VIDEO. Bretagne: La mythique harpe celtique d’Alan Stivell numérisée et sauvegardée pour l’éternité

LÉGENDE Le projet permet de révéler les secrets de fabrication de l’instrument, conçu en 1953 par le père du musicien breton

Manuel Pavard

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Alan Stivell et le chercheur Julian Cuvilliez, l'un des deux porteurs du projet, lors du passage de la harpe celtique au scanner.
Alan Stivell et le chercheur Julian Cuvilliez, l'un des deux porteurs du projet, lors du passage de la harpe celtique au scanner. — Laureen Keravec
  • La première harpe celtique d’Alan Stivell a été numérisée en 3D grâce à deux chercheurs en archéo-musicologie bretons.
  • Fabriquée en 1953 par le père d’Alan Stivell, la Telenn Gentañ a permis la renaissance de la harpe celtique.
  • Le projet permet d’immortaliser numériquement l’instrument pour les futurs musiciens et de percer les mystères de sa fabrication.

Elle est pour la musique celtique l’équivalent de la Stratocaster de Jimi Hendrix pour la guitare électrique ou de la TR-909 de Jeff Mills pour la techno : un instrument de légende. Conçue en 1953 par Jord Cochevelou, le père d'Alan Stivell, la Telenn Gentañ (« première harpe » en breton) a accompagné le pape de la musique bretonne tout au long de sa carrière. « Mon père a fait un Stradivarius de la harpe celtique », s’émerveille le musicien de 75 ans, qui commença à en jouer dès l’âge de 9 ans, initiant la renaissance d’un instrument utilisé depuis le Moyen-Âge mais tombé ensuite en désuétude.

Julian Cuvilliez, chercheur en archéo-musicologie, numérise la première harpe celtique d'Alan Stivell.
Julian Cuvilliez, chercheur en archéo-musicologie, numérise la première harpe celtique d'Alan Stivell. - Laureen Keravec

Depuis, des milliers de harpes celtiques sont fabriquées chaque année sur le modèle de la Telenn Gentañ. Mais elles sont reconstituées à partir de photos de l’instrument original, qui n’avait encore jamais été véritablement ausculté. Celui-ci n'est ainsi pas à l'abri d'un accident aux conséquences dommageables. « Il suffirait par exemple d’un incendie » pour que tous ses secrets partent en fumée, souligne Julian Cuvilliez. Ce musicien et barde breton et sa compagne Audrey Lecorgne, tous deux luthiers et chercheurs en archéo-musicologie, ont donc eu une idée lumineuse, baptisée Infinity Project, afin de sauvegarder pour l’éternité ce monument de la musique celtique.

Dévoiler la constitution interne de la harpe, jusqu’alors inaccessible

Avec le concours d’ingénieurs et d’un laboratoire, le couple a numérisé en 3D la harpe celtique d’Alan Stivell grâce à un scanner, tout en utilisant la photogrammétrie qui « restitue ses couleurs et sa texture ». Deuxième étape : la harpe a ensuite été passée au tomodensitomètre. Ce scanner médical de pointe – employé notamment en archéologie pour l’analyse des momies égyptiennes - « permet de voir à l’intérieur de l’instrument et révèle toutes ses méthodes de fabrication », explique Julian Cuvilliez.

D’une grande précision, avec « une fidélité au dixième de millimètre », cette technique a ainsi dévoilé la constitution interne de la Telenn Gentañ, jusqu’alors inaccessible et faisant l’objet de toutes les spéculations des spécialistes et artisans luthiers. Une opération rendue possible par le très bon état de la harpe, remarquablement bien conservée. Alan Stivell l'a en effet toujours réservée pour les grandes occasions.

Un traducteur d'anglais à la technique « digne d’un maître luthier »

Les résultats confirment en tout cas le savoir-faire remarquable de Jord Cochevelou. Un vrai autodidacte qui exerçait la profession de... traducteur d'anglais. « Mon père n’avait pas d'expérience dans ce domaine mais il a compensé cela par ses connaissances scientifiques, artisanales et artistiques, raconte Alan Stivell. Il s’est exercé en fabriquant un violon, puis une guitare », avant d’imaginer ce qui deviendra l’œuvre de sa vie.

Audrey Lecorgne et Julian Cuvilliez, chercheurs en archéo-musicologie, ont porté le projet aux côtés d'Alan Stivell, ici avec sa légendaire Telenn Gentañ.
Audrey Lecorgne et Julian Cuvilliez, chercheurs en archéo-musicologie, ont porté le projet aux côtés d'Alan Stivell, ici avec sa légendaire Telenn Gentañ. - Laureen Keravec

La technique et l’assemblage révélés par la numérisation sont « dignes d’un maître luthier », estime Julian Cuvilliez, admiratif. Ce dernier salue « l’innovation » sur tous les points, en matière de longévité comme de réduction des coûts avec l’utilisation de cordes en nylon, bien moins chères que les traditionnelles cordes en boyau, ce qui a « permis de démocratiser un instrument auparavant réservé à une élite ». « Quand on parle de violon, tout le monde connaît le Stradivarius mais personne ne connaît l’histoire du père d’Alan, indique l’archéo-musicologue. Ce projet, c’était aussi une façon de lui faire honneur. »

Une exposition dans le cadre du Festival interceltique de Lorient

Quant aux implications concrètes, celles-ci ne manquent pas. Premier acquis : la première harpe d’Alan Stivell est désormais numériquement immortalisée pour les futures générations de musiciens. Et grâce à un partenariat avec l’Irisa (Institut de recherche en informatique et systèmes aléatoires) de Rennes et le Festival interceltique de Lorient, elle sera présentée au grand public lors d’une exposition photo cette année, puis d’une exposition interactive.

Si le contenu de cette dernière est encore un peu flou, Julian Cuvilliez en esquisse néanmoins les contours : « Un dispositif basé sur la réalité virtuelle ou augmentée permettra de sampler les sons à partir de l’original pour que les gens puissent jouer de la harpe avec des cordes lasers. » Un avant-goût d’une grosse surprise à venir pour le cinquantenaire du Festival interceltique, en 2020…