Quatrième épisode de « L’Ancre Noire », le roman-feuilleton de Rocambole pour 20 Minutes

#LISEZCHEZVOUS Retrouvez chaque jour à 17 h un nouvel épisode du feuilleton littéraire de l’appli Rocambole et 20 Minutes : « L’Ancre Noire » de Tina Bartoli

Laurent Bainier

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"L’après-midi, la bibliothèque au toit de verre m’était exclusivement réservée."
"L’après-midi, la bibliothèque au toit de verre m’était exclusivement réservée." — Moshe Harosh/Pixabay

En partenariat avec Rocambole, l'appli pour lire autrement, nous vous proposons chaque jour un nouvel épisode du roman-feuilleton L’Ancre Noire de Tina Bartoli. Aujourd’hui, 4e épisode et début des problèmes pour notre héroïne…

Résumé des épisodes précédents : Clémence, consultante débordée par son succès, rêve de devenir écrivain. Elle s’inscrit à un concours organisé par la maison d’édition L’Ancre Noire et gagne un coaching de trois semaines dans l’inquiétante propriété du grand auteur Jean De Saint Geores. A son arrivée, elle doit se débarrasser de son téléphone. En défaisant ses valises, elle découvre que son ordinateur portable a disparu, vraisemblablement confisqué par Octave, l’homme à tout faire de la maison…

EPISODE 4 – Pondichery 1769


Furieuse je descendis en trombe l’escalier dont le bois gémit sous mon pas décidé. Arrivée dans le hall cathédrale, j’obliquai sans hésiter vers la salle lumineuse entrevue quelques minutes auparavant. Jean De Saint Geores y était confortablement installé dans un fauteuil club, il lisait. Mais alors que j’ouvrais la bouche pour déverser mon mécontentement suite à la disparition de mon ordinateur, je reconnus celui-ci posé sur un beau bureau de bois clair dont le plateau était recouvert de cuir vert. Son écran était allumé et l’on avait pris soin de le mettre en charge.

Un peu adoucie, je prêtai alors attention à la salle dans laquelle je venais de pénétrer. C’était une grande verrière à la structure en fer forgé style Eiffel, qui devait être à l’époque un jardin d’hiver et que l’on avait réaménagé en bibliothèque. Le mur auquel s’adossait la verrière était en effet couvert d’immenses rayonnages sur lesquels dormaient sagement des centaines de livres. Au centre de la pièce crépitaient doucement les braises d’un feu de cheminée. Au sol, les motifs compliqués de tapis chatoyants égayaient les alentours et des lampes au style suranné diffusaient une douce lumière jaune. Les trois murs de verre donnaient sur la pelouse et la dense forêt sombre. A travers le toit transparent, j’observai un instant la course des nuages gris dans le ciel. Une grosse goutte vint s’écraser au-dessus de ma tête, puis une autre et encore une. Il pleuvait. L’ambiance de cette pièce chaleureuse n’en devint que plus douillette.

Mon hôte leva la tête de son ouvrage et m’adressa un sourire :
– Bien installée ? Êtes-vous prête à vous mettre au travail ?
Et alors que je tentais maladroitement d’expliquer mon appréciation très moyenne de l’initiative d’Octave fouillant dans mes affaires personnelles, De Saint Geores balaya mon argument d’un revers de la main :
– N’en veuillez pas à Octave, il a cru bien faire. Il est si content de vous accueillir ici, ça lui fait de l’animation. N’ayez pas peur de lui, il est un peu limité mais c’est un bon garçon. Allez, au boulot ! Sur quel thème aimeriez-vous partir pour votre futur best-seller ?

Les jours suivants s’installèrent dans une routine réglée comme du papier à musique. Le matin, je travaillais avec Monsieur De Saint Geores. Nous ne parlions jamais de technique littéraire, mais nous discutions du scénario du livre qu’il espérait me voir écrire. Le grand écrivain se révéla un être au caractère étrange. Il passait d’un enthousiasme tapageur au mutisme le plus profond. Dans ses mauvais jours, il ne desserrait pas les mâchoires et je devais me contenter de travailler seule en silence sous son regard scrutateur. Cet homme m’impressionnait, j’avais beaucoup de mal à me détendre en sa présence et nos conversations restaient axées sur notre travail commun.

L’après-midi, la bibliothèque au toit de verre m’était exclusivement réservée. J’y inscrivais sur mon ordinateur le fruit de nos réflexions du matin, quand il y en avait. A seize heures précises, Octave m’apportait du thé et des petits biscuits. Pour cette mission précise, il revêtait un tablier de maître d’hôtel et des gants blancs. Il disposait cérémonieusement son plateau sur le bureau, avant de servir le thé à la Marocaine dans un grand filet d’eau gargouillant qui, chaque fois, ne manquait pas de m’ébouillanter au passage. De Saint Geores n’avait pas menti : sous ses airs inquiétants Octave était un être attachant. Une fois ou deux, je l’avais aperçu, du haut de mon donjon, jouer sur le lac avec de petites répliques de bateaux-frégates du XVIIIe siècle. L’interrogeant un jour sur ces maquettes, il m’avait répondu, tout gonflé de fierté, dans son élocution approximative :
– C’est moi qui les fais. Tout seul !

