Que pensent les critiques du roman inédit de Françoise Sagan « Les quatre coins du cœur » qui sort en librairie ?

REVUE DE PRESSE Ce roman inédit de Françoise Sagan, sorti par surprise par Plon, a été en partie retouché par son fils

M. L. avec AFP

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«Les quatre coins du coeur» sort en librairie quinze ans après la mort de Françoise Sagan.
«Les quatre coins du coeur» sort en librairie quinze ans après la mort de Françoise Sagan. — MYCHELE DANIAU / AFP

Un roman inédit et resté inachevé de Françoise Sagan, Les quatre coins du cœur sort en librairie jeudi près de quinze ans après la mort de l'autrice de Bonjour tristesse. Publié chez Plon, Les quatre coins du cœur n’avait pas été annoncé dans le programme de l’éditeur qui entend profiter de ce « coup » éditorial avec un tirage exceptionnel de 70.000 exemplaires.

Le petit monde de l’édition avait bruissé ces derniers mois de rumeurs autour de la sortie d’un ouvrage inédit d’un auteur décédé. Quelques magazines avaient évoqué pour ce livre mystère un tirage faramineux (et improbable) de 250.000 exemplaires.

Un manuscrit découvert en 2004

Fils d’un riche industriel tourangeau ayant fait fortune dans les légumes, Ludovic Cresson est victime d’un terrible accident de voiture (on pense évidemment à celui qui failli coûter la vie à la romancière en avril 1957). Avant l’accident, son couple battait déjà de l’aile. Marie-Laure, son épouse « sophistiquée et sans culture » dédaigne cet homme diminué. La mère de Marie-Laure, Fanny (dont le mari Quentin est mort dans un accident d’avion) n’est pas insensible au charme de son gendre…

Denis Westhoff, le fils de la romancière, signe la préface de l’ouvrage. Il raconte avoir découvert le manuscrit de ce roman presque par « miracle » après la mort de sa mère en 2004 étant donné que tous les biens de la romancière avaient été « saisis, vendus, donnés ou acquis de manière douteuse ».

L’ouvrage, en deux volumes « dactylographié, avait été tellement photocopié que le contour des lettres n’était plus tout à fait net », ajoute le fils de la romancière. « Le texte m’avait confondu par son écriture violemment saganesque, son caractère parfois impudent, sa tonalité si baroque et le rocambolesque de certaines péripéties », raconte Denis Westhoff qui reconnaît aussi avoir retouché l’ouvrage. Le manuscrit était « privé de certains mots, parfois même de passages entiers », se justifie-t-il pour expliquer ses interventions. Denis Westhoff indique avoir apporté « les corrections qui (lui) semblaient nécessaires en prenant soin de ne pas toucher au style, ni au ton du roman ».

« Un goût d’inachevé »

Le résultat divise les critiques. Selon l’AFP, « on retrouve dans le roman signé Françoise Sagan le style distancié et sarcastique qui fait le charme de son œuvre. Mais on reste aussi sur sa faim. Le roman garde un goût d’inachevé. » Bernard Lehut et Capucine Trollion, de RTL utilisent le même terme d'« inachevé » pour parler de ce texte : « […] Le fait qu’un grand éditeur comme l’a été Jean-Marc Roberts ait, en son temps, refusé de publier le manuscrit, ce que reconnaît avec une forme de candeur Denis Westhoff, n’était pas bon signe. Et on ne peut que lui donner raison en refermant Les quatre coins du cœur, qui est un joli titre malgré tout. »

L’Obs voit dans cet inédit « un fond de tiroir ». « Le résultat est embarrassant », écrit Elisabeth Philippe dans L'Obs. « Quel livre avons-nous exactement entre les mains ? Le roman – à peine retouché – que Jean-Marc Roberts jugeait impubliable ? Ou bien une sorte de Frankenstein cousu à même la prose de Sagan ? Questions d’autant plus aiguës qu’il est quasiment impossible de dater ce livre, si ce n’est qu’il a été écrit après l’invention du fax, objet présent dans le roman. […] Impossible d’entendre dans les phrases pesantes et les dialogues dénués de peps ou d’esprit, la fameuse « petite musique » de Sagan, sa vivacité, ses images cinglantes, ses formules rusées. De Françoise Sagan, le critique Matthieu Galey disait : « Voix sèche, rapide : elle parle presque illisible. Tout le contraire de sa langue si fraîche, si claire. » Les Quatre coins du cœur sentent, eux, le réchauffé. »

« Ce livre répond à notre désir d’histoires »

Au contraire, Véronique Ovaldé estime dans Le Monde que l'« on reconnaî­tra avec bonheur son humour, son détachement, son élégance et son peu de foi. Ce livre aurait pu être un amalgame de saillies saganesque et ç’aurait été déjà pas mal. Mais il nous offre généreusement bien plus. Il répond à notre désir d’histoires qui parfois nous démange comme un prurit. Et il nous parle du désespoir avec toute l’urbanité que l’on met à boire un cognac hors d’âge dans un fauteuil en cuir qui nous connaît si bien qu’on pourrait presque y disparaître. Il nous distille aussi quelques bons conseils : il faut, nous tance Sagan comme si nous avions du mal à apprendre la leçon, « ne jamais laisser les gens vous oublier ni vous déconsidérer ». »