Pourquoi le groupe Kassav’ est-il au cœur d’un colloque international sur le zouk?

MUSIQUE Le groupe antillais, qui vient de célébrer ses 40 ans de carrière, fait l’objet d’une réflexion réunissant des chercheurs du monde entier en Martinique

Sélène Agapé

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Le groupe français, originaire des Antilles, Kassav' en concert au Zénith de Paris, le 28 mai 2016. (Jean-Philippe Marthély chant, Jacob Desvarieux chant et guitare, Georges Décimus basse, Jocelyne Béroard chant, Jean-Claude Naimro au clavier et au chant).
Le groupe français, originaire des Antilles, Kassav' en concert au Zénith de Paris, le 28 mai 2016. (Jean-Philippe Marthély chant, Jacob Desvarieux chant et guitare, Georges Décimus basse, Jocelyne Béroard chant, Jean-Claude Naimro au clavier et au chant). — SADAKA EDMOND/SIPA
  • Le travail du groupe Kassav' est étudié dans le cadre d’un colloque international sur le zouk, qui se déroule les 19 et 20 juin en Martinique, réunissant des chercheurs du monde entier (Cameroun, Japon, Antilles, France hexagonale…)
  • Le groupe, fondé en 1979, a célébré ses 40 ans de carrière le 11 mai dans la plus grande salle d’Europe, Paris La Défense Arena (40.000 places).
  • Malgré son succès international et ses multiples récompenses, Kassav' reste encore mésestimé et réduit à des clichés.

« Ça c’est le zouk » ! En 1979, le monde de la culture est secoué par l’arrivée du zouk, un nouveau genre musical, le seul inventé depuis l’après-guerre. Si l’histoire de son origine est toujours sujette à débat, il est très vite associé à un groupe fondé par trois musiciens antillais, Pierre-Edouard Decimus, Jacob Desvarieux et Freddy Marshall :  Kassav’.

Quarante ans de scène, des tournées dans le monde entier et des disques d’or plus tard… Le travail du groupe, qui réunit des Guadeloupéens et des Martiniquais, est au cœur du colloque international « Le zouk : trajectoires, imaginaires et perspectives » (éditions Anibwe). Des chercheurs du Japon, des Antilles, de la France hexagonale ou encore du Cameroun sont rassemblés, en présence de plusieurs membres du groupe [la charismatique chanteuse Jocelyne Béroard et le cofondateur de Kassav' Pierre-Edouard Décimus], pour étudier la création unique de cette formation musicale, sur laquelle les recherches demeurent encore balbutiantes et, qui malgré son succès international, reste mésestimée.

Elu par le peuple

« Les Jamaïcains se distinguent par le reggae et le dancehall, les Brésiliens ont lancé la samba, les Cubains, puis les Portoricains et les Colombiens, la salsa, tandis que les Antilles françaises, c’est le zouk », écrit Gérald Désert, enseignant-chercheur à l’université des Antilles et organisateur du colloque, dans son ouvrage Le Zouk, Genèse et représentations sociales d’une musique populaire. Désignant à l’origine, « une soirée dansante, un bal ou une surprise-partie » en Martinique et en Guadeloupe dans les années 1960, le zouk a peu à peu été utilisé pour qualifier la musique de Kassav’. « Le public a commencé à appeler notre musique, “musique zouk” puisqu’elle était jouée dans les zouks », se souvient Jocelyne Béroard, la chanteuse officielle de Kassav’ depuis 1983.

Cette musique évolutive, qui prend ses racines dans les musiques traditionnelles de la Guadeloupe (le gwoka) et la Martinique (le bèlè), est le fruit de multiples influences : merengue latine, konpas haïtien, jazz, rock, funk, salsa, biguine, kadans… Ce mélange a fait recette. Avec 16 albums au compteur, Kassav s’est produit dans plus de 70 pays, détient le record de prestations au Zénith de Paris, est le premier groupe français à se produire au Stade de France… De plus, « Kassav’est un ciment intergénérationnel », observe Corinne Mencé-Caster, agrégée d’espagnol, docteur en sciences du langage et professeure des universités à Paris IV-Sorbonne et qui intervient en tant que linguiste au cours du colloque.

