Troisième épisode de « L’Ancre Noire », le roman-feuilleton de Rocambole pour 20 Minutes

#LISEZCHEZVOUS Retrouvez chaque jour à 17 h un nouvel épisode du feuilleton littéraire de l’appli Rocambole et 20 Minutes : « L’Ancre Noire » de Tina Bartoli

Laurent Bainier

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Deux gargouilles montaient la garde. Ces voisines au faciès peu engageant me firent sourire.
Deux gargouilles montaient la garde. Ces voisines au faciès peu engageant me firent sourire. — Les Whalley / Pixabay

Eh oui, il y a plus mystérieux encore que le placard de droite de votre cuisine, celui que vous ne vous décidez pas à ranger malgré le temps libre que vous laisse le confinement. Plus mystérieux, c’est cette étrange demeure vosgienne dans laquelle vient de pénétrer notre héroïne. Le décor est campé, le troisième épisode peut commencer.

En partenariat avec Rocambole, l'appli pour lire autrement, nous vous proposons chaque jour à 17 heures un nouvel épisode du feuilleton littéraire L’Ancre Noire de Tina Bartoli.

Résumé des épisodes précédents : Clémence, consultante débordée par son succès, rêve de devenir écrivain. Elle s’inscrit à un concours organisé par la maison d’édition L’Ancre Noire et gagne un coaching de trois semaines censé lui permettre de publier son premier roman. Le coach, le grand auteur Jean De Saint Geores, l’attend sur le perron d’une grande propriété perdue dans les Vosges où Clémence est appelée à passer les trois prochaines semaines…

EPISODE 3 – Le manoir De Saint Geores

Alors que je me préparais psychologiquement à affronter l’acariâtre, je fus stupéfaite de découvrir qu’il souriait. Il me fit un petit signe de la main en guise de bienvenue. Si je n’avais pas reconnu le grand homme de lettres que j’avais vu à la télévision, j’aurais juré qu’il s’agissait d’un autre. Mais c’était bien lui et tandis qu’Octave m’ouvrait la portière, il dévala guilleret les marches de l’escalier pour venir me saluer. Il saisit ma main qu’il serra chaleureusement et, de sa voix étonnamment grave, s’exclama :
– Enfin vous voilà ! Je brûlais d’impatience de vous rencontrer ! Quel texte ! Quel talent ! J’ai tellement hâte que nous commencions notre travail de création !

Interdite, je me laissai secouer la main sans qu’aucun son ne passe le seuil de mes lèvres. Quel contraste avec l’homme du téléphone ! Sans se préoccuper de mon état d’hébétude, il continua son monologue, m’accompagnant sur le perron tout en s’inquiétant de mes conditions de voyage. Du coin de l’œil, je devinai qu’Octave sortait ma valise du coffre de la voiture. Il fit quelques pas sur le gravier crissant, portant mon lourd bagage comme s’il s’était agi d’un fétu de paille. Il disparut par une petite porte attenante aux premières marches du bel escalier de pierres moussues. Monsieur De Saint Geores marqua une pause sur la terrasse et se tourna face au lac. Je l’imitai machinalement. Un rayon de soleil se reflétait timidement sur les flots sombres de l’étendue d’eau. Une petite barque en bois munie de rames était amarrée à un ponton. Çà et là, des touffes de roseaux ondulaient lentement au gré du vent léger. Je remarquai un couple de cygnes glisser sur l’onde à peine ridée. Tout autour, le parc était splendide. Un petit chemin de gravier blond parcourait la pelouse parsemée de bosquets de grands feuillus qui finissaient par se mêler à l’immense forêt de sapins sombres qui entourait la propriété. Tout au fond, je crus deviner un petit kiosque à musique au toit de tôle vert amande qui se fondait discrètement dans le paysage.

Il s’était tu pour me laisser admirer la beauté du panorama. Après une ample respiration, il chuchota :
– Un cadre idyllique pour inventer la belle histoire que chaque libraire s’arrachera, n’est-ce pas ?

J’acquiesçai, un peu gênée par la confiance grandiloquente que semblait placer en moi cet inconnu.
– Mais je papote, je papote, pardonnez-moi, je suis tellement heureux de vous accueillir ! Peut-être aimeriez-vous vous rafraîchir ? Octave va vous montrer votre chambre, mais avant cela, il vous faut vous acquitter de la règle numéro un de chaque écrivain qui se respecte : pas de téléphone portable ici. Voulez-vous bien éteindre et me remettre votre appareil ? Je vous le rendrai à la fin de notre fructueux stage. »

Un vent de panique s’empara de moi. Pas de portable ? Impossible ! Je vis avec mon téléphone greffé, il est mon meilleur ami, il m’indique l’heure, la météo, me réveille le matin, me donne les nouvelles du monde, me chante des chansons, me distrait quand je souhaite me vider la tête, me fait rêver lorsque j’en ai besoin, me relie à la terre entière, mes clients, mon entourage et d’autres que je ne connais pas. Sans lui je suis perdue, orpheline et surtout, je dois bien l’avouer, j’avais l’intention de suivre de loin mes affaires durant ces trois semaines d’exil forcé.