Je m’étais remise au travail avec le sentiment étrange que la vie n’était qu’une fuite en avant : chacun de nous cherche continuellement à s’en évader, nous sommes tous des passagers clandestins de nos propres existences. Octave s’échappait sur ses frégates. Moi, j’écrivais.

Parfois, lors de nos séances de travail, mon mentor s’énervait : il ne remettait jamais en cause ma façon d’écrire mais il me trouvait trop lente et brandissait chaque fois le délai imparti comme une sentence. Je faisais mon possible pour être productive, cependant j’avais aussi besoin de temps de détente pour recharger mes batteries. J’allais alors prendre l’air dans le parc, mais invariablement, au bout d’une heure, De Saint Geores sortait sur le perron en brandissant un gong sur lequel il s’acharnait pour signifier la fin de ma récréation. J’avais bien conscience que ces méthodes étaient douteuses, pourtant j’étais contente du travail créatif que je produisais ici et j’espérais de toutes mes forces réussir à en venir à bout.

Lors d’un bel après-midi ensoleillé, alors que je venais d’être rattrapée par le gong sonnant la fin de mon heure de liberté, et que l’inspiration n’était pas au rendez-vous, je pris un plaisir coupable à fureter dans les rayonnages de la bibliothèque. Alors que je m’étais faite tancer le matin sur mon manque d’ambition imaginative, j’eus envie de feuilleter les livres nés du pouvoir de création de mon hôte. La vingtaine de romans qu’il avait publiée était rassemblée sur deux étagères près de la cheminée. Ils étaient rangés par ordre de publication. J’en pris un au hasard à peu près au milieu de la rangée et tombai en l’ouvrant sur la page de dédicace. « À Pondichery 1769 ».

Cette inscription me fit penser à une conversation que j’avais eue avec De Saint Geores. Dans l’un de ses bons jours, il avait daigné évoquer l’histoire du domaine qui avait été la propriété d’un Vosgien de souche ayant fait fortune dans le commerce colonial. En 1769, à la fin du monopole de la compagnie des Indes, il avait profité de la liberté de commerce pour armer son premier navire. Malgré l’époque, politiquement tourmentée, la guerre commerciale avec les Anglais et les pirates, les affaires marchaient plutôt bien grâce à son comptoir de Pondichery. Mais il voulut plus, décida de se diversifier et se lança dans le fructueux commerce des « bois d’ébène ».

C’est à partir de là que les ennuis commencèrent : il était difficile à l’époque de se faire une place parmi les quelques grosses familles bien installées qui se partageaient le marché de la traite des noirs. De mauvaises transactions financières et le naufrage de son dernier bateau l’avaient conduit à la ruine. Il s’était alors retiré dans son domaine familial Vosgien où il s’était appliqué à reproduire, avec l’aide d’un fondeur de cloches, les répliques des ancres des bateaux qui avaient fait sa fortune. Comme les originaux, chaque reproduction portait fidèlement le nom du navire et sa date d’entrée au service de la compagnie. Dans les années 1980, De Saint Geores avait racheté la propriété à une vieille famille d’exploitants de pétrole rhénan. Il avait retrouvé intacte la collection des derniers témoins de la chute de cet homme. Le récit de cette histoire dramatique avait résonné dans ma tête comme le glas d’une cloche lugubre. Ce fut l’unique fois que mon hôte se permit une digression : seule la progression de mes écrits semblait l’intéresser.

En continuant à fureter dans la collection, je remarquai que le livre suivant portait une dédicace classique, mais celui d’après indiquait pompeusement : « A la Vierge de Grâce 1772 ». Je n’avais jamais prêté attention auparavant à ces quelques mots énigmatiques placés dans les premières pages de chaque ouvrage. Parce que je n’avais pas envie de retourner travailler, je décidai que ces quelques coïncidences étaient très excitantes et décidai de jouer les enquêtrices. Je découvris que les deux romans suivants, portaient le même type de dédicaces : « Pour Alcyon 1774 » et enfin le dernier, celui relu dans le train : « A la Sempiternelle 1782 ». Pourtant, les quinze premiers livres portaient des inscriptions classiques, comme on en voit souvent, sans vraiment les remarquer d’ailleurs.

Alors que je rêvais au type de dédicace que je pourrais apposer sur les premières pages de mon livre édité, un cri tonitruant me fit sursauter :
– Qu’est-ce que vous faites ? !
C’était De Saint Geores avec sa tête des mauvais jours.
– Et bien vous me disiez ce matin que je manquais d’ambition imaginative, alors je me suis replongée dans votre œuvre pour chercher l’inspiration, dis-je avec calme.
– Ce n’est pas chez les autres que vous trouverez l’étincelle. Pour cela il faut plonger au plus profond de vous, c’est là que se trouvent les sources de votre propre créativité. Sinon, cela s’appelle du plagiat. Remettez-vous au travail, vous avez le chapitre 8 à finir. Le temps nous est compté, dois-je le rappeler ? »

J’hésitai un instant entre la colère et le découragement. Les larmes me vinrent, mais je ne voulais surtout pas lui donner le plaisir de les voir couler. Aussi m’installai-je avec fracas derrière l’ordinateur en criant « Sortez ! » et, de rage, je finis le chapitre 8 d’une seule traite.

(…)

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