Déconfinement : « 20 Minutes » a assisté à un concert sans public de la Philharmonie de Paris

REPORTAGE La Philharmonie est la première salle de musique classique en France à rouvrir ses portes aux artistes pour un concert… sans public, ou presque, retransmis sur Arte Concert et le site de la Philharmonie.

Aude Lorriaux

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« Renaud Capuçon  et ses amis », concert sans public le jeudi 28 mai à la Philharmonie de Paris.
« Renaud Capuçon et ses amis », concert sans public le jeudi 28 mai à la Philharmonie de Paris. — Aude Lorriaux / 20 Minutes
  • Jeudi 28 mai, le violoniste Renaud Capuçon et ses amis solistes ont joué les Métamorphoses de Richard Strauss.
  • Six caméras ont filmé des musiciennes et musiciens visiblement contents de se retrouver, malgré la distance imposée sur scène et l’absence de public.
  • 20 Minutes était dans la salle.
     

« Silence, je vous demanderai de ne pas applaudir à la fin », indique l’assistant-réalisateur aux rares personnes présentes dans les fauteuils, juste avant que les premières notes des Métamorphoses de Strauss ne résonnent. Et pour cause :  la salle de concerts organisait cette semaine ses deux premiers concerts déconfinés labellisés « sans public », retransmis sur le web.

Sans public ou presque : à peine une trentaine de personnes, organisateurs et journalistes, ou quelques proches des musiciens, ont été acceptées ce jeudi 28 mai, pour le deuxième concert déconfiné, après celui de l’Orchestre de Paris, la veille. On reconnaît dans la salle l’écrivain et grand amateur de musique Jacques Attali, ganté, masqué. Un photographe de Libération. Des journalistes d’Arte, qui retransmet le concert avec un léger différé.

Contents de s’ébrouer après un long sommeil

Sur scène, 23 musiciens se sont assis, dont le violoniste Renaud Capuçon, qui les a réunis. Derrière eux, une trentaine de gros projecteurs et devant, six caméras. Et entre eux, une bonne distance, presque deux mètres.

Soudain les premières notes vibrantes des Métamorphoses se font entendre, cette œuvre composée à la fin de la Seconde guerre mondiale par le compositeur allemand, dévasté par la destruction de son pays. Les corps des solistes bougent comme des vagues, avec cet espace autour d’eux dont ils n’ont pas l’habitude. Comme des corps contents de s’ébrouer après un long sommeil. Il y a quelque chose de beau et de tragique à les voir si heureux de jouer dans cette grande salle vide. Un air de dégel, de printemps, flotte dans la salle.

« C’est une œuvre sublime, fédératrice, très forte »

« C’est la première fois que je vois un concert sans public ici. Cela marque la reprise de la musique sur scène. Et la reprise de tous les corps de métier », estime Emelie De Jong, directrice de l’unité art et spectacle d’Arte France. L’idée de jouer ici dès que cela serait possible vient de Renaud Capuçon, qui a appelé il y a trois semaines Laurent Bayle, le président de la Philharmonie : « Pour eux il était important de donner des signaux, de montrer le chemin. C’est une valeur symbolique. »

Symbolique aussi ce choix des Métamorphoses, dont le titre évoque le lent processus de retour à la liberté, après le confinement. Le violoniste, qui vient d’être nommé chef et directeur artistique de l’Orchestre de Chambre de Lausanne (OCL), explique à 20 Minutes : « C’est une œuvre sublime, fédératrice, très forte. C’est à la fois un orchestre et en même temps c’est de la musique de chambre et c’est joué par des solistes, donc c’est très symbolique de notre métier. Et là on a 23 super musiciens, 23 personnalités fortes, je voulais pour l’occasion des Français et des gens que j’aime ».

Des « merci Renaud » fusent

Après ses concerts mis en ligne quotidiennement sur son Facebook pendant le confinement, qui ont rencontré un grand succès, ces « petits pansements » comme il les appelle, Renaud Capuçon retrouve la Philharmonie, où il avait joué pour la dernière fois en janvier. « C’est une véritable renaissance. Je suis heureux de jouer, heureux de retravailler. La répétition était très émouvante. Il y a eu beaucoup d’attente, on a été privé de ce plaisir. On revient à la vie », explique-t-il, ajoutant s’être senti « comme un oiseau en cage » mais conscient d’avoir fait preuve de « résilience ».

Sur scène, les Métamorphoses continuent d’opérer leur transformation silencieuse en nous, à élargir l’espace intérieur. Puis les cordes s’apaisent. Un long silence se fait entendre, sans applaudissements. Chaque musicien repose doucement son instrument. Il y a encore un long temps, puis tous et toutes se mettent tous à taper des pieds sur le sol de la scène. Des « merci Renaud » fusent, avant qu’un essaim de mots, de rire, et des bruissements de vêtements ne résonnent. Le petit public hésite, applaudit un peu.

« On commence à voir la lumière au bout du tunnel »

On revient à nous, puis on apostrophe Jacques Attali, qui est assis à côté : » J’avais hâte de retrouver cette œuvre immense et Renaud qui est un ami. C’est une expérience étrange qui va bien avec l’œuvre », confie-t-il.

Alors que les musiciens se préparent à entrer sur scène, Edouard Philippe annonce la réouverture des salles de concert pour le 22 en zone orange. « L’épidémie faiblit et on commence à voir la lumière au bout du tunnel », nous disait Renaud Capuçon juste avant le concert, confiant avoir « la chair de poule » à l’idée de retrouver le public. Son vœu pourrait bientôt être exaucé.