Semblant lire dans mes pensées, l’homme me sourit :
– Le métier d’écrivain demande bien plus de sacrifices que l’on ne l’imagine. Le talent ne suffit pas : calme, rigueur et discipline sont les clés d’une production de qualité. C’est pour apprendre cela que vous êtes ici et c’est une chance immense qui s’offre à vous de pouvoir en faire l’expérience dans un cadre comme celui-ci. Je vous accompagnerai et vous donnerai toutes les ficelles pour faire éclater au grand jour votre talent. Mais pour cela, il faut que vous me fassiez confiance.

Une fois de plus, l’idée de faire machine arrière me traversa l’esprit. Je me plongeai alors dans le paysage qui ondulait délicatement sous la brise légère, et l’envie de renouveau fut la plus forte. De Saint Geores avait raison ; c’était l’occasion unique de me réinventer, je touchais déjà du bout des doigts le rêve de toute ma vie, enfoui depuis longtemps sous les contraintes de Madame Toutlemonde. Qu’étaient-ce que trois petites semaines d’une expérience nouvelle et peut-être prometteuse ? Si j’échouais, je pourrais toujours retourner à ma confortable vie d’avant et enterrer une bonne fois pour toutes mes illusions de littérature. Vingt et un jours dans une peau d’auteure, accompagnée par l’un des plus grands, ce n’était plus un songe, c’était devenu une réalité.

Lentement, je sortis l’appareil de mon sac à main et, sans même en consulter l’écran, appuyai sur le bouton d’arrêt avant de le remettre à mon hôte. Je me sentais déjà nue, mais De Saint Geores me rassura :
– Vous faites le bon choix Clémence. Nous allons bien nous entendre, vous verrez ».

Nous entrâmes alors dans le hall du manoir, baignant dans la lumière qui filtrait par les vitraux de la lourde porte d’entrée. Il était entièrement recouvert de boiseries représentant çà et là des scènes de chasse. Le sol de marbre froid, en damier noir et blanc, contrastait étrangement avec la chaleur du bois et les dessins colorés des vitraux. Un grand escalier de chêne massif s’envolait vers les étages. Sur la gauche, derrière une grande porte vitrée de petits carreaux inégaux, je devinai une salle baignée de la lumière grise du ciel capricieux. Toute à ma découverte du lieu, c’est à peine si j’entendis la voix grave de mon hôte résonner sous les hauteurs du plafond :
– Je vous laisse vous installer, vous êtes ici chez vous. Retrouvez-moi dans une demi-heure dans le jardin d’hiver, Octave va vous guider jusqu’à vos appartements.
L’instant d’après, il avait disparu et je me retrouvai seule dans le hall monumental. Où était donc Octave ? D’une voix mal assurée, j’osai l’appeler doucement. Pas de réponse, pas un bruit. Je m’enhardis et gravis quelques marches. Le craquement plaintif du chêne me fit frissonner. Soudain, je me tournai et vis Octave totalement immobile au milieu du hall, à l’emplacement exact que je venais de quitter. Les jeux de couleurs posaient des ombres étranges sur son visage tortueux. Son œil vide me fixait obstinément, sa bouche était tordue en un rictus que j’avais du mal à interpréter. Glacée par cette vision soudaine, je dus faire un effort sur moi-même pour ne pas crier. Sans un mot, il bougea et, de son pas traînant, me devança dans l’ascension grinçante vers les étages.

Ma chambre était située tout en haut du bâtiment, sous les toits. Un grand lit en boiserie ouvragée était recouvert d’un édredon géant et moelleux qui appelait à la paresse. Dans une pièce attenante, je découvris une coiffeuse munie d’un beau miroir doré ainsi qu’un bureau face à une petite fenêtre protégée par de jolies volutes de fer. Un peu plus loin, une petite porte donnait dans une salle de bain de petite taille mais pratique, dont la baignoire aux pieds de félin crânait sur une estrade théâtralement encadrée par deux rideaux rouges. Cet environnement, bien que désuet, me parut cependant confortable.

Une grande fenêtre, encadrée par de lourdes tentures décoratives, baignait la chambre de lumière. Elle s’ouvrait sur un petit balcon creusé dans l’épaisseur du mur. Par soucis de sécurité, celui-ci était enjambé par de grandes barres de fer forgé délicatement ouvragées. De part et d’autre de cette ouverture contrainte sur l’extérieur, deux gargouilles montaient la garde. Ces voisines au faciès peu engageant me firent sourire.

Était-ce ma chambre qu’elles surveillaient ou bien le parc et son lac qui s’étalaient au-dessous ? A moins que ce ne soit la forêt obscure ?

Ma valise avait été déposée au pied du lit. J’entrepris de ranger mes affaires dans la grande armoire en chêne. Lorsque j’eus terminé, je me laissai choir avec délectation dans l’édredon accueillant. Mais alors que j’observais les lattes du plafond, quelque chose vint titiller ma conscience. Le sentiment d’avoir oublié quelque chose d’important. Je me redressai tout à coup. Oui ! Il manquait quelque chose dans mes affaires, et non des moindres ! Mon outil de travail, mon ordinateur ! Je n’avais pu l’oublier à la maison, puisque j’avais encore envoyé des mails dans le train. Aucun doute, quelqu’un avait ouvert ma valise et s’en était saisi. L’image de l’affreux visage au rictus cynique me revint : Octave.

(…)

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