Prix des étoiles. Agnès Martin-Lugand : « Je pleure, je ris en écrivant »

Ecriture Agnès Martin-Lugand, auteure de « Les Gens heureux lisent et boivent du café », est la marraine du Prix des étoiles, organisé par Librinova, en partenariat avec 20 Minutes…

Propos recueillis par Emilie Cochaud

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Agnès Martin-Lugand au Salon du livre 2016.
Agnès Martin-Lugand au Salon du livre 2016. — L. Benhamou/Sipa
  • Il est indispensable de faire relire sa prose par quelqu’un de confiance qui n’hésite pas à critiquer.
  • Les personnages et les décors doivent être travaillés et pensés avant de commencer à écrire.
  • La musique aide beaucoup Agnès Martin-Lugand à écrire.

Agnès Martin-Lugand ne s’arrête jamais. Depuis le succès de Les Gens heureux lisent et boivent du café, il y a cinq ans, elle s’impose régulièrement en tête des ventes, au rythme d’un roman par an. En mars, elle a publié A la lumière du petit matin, son sixième livre aux éditions Michel Lafon, et a déjà le cœur à l’ouvrage. Elle est la marraine du Prix des étoiles, organisé par Librinova et dont 20 Minutes est partenaire.

Nous la cueillons d’ailleurs dans le feu de l’action, en pleine phase d’écriture. De sa voix rieuse, celle qui aime écrire sur « les gens de tous les jours » a accepté de nous plonger dans sa routine d’écrivaine. En général, celle-ci commence aux aurores, chez elle, à Rouen (Seine-Maritime), avant que mari et enfants ne se lèvent. Café et cigarettes à portée de main, elle démarre la journée en relisant les pages de la veille, pour mettre le moteur en route avant de plonger dans sa « bulle d’écriture ». On s’est permis de l’interrompre, l’espace d’un instant, pour glaner quelques secrets de fabrication.

Alors, ce nouveau roman sur lequel vous travaillez, de quoi s’agit-il ?

[Elle rit.] Rendez-vous compte, même mon éditrice ne sait même pas de quoi il parle ! Pour l’instant, il n’y a que mon mari et moi qui sommes au courant…

Même votre éditrice n’en a aucune idée ?

Mon premier lecteur, c’est mon mari. Il est le seul à lire mes romans pendant l’écriture. Il n’a pas la langue dans sa poche et n’hésite pas à pointer les choses. Il n’est pas tendre et c’est très bien comme ça.

Mon éditrice ne le voit qu’une fois terminé. D’ailleurs, elle ne sait pas forcément ce qu’il y a dedans avant de le recevoir ! C’est la surprise. Ensuite, on en parle, elle appuie là où il faut, me pousse dans mes retranchements et je le retravaille. Ce regard extérieur est indispensable.

Ce regard, il faut toujours le prendre en compte ?

Quand on sent qu’on doit s’épuiser en arguments pour justifier ce qu’on a fait, c’est qu’il y a une erreur quelque part… Ce n’est pas toujours facile de se dire : « J’efface dix pages et je recommence. » C’est très violent, c’est compliqué, mais c’est nécessaire.

Il y a une formule magique pour structurer le récit ?

Dans un premier temps, je cogite, je prends des notes dans un petit calepin. Je fais en sorte de bien connaître mes protagonistes : leur vie, leurs goûts, leurs mots fétiches, leurs tics. Je sais où je vais, je connais le point final. En revanche, je ne sais pas forcément comment je vais y parvenir. Et, plus le temps passe, plus je m’autorise à me laisser surprendre, surtout par les personnages secondaires. Mais j’ai besoin de cette fusion avec le personnage principal.

Vous vous mettez dans sa peau ?

Complètement. Je dois ressentir ce qu’il vit. Il faut que j’aie la boule au ventre. Je pleure, je ris en écrivant, je peux avoir des nausées. Il y a un côté schizophrénique. J’écris à la première personne du singulier et je m’efface.

Et pour le décor ?

A chaque fois, j’ai choisi des endroits que je connaissais. J’ai besoin de l’aspect sensoriel d’un lieu : l’avoir senti, respiré, entendu, y avoir eu chaud ou froid. Pour mon premier roman, Les Gens heureux lisent et boivent du café, je suis allée en Irlande. Très rapidement, j’ai eu besoin de savoir si l’endroit dans lequel j’avais envoyé le personnage de Diane était vraiment comme je l’imaginais.

Jusqu’à quel point vous documentez-vous avant d’écrire ?

Ça dépend du roman. Pour le dernier, A la lumière du petit matin, j’ai discuté avec une professeure de danse, un médecin du sport et une danseuse pour confronter ce que j’avais imaginé de son rapport au corps. Mais je ne fais pas une étude détaillée, pour ne pas m’enfermer et pouvoir me projeter dans mon personnage.

Et quand c’est la panne, comment remettez-vous la machine en marche ?

Souvent, je reprends le roman et je le relis depuis le début, mais ça ne fonctionne pas à tous les coups. Parfois, ça peut prendre des jours.

A quoi pensez-vous en premier ? Le personnage ou l’intrigue ?

Pour mes premiers romans, je partais d’une question générale, les personnages arrivaient ensuite. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Je me demande avec qui j’ai envie de passer du temps pendant un an : ce sont les personnages qui m’amènent vers l’histoire. Dans J’ai toujours cette musique dans la tête, par exemple, c’est d’abord le couple de Yanis et Véra qui m’est apparu, puis je me suis demandé ce que j’avais envie de leur faire vivre.

En parlant de musique, celle-ci occupe une place particulière dans votre écriture…

Oui, je n’écris qu’en musique. Chaque scène d’un roman a son morceau qui lui est dédié. Pendant la phase de réflexion, je commence à construire une playlist. Je cherche des morceaux, j’en mets de côté. Sur Spotify, j’ai aussi mes « Découvertes de la semaine » qui tombent tous les lundis. Et de temps en temps, je trouve des pépites.

Sans le bon morceau, je suis capable de cafouiller pendant des heures. Lorsque j’écrivais Entre mes mains le bonheur se faufile, je butais sur une scène. C’est un morceau de Gotan project, « Epoca », qui m’a sauvée : la scène a été réglée en deux heures.

Vos romans sont truffés de dialogues. Comment faire pour qu’ils sonnent juste, vrai ?

Il faut imaginer avoir la conversation en face-à-face avec quelqu’un. Je raconte des histoires qui peuvent nous arriver, donc je ne cherche pas à faire des figures de style. Et de temps en temps il y a aussi des grossièretés qui sortent. C’est comme ça, c’est la vraie vie !

Vous êtes marraine du Prix des étoiles, organisé par la maison d’autoédition Librinova. Au final, quand on se lance dans l’écriture, comment faire pour se différencier des autres ?

Il faut écrire les histoires qu’on a envie de défendre. Que ce soit un polar ou un essai, il faut être à fond. Pour le reste, il n’y a pas de mystère, c’est du travail. On ne peut pas faire ça en dilettante : c’est dur, c’est fatigant et parfois douloureux. Mais, en même temps, il faut continuer à avoir du plaisir dans l’écriture. On ne peut pas écrire blasé.