Les éditeurs font la chasse aux chefs-d’œuvre

Perle Avec l’essor d’Internet et de l’autoédition, les maisons d’édition ont développé différentes techniques pour dénicher les manuscrits à fort potentiel…

Antoine Magallon

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Les éditeurs n'ont pas le temps de lire tous les manuscrits qu'ils reçoivent.
Les éditeurs n'ont pas le temps de lire tous les manuscrits qu'ils reçoivent. — chabybucko/Getty Images
  • Certains éditeurs reçoivent plus de dix manuscrits par jour.
  • En quelques pages, ils sont capables de se faire un avis sur un texte.
  • La personnalité d’un auteur est souvent plus importante que l’intrigue de son roman.

« Je reçois autour de cinq manuscrits par jour. Mais seuls huit livres seront publiés dans l’année, donc imaginez le tri que je dois faire. D’autant que parmi ces huit livres, sept sont d’auteurs avec qui je collabore déjà. » Sylvie Gracia est l’éditrice de la collection « La Brune » aux Editions du Rouergue. Son métier consiste à ouvrir des enveloppes, jeter un petit coup d’œil à ce qui se fait sur le web (nous en reparlerons plus tard), parcourir, mais surtout sélectionner et retravailler les textes qui seront demain dans nos bibliothèques.

« Nous sommes des lecteurs pro et nous savons très rapidement si un texte a été écrit par un écrivain ou pas. » Pour faire la différence, elle s’attelle à rechercher la « singularité et un regard particulier sur un sujet ». Ce dernier pourra donc être très banal. « Ce qui compte, c’est le traitement que l’auteur en fait. Neuf manuscrits sur dix ne se distinguent en rien des autres. Les gens ont une écriture très formatée, et restent en surface du texte. Sincèrement, tous les éditeurs vous diront que c’est très facile de faire la différence entre un texte d’écrivain et un texte qui ne l’est pas. »

« Au bout de dix pages, je sais s’il est nécessaire de terminer le manuscrit ou non »

Pour vérifier cette affirmation, nous avons posé la même question à Marie Desmeures, éditrice chez Actes Sud. Sa réponse ne fut pas bien différente. « Au bout de dix pages, je sais s’il est nécessaire de terminer le manuscrit ou non. Si aucune phrase ne m’a impressionnée, si l’écriture ne me surprend pas, s’il n’y a pas une voix qui se dégage, alors ce n’est pas la peine. »

Et l’intrigue, me direz-vous ? Pour Marie Desmeures, cette question n’a pas vraiment lieu d’être. Le choix d’un auteur plutôt qu’un autre ne se fait pas uniquement sur le texte. Il s’agit plus d’un pari sur l’avenir. Un coup de poker. « Quand nous publions un auteur, c’est que nous croyons à sa plume, à sa personnalité et à sa capacité à produire une œuvre complète. » Même si le succès commercial n’est pas immédiatement au rendez-vous ? « A Actes Sud, nous préférerons laisser du temps aux écrivains. Décider de publier un livre, puis réfléchir à comment le vendre. Pas l’inverse. »

L’auto-édition sur Internet, nouvelle poule aux œufs d’or ?

Largement financée par Amazon, tractée par quelques stars comme E. L. James (Cinquante nuances de Grey) et ses 40 millions d’exemplaires vendus en seulement dix-huit mois, l’autoédition semble prendre de plus en plus de place dans le cœur des lecteurs. Pourtant, ce boom n’a pas franchement révolutionné les pratiques côté éditeurs. « Ça compte, oui, mais je ne me vois pas faire ma pêche de ce côté-là, explique Marie Desmeures. Nous travaillons beaucoup le style et l’écriture avec les auteurs et je ne pense pas pouvoir faire la même chose sur un texte déjà publié. »

De son côté, Jérôme Vincent, le directeur des éditions ActuSF, spécialisées dans les littératures de l’imaginaire, nous explique que l’autoédition n’est qu’un « espace supplémentaire » à surveiller. « Il y a encore quelques années, on avait pour habitude de dire que quand quelqu’un s’autopubliait, cela signifiait que son texte n’était pas bon, qu’il n’avait plu à personne. Aujourd’hui, ce n’est plus vrai. Nous avons édité des auteurs qui avaient d’abord écrit sur le web, mais ça reste à la marge. »

Un constat que partage en grande partie Claire Renault Deslandes, la directrice de la publication numérique aux éditions Bragelonne. « Nous observons les différentes plateformes, nous avons même fait signer certains auteurs issus d’Internet, comme Alfreda Enwy ou Solène Bakowski, mais notre métier n’a pas été bouleversé. Nous continuons d’utiliser les méthodes traditionnelles. L’autoédition n’est qu’une des multiples facettes de notre travail de prospection. »

Chercher des talents

Pour trouver le meilleur premier roman, il faut parfois voyager et partir à la rencontre des écrivains. La preuve avec l’un des succès de cette rentrée littéraire, La Vraie Vie d’Adeline Dieudonné. « Je voulais travailler avec des auteurs belges, explique Julia Pavlowitch, son éditrice à L’Iconoclaste. Il y a un an, j’ai rencontré Stéphane Levens, une attachée de presse à qui j’ai fait part de mon envie. Elle m’a conseillé de parler à Adeline Dieudonné. Elle écrivait des nouvelles dans son coin. Cette dernière m’a dit : “J’ai un texte en cours.” Il s’appelait Valse et répondait aux exigences de la nouvelle. A partir de cette base, nous avons travaillé ensemble. »

Cette coconstruction semble porter ses fruits : depuis sa sortie, les critiques sont dithyrambiques. François Busnel, le présentateur de « La Grande Librairie » sur France 5, n’a pas hésité à qualifier La Vraie Vie de « meilleur premier roman de la rentrée ». Le jury de l’académie Goncourt a même placé l’œuvre dans sa liste réduite des 15 ouvrages en lice pour gagner leur célèbre prix littéraire (les résultats seront annoncés le 7 novembre).

Mais Julia Pavlowitch pouvait-elle imaginer une telle réussite il y a encore quelques mois ? « Bien sûr que non et ce serait prétentieux de dire cela », explique notre dénicheuse de talent avant d’ajouter : « J’ai néanmoins tout de suite remarqué sa capacité de travail, et d’écoute. Sa liberté de style et de ton, et le fait que sa réflexion dépassait la simple indignation et proposait quelque chose d’autre, de plus important. »

Quoi qu’il en soit, sélectionner un texte n’est « certainement pas » une science exacte, conclut Sylvie Gracia. « C’est un métier très particulier. On peut se tromper, comme avoir des bonnes surprises. Ce qui est sûr, c’est que nous ouvrons toutes les enveloppes et que nous cherchons des premiers romans. Il arrive aussi que certains auteurs envoient dix manuscrits avant de trouver leur éditeur, même parmi les grands. » Tout n’est donc pas perdu.