Ce que #MeToo a changé (ou pas) dans le contenu des livres pour enfants et adolescents

KIDS C'est un fait, de nombreux livres jeunesse luttent contre les stéréotypes. Aujourd'hui plus qu'hier? Pas sûr...

Caroline Delabroy

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Le mouvement #Metoo est né dans le sillage de l'affaire Weinstein (photo d'illustration).
Le mouvement #Metoo est né dans le sillage de l'affaire Weinstein (photo d'illustration). — pixabay
  • Tendance de fond ou filon commercial ? Pas un éditeur, ou presque, ne compte aujourd’hui un titre féministe à son catalogue.
  • La crainte des polémiques rend par ailleurs le secteur très prudent.
  • Attention aux «héroïnes alibi» et au «tout beau, tout lisse», disent en substance ceux qui se sont depuis longtemps engagés pour une meilleure représentation des filles dans les livres pour enfant.

Bientôt, sur les tables des librairies jeunesse, viendront La Revanche des princesses (chez Poulpe Fictions), Les Footballeuses (Mes P’tits Docs, chez Milan), le roman ado Strong girls forever (Nathan), Les vraies filles et les vrais garçons (Thierry Magnier), pour ne citer que ces titres-là. Un an après  #MeToo, l’édition jeunesse, du moins une partie, semble plus attentive que jamais au combat contre le sexisme, dès le plus jeune âge. Et Les Arènes font toujours carton plein avec leurs Histoires du soir pour filles rebelles.

« Il y a une demande, #MeToo a vraiment permis d’élargir la base des gens concernés par ces questions », estime Marianne Zuzula, cofondatrice des éditions La ville brûle à qui l’on doit, dès 2013, l’album en forme de manifeste féministe On n'est pas des poupées. Depuis, parce que la lutte contre les stéréotypes se joue côté filles comme côté garçons, a paru Ni poupées ni super-héros, toujours à partir de 4 ans, vendu à plus de 20.000 exemplaires. Un joli succès.

Extrait de
Extrait de - Claire Cantais/Ed. La Ville Brûle

Des boîtes à outils pour lutter contre le sexisme

Dans la même veine, mais pour les plus grands, vient de paraître La Ligue des super féministes, une BD jeunesse signée Mirion Malle. « L’idée est d’expliquer tous les concepts clés du féminisme, en mêlant pédagogie et humour, continue Marianne Zuzula. Pour que les choses changent, il faut pouvoir dépasser les constats et être outillé. » Chez Albin Michel Jeunesse, le titre Je me défends du sexisme, paru en mars 2018, propose aussi aux jeunes filles une boîte à outils pour réagir à chaque situation. A écouter Marion Jablonski, directrice éditoriale, il est en passe de devenir un classique des bibliothèques scolaires.

« Notre politique éditoriale est-elle impactée par #MeToo ? Je dirais oui, c’est d’évidence une thématique qui touche, poursuit-elle. Nous sommes encore plus alertés et mobilisés par l’attente du public, notre métier est de répondre à cela. » Ainsi va paraître en mars Je voudrais vous parler d’elles de Sophie Carquain, qui rejoindra au catalogue Marre du rose et Péronnille la chevalière, publiés tous deux en 2009, qui font figure de classiques et sont disponibles en version poche.

Le féminisme est à la mode ? « Oui, mais un féminisme girl power »

Pour l’illustratrice et romancière de la jeunesse Maureen Wingrove, alias Diglee, le tournant se situe avant même l’affaire Weinstein. « Je ne vois pas #MeToo comme un déclencheur de cette prise de conscience, mais comme une conséquence », observe-t-elle, datant le point de bascule au documentaire de Sofie Peeters sur le harcèlement de rue, diffusé en 2012. « C’est là qu’on a été obligé de regarder en face la réalité d’une femme dans la rue. Ensuite, cela a pris trois à cinq ans à prendre de l’assurance et oser certaines questions. » De plus en plus, elle est invitée à des rencontres avec le jeune public autour du féminisme. Et elle a pu sans mal imposer une fille avec des poils en couverture pour Les Mémoires d'une jeune guenon dérangée, premier tome de sa série jeunesse très prometteuse (le second est actuellement en librairie).

Tout n’est pas gagné cependant, loin s’en faut. « On me dit que le féminisme est à la mode, mais c’est un certain féminisme, pop, punchy, très girl power, nuance Diglee. Si un livre se présente comme féministe, dans le sens de militant, il ne se vend pas. Il reste très difficile de parler des vraies valeurs du féminisme. Cela fait des années que j’essaie de faire publier un recueil de poétesses femmes par exemple. »

« On fait gaffe à tout, on n’ose plus »

En outre, la polémique qui a enflammé l’an passé les réseaux sociaux autour du livre jeunesse On a chopé la puberté, chez Milan, (r) appelle les éditeurs à la plus grande prudence. « On fait gaffe à tout, on n’ose plus », regrette l’illustratrice Nathalie Choux, qui ne compte plus les petites corrections où « ça ne me venait même pas à l’esprit d’y penser ». « C’est l’époque, on fait du lisse. Tout ce qui va être sujet à bavardage, on gomme. On essaie de faire un truc qui plaise à tout le monde. »

Cette sur-attention n’a pas que du mauvais : pour la collection Mes toutes premières histoires animées, chez Nathan, elle a par exemple dessiné une petite fille au volant d’un tracteur et d’une voiture (pour l’avion, elle a quand même imposé un garçonnet, histoire de ne pas tomber dans la caricature inverse). Mais sur la famille, elle n’observe pas (encore) de réelle évolution. « L’économie de l’édition est liée à l’international, rappelle Nathalie Choux. En Chine, qui fait partie des ventes que l’on peut espérer à l’étranger, il n’est pas question qu’il y ait une famille monoparentale, deux papas ou deux mamans. »

« Le diable est dans les détails », dit ainsi Laurence Faron, dont la maison d’édition Talents Hauts combat depuis 2005 les stéréotypes dans le livre jeunesse, avec un livre fondateur La Princesse et le dragon : « Il ne suffit pas d’avoir une héroïne, si en arrière-plan toute la famille est stéréotypée. » Dans une tribune intitulée « Balance tes trois petits cochons », publiée peu après #MeToo, elle appelait de ses vœux un changement en profondeur. « C’est bien de publier des livres de femmes exceptionnelles pour les enfants, mais tout le monde ne peut pas être Marie Curie, l’identification n’est pas évidente », avance-t-elle. Selon Laurence Faron, « il y a une prise de conscience des gens qui veulent bien prendre conscience, et aussi une forme d’opportunisme commercial, mais tout reste à faire ».

La famille, l’école, la librairie

« Il y a un travail de fond à mener, de l’éducation à l’image, à la lecture, que ce soit dans les familles ou dans les écoles, affirme l’éditrice. Le sexisme est partout. Les choses changeront quand l’Education nationale s’emparera de la question ». D’où cette nouvelle collection de livres pour ados qu’elle lance en février, « Les Plumées », soit des textes de femmes connues en leur temps, mais oubliées ou pillées… Histoire de donner des outils aux enseignants, et de montrer aux jeunes que la littérature s’est toujours conjuguée au féminin. Reste que le combat se joue aussi en librairie. Et si on arrêtait de demander un conseil pour « une petite fille de 8 ans » ou « un garçon de 5 ans » ? « La tranche d’âge est importante pour découvrir un bouquin, pas le sexe », rappelle Marianne Zuzula. La lutte commence là.