« C’est un groupe absolument essentiel, il est difficile aujourd’hui d’imaginer les musiques dites antillaises, mais aussi les musiques du monde au sens plus large possible, sans l’influence de Kassav », soutient Jérôme Camal, maître de conférences au département d’anthropologie de l’université du Wisconsin-Madison.

Insuffisance de recherches

C’est aux Etats-Unis que se concentre l’essentiel de la recherche sur le zouk. Le premier ouvrage consacré a été rédigé par l’ethnologue, professeure à l’université de Berkeley en Californie, Jocelyne Guilbault, baptisé Zouk : World Music in the West Indies, en 1993. S’ensuivent des réflexions sur les caractéristiques du zouk, créées par Kassav’. Il en existe divers types :

  • le zouk Béton ou Chiré, au tempo rapide.
  • le zouk Love, un tempo plus lent de 70 à 100 pulsations.
  • la ballade zouk, un tempo langoureux.

Comment ce foisonnement de sujets a-t-il pu être ignoré en France ? Car le zouk peine à sortir de la caricature de musique festive, doudouiste et exotique. « On se heurte toujours à une forme de condescendance qui résulte d’une méconnaissance, déclare François Pinard, producteur de Kassav' depuis 1995, dans le journal L’Humanité. Chez nous, l’image est celle d’une musique à danser, sympa mais sans crédibilité. Or, la perception est totalement différente partout ailleurs. Quel autre groupe français a autant joué à l’étranger, sur une durée aussi longue et avec un succès jamais démenti ? En filigrane, cette anomalie questionne la relation de la France avec ses anciennes colonies. »

Identité créole

Dès ses prémices, Kassav’a démontré sa volonté d’affirmer son identité créole – une chose qui n’allait pas de soi à la fin des années 1970 – à commencer par le choix du nom du groupe. Une « kassav » désigne en créole une galette de manioc. Pourquoi ce choix ? D’abord parce que c’est « un légume consommé par un demi-milliard d’hommes vivant dans les campagnes d’Afrique, d’Amérique, d’Asie, des Antilles… », explique Jocelyne Béroard dans l’ouvrage de Gérald Désert. « D’autre part, à cause de la symbolique : pour être mangé, le manioc doit être épuré. Pour Pierre-Édouard, ôter ce qui empoisonnait nos musiques et les empêchait d’être exportables était la première réflexion », rapporte-t-elle.

Le groupe a nourri un sentiment de fierté et d’adhésion identitaire. « Kassav' est la première association durable entre Guadeloupe, Martinique et Guyane », indique Corinne Mencé-Caster. Au fil de sa carrière, Kassav’a écrit des textes engagés, en s’emparant de notions comme l’esclavage (An ba chen’n la), la négritude (Siwo), le Bumidom c’est-à-dire l’émigration des travailleurs antillais vers l’Hexagone (Ola ou yé (Eva)… « Leur musique donne à entendre des réalités postcoloniales, à la fois pour les populations antillaises et pour la France métropolitaine », analyse Jérôme Camal, qui enseigne au département d’anthropologie de l’université du Wisconsin-Madison.

De plus, Kassav’a développé la poésie et l’imaginaire en langue créole, en complémentarité des courants littéraires qui parcourent l’espace antillais, comme la négritude de Césaire et Senghor ou la créolité de Chamoiseau. « On dit souvent que le créole n’est pas une langue. Mais par son travail de création, de construction, de métaphore, Kassav’a réussi à tout dire en créole, ils ont parlé de l’intimité, l’histoire… », se réjouit Corinne Mencé-Caster, qui intervient en tant que linguiste au cours du colloque.

« Les générations les plus jeunes font le choix d’affirmer leur identité par leur langue dans des musiques comme le dancehall qui leur parlent plus », détaille Jérôme Camal. De plus, d’autres groupes comme Soft en Guadeloupe ou Victor O en Martinique se servent des ingrédients laissés par Kassav’pour ouvrir la voie à d’autres zouks aux sonorités plus pop, groove et privilégient l’acoustique. L’héritage est sauf, le zouk n’a pas encore signé ses dernières mélodies.