauvre ! Ton papa aussi est mort ?
— Un peu.
— Comment ça, un peu ? Ton papa, il est où maintenant ?
— Dans la bibliothèque, il lit un livre. 

Je manquai de tomber à la renverse. Ainsi Jean De Saint Geores était le père d’Octave ! Je m’étais complètement méprise sur la raison de sa présence ici. Il faut dire que De Saint Geores le traitait comme un domestique et moi j’étais tombée dans le panneau sans me poser de questions.

Essayant de masquer mon trouble, je dis la première phrase qui me vint à l’esprit :
— Elle était jolie ta maman, Octave.
— Oui, elle est comme vous. Je peux t’appeler maman ? 

Je ne fus capable que d’une seule chose : prendre la fuite. Mais à partir de ce jour, Octave ne m’appela plus autrement que maman. Quand De Saint Geores s’en aperçut, il entra dans une colère noire. Cela n’arrêta pas pour autant le pauvre Octave qui continua, tout en prenant soin de ne jamais prononcer ce nom devant son père. Pour ma part, je ne pouvais m’entendre appeler ainsi sans frissonner, mais toutes mes protestations n’y firent rien. Pour Octave, je devins Maman.

Pressée d’en finir et de quitter cet endroit, j’avançais dans mon travail à une vitesse fulgurante et, plus le temps passait, plus j’étais contente de moi. À croire que l’urgence est le meilleur des stimulants.

Je ne remis plus jamais les pieds dans l’atelier. Cependant, un après-midi, j’y fus obligée malgré moi. Alors que je contemplais tranquillement les cygnes glisser majestueusement sur le lac, un cri provenant de l’antre d’Octave me parvint. Je me précipitai et le trouvai la main en sang. Il s’était coupé en ripant avec un tournevis et la blessure saignait abondamment. Déchirant un bout de toile, je réalisai rapidement un garrot qui mit fin à l’hémorragie. Octave était très choqué, aussi lui proposai-je de remonter au manoir pour désinfecter sa plaie, boire et prendre un peu de sucre. Il me guida jusqu’à la cuisine. Je le fis s'asseoir et il me désigna une porte qui donnait accès à ce qu’il appelait le garde-manger, dans lequel je pourrais dénicher le sucre.

Passant la porte, je me retrouvai sur un palier nu. Ouvrant ce que je pensais être un placard, je tombai sur un petit escalier qui s’enfonçait dans la pénombre. Tout à ma recherche d’un remontant pour Octave, je m’y engageai sans plus me poser de questions. Je débouchai alors dans une salle vide aux murs de pierre. La lumière du corridor éclairait faiblement la pièce, mais suffisamment pour que je constate que je n’étais pas au bon endroit. Alors que je m’apprêtais à rebrousser chemin, mon attention fut attirée par une masse noire au fond de la salle. Forçant les yeux dans la demi-obscurité, je reconnus quatre ancres de marine. Les ancres de l’armateur ruiné ! Elles étaient en fonte et je pus lire les inscriptions suivantes :
La Méduse 1777
Le Bellone 1779
Éole 1780
L’épitaphe sur la dernière ancre me donna le vertige : L’Espérance 1788.

Je rassemblai toute mon énergie pour remonter le corridor. Arrivée sur le palier, j’ouvris une autre porte qui était bien un placard et y trouvai enfin le sucre. J’en administrai deux morceaux à Octave, en pris deux également. Tout en désinfectant sa plaie, je sentis son regard insistant. Ses yeux fixes et vides rivés sur mon épaule achevèrent de me bouleverser. Frissonnante, je me hâtai de terminer mon travail et, prétextant un coup de fatigue, je me retirai dans ma chambre pour réfléchir à ma découverte.
Comme un robot, je me déshabillai. J’avais besoin d’une douche. Nue, avant d’entrer dans la baignoire aux griffes de félins, je me regardai un instant dans le miroir : j’étais pâle comme la mort. Je fis chauffer l’eau et la laissai glisser sur ma peau.

Mais, tout à coup, la porte de la salle de bain s’ouvrit avec fracas. Au même instant, les rideaux rouges se déchirèrent et dans un cri, je reconnus le visage défoncé d’Octave ; ses grosses mains se saisissant de mes bras, il me sortit sans ménagement de la baignoire. J’eus à peine le temps d’attraper au vol une serviette, que déjà, il me traînait dans les escaliers grinçants. L’instant d’après, je me trouvai dans la bibliothèque, vêtue de ma seule serviette de bain, devant un De Saint Geores aussi interloqué que je l’étais.
Dans un grognement, Octave m’obligea à lui tourner le dos et je sentis l’un de ses gros doigts appuyer sur mon omoplate. Je compris alors que mon secret venait d’être découvert.
 

(…)

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