Marseille : Avec sa BD «Mamas», Lili Sohn déboulonne avec humour l’instinct maternel

FÉMINISME Après le remarqué « Vagin Tonic », la dessinatrice marseillaise poursuit ses interrogations féministes et livre une BD à la fois drôle et instructive

Caroline Delabroy

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Lili Sohn signe Mamas chez Casterman
Lili Sohn signe Mamas chez Casterman — Lili Sohn
  • Après le récit de son cancer du sein et son guide de l'anatomie féminine, Lili Sohn  interroge la maternité, en partant comme toujours de son propre vécu.
  • «Je n’imaginais pas à quel point la maternité nourrit l’égalité hommes-femmes», constate l'auteure de Mamas, paru chez Casterman, par ailleurs un joyeux et instructif précis de déconstruction de l’instinct maternel.
  • Lili Sohn vit aujourd'hui à Marseille.

A 7 ans, elle rêve d’avoir quatre enfants auxquels elle achèterait des habits à la mode et de beaux jouets. Elle le confie dans une lettre titrée « quand je serai grande ». A 29 ans, alors à Montréal, où elle travaille comme graphiste dans l’univers du jeu vidéo, elle apprend qu’elle a un cancer du sein. Elle lance un blog BD qui portera par la suite son nom, Lili Sohn, pour annoncer sa maladie à son entourage. L’envie d’un enfant refait alors surface, viscérale. « Je ne savais pas si je voulais avoir d’enfant, je savais juste que je voulais avoir le choix, dit-elle avec le recul. Après le cancer, la maternité, c’était revenir dans le cycle de la vie.» Et peut-être aussi dans la norme, quand la maladie « fait sortir du moule ».

« C’est une fois enceinte que je me suis demandé ce que j’étais en train de faire, et que m’est venu ce sentiment de trahir le féminisme », poursuit Lili Sohn, dont les interrogations traversent tout le long de sa dernière BD, Mamas, nouvelle introspection à la fois joyeuse et pédagogique après les remarqués Vagin Tonic et La guerre des tétons. Aujourd’hui trentenaire et installée à Marseille, la jeune femme détricote le soi-disant « instinct maternel » dans tous ses aspects. Cède-t-on à la pression sociale, l’horloge biologique quand on veut un enfant ? Trahit-on ses idéaux quand nous trottent dans la tête les mots de Simone de Beauvoir qui, avec d’autres, parle du « drôle de piège » pour une femme de devenir mère ? Sans oublier l’amour, les soins du nouveau-né qui devraient aller de soi pour la mère, pas forcément pour le père. « Ce mot naturel, je le hais, lance Lili Sohn. C’est comme l’instinct, on n’est pas des animaux ! »

«La maternité, c'est pour moi un nouveau combat féministe»

Comme à chaque fois, Lili Sohn ne se contente pas de son expérience personnelle. Elle lit beaucoup. Echange tout autant, sur les réseaux sociaux, et aussi avec des chercheurs, des spécialistes. Pour Mamas, la (re) lecture de la préhistoire l’a beaucoup marquée. « La femme nomade, elle contrôlait son cycle, elle ne pouvait pas se permettre d’avoir trop de bébés. Et on sait maintenant que la femme et l’homme préhistoriques avaient la même morphologie, la même force. » Et pan, donc, sur le bec du prétendu « moi primitif » de la mère.

« Encore aujourd’hui, il arrive souvent que la crèche, le médecin ou des proches ne s’adressent qu’à moi pour parler de notre fils, comme si les soins, l’éducation étaient une charge féminine. Je ressens une profonde inégalité de la maternité. Elle a des répercussions sur tout, sur la charge mentale, la rémunération au travail, etc. C’est un nouveau combat féministe pour moi, je n’imaginais pas à quel point la maternité nourrit l’égalité hommes-femmes. Faire ce livre m’a aidé à être en paix avec moi-même, à comprendre ce sentiment de piège, de trahison que j’avais pu ressentir. »

« Le message féministe est médiatisé et relayé, mais les injonctions et les pressions restent fortes, relève de son côté Christine Cam, son éditrice chez Casterman, pour qui Lili Sohn est « un bel exemple à suivre » : « Il faut savoir se faire confiance et avoir un bon sens de l’humour et de la repartie pour tailler son chemin. »  Cette capacité de « parler de sujets difficiles avec fraîcheur et humour » est aussi l'une des choses qui a séduit Paula Cusi Echaniz, coordinatrice du CIDFF (Centres d’information sur les droits des femmes et des familles) pour la région Paca. Ensemble, elles ont récemment mené une campagne Instagram pour sensibiliser les jeunes de 18-25 ans contre les violences au sein du couple. Elles ont aussi sous le coude un projet de BD. « Pour moi, Mamas est son livre le plus féministe, tant elle touche la façon très patriarcale de voir encore la maternité aujourd’hui », avance Paula Cusi Echaniz.

Et bientôt, les poils

Enceinte de son deuxième enfant, Eugénie, 36 ans, a « beaucoup ri » et « s’est sentie moins seule » à sa lecture de Mamas. « Tu vis des choses au quotidien mais là, de les voir sur papier, tu te dis c’est énorme en fait, raconte-t-elle. Après, je ne me suis pas reconnue dans tous les passages. Moi, par exemple, j’ai tout de suite ressenti un truc énorme pour ma fille à sa naissance. Et, contrairement à moi, j’ai le sentiment qu’elle arrive à mettre plus d’équité dans son couple, que c’est plus la société qui la dérange. »

«Cela demande une énergie folle de lutter contre cette inégalité, je ne l’ai pas tous les jours», tempère Lili Sohn. Pour le moment, elle met son dessin et son humour au service d’un autre sujet qui lui tient à cœur : la pilosité féminine. «Cette injonction faite aux femmes de cacher leurs poils, cela parle de tabou, de sexe, de représentation des corps», explique-t-elle dans un sourire où l’on entend tout à la fois l’urgence et l’appétit de se recoller à l’ouvrage.