«Fils d'immigré, noir et pédé»... Qui est Kiddy Smile, le musicien qui a créé le scandale a l’Elysée?

PORTRAIT Kiddy Smile était l’un des artistes progarmmés pour le concert électro donné dans la cour d’honneur du palais de l’Elysée pour la Fête de la musique. Nous avions rencontré cet artiste queer mais pas que en 2017…

Fabien Randanne

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L'artiste Kiddy Smile.
L'artiste Kiddy Smile. — Sylvain Lewis

EDIT : Jeudi soir, pour la Fête de la musique, la cour d’honneur du palais de l’Elysée accueillait, pour la première fois, un concert électro. Parmi les musiciens programmés, Kiddy Smile s’est fait remarquer par un tee-shirt qui portait la mention : « Fils d’immigré, noir et pédé. » Si le public du concert sur invitation a été très sage, ce tee-shirt a fait réagir sur les réseaux sociaux.

Kiddy Smile a préféré ne pas répondre à nos questions mais 20 Minutes l’avait rencontré en juillet 2017 à l’occasion du festival Loud & Proud. Retrouvez le portrait que nous avions alors réalisé de cet artiste engagé.

« Loud & Proud ». « Fort et fier », en VF. C’est le nom du festival dédié aux cultures et identités queer dont la deuxième édition rythme la Gaîté Lyrique. Deux qualificatifs qui pourraient parfaitement désigner Kiddy Smile. L’artiste de 29 ans est noir et gay. Il assume et cultive ses contrastes. Sa carrure est impressionnante mais lorsqu’on le rencontre à la terrasse d’un restaurant parisien, il impose sa douceur tranquille.

Il relate son parcours par ellipses. « J’étais un jeune qui traînait en bas de son quartier [dans une cité de Rambouillet]. On me disait tellement que j’étais grand qu’il fallait que j’en fasse quelque chose, alors j’ai choisi le volley. J’étais très bon, mais très fainéant, ça ne m’intéressait pas beaucoup. » Il lâche la balle pour se mettre à la danse. A 18 ans, il apparaît dans un clip de George Michael - « J’avais conscience qu’il s’agissait d’un artiste majeur mais je me demandais ce que je faisais là », glisse-t-il.

« Beth Ditto me conseille. Quand ça ne va pas, je l’appelle »

Quelques années plus tard encore, il se consacre à la musique. Sa rencontre avec la chanteuse Beth Ditto est décisive. « Elle est d’une grande générosité, elle m’a poussé plus que je me serais bougé. Elle m’a invité à me produire à Coachella [en 2010], pour moi, ce festival, c’était mon rêve. Aujourd’hui encore, elle me conseille. Quand ça ne va pas, que je doute, je l’appelle, et elle est à l’écoute », s’enthousiasme Kiddy Smile.

Après avoir déchiré son contrat avec le label qui devait sortir son premier album pour cause de divergences artistiques, il a tracé son sillon. Il s’est notamment imposé comme une figure de la scène ballroom parisienne. « Cette communauté, regroupe des gens de couleur, LGBT, et leur offre un espace pour s’émanciper et développer leur talent, avec un ensemble de danses que les médias résument sous le terme de "voguing". »

« Mes visuels sont politiques »

Un univers dont le grand public a pu avoir un aperçu cet hiver dans Quotidien sur TMC, lorsque Kiddy Smile a chanté Let a B ! tch Know. Ce passage télé n’a pas vraiment marqué un avant et un après pour l’artiste, mais il semble heureux de l’impact au sein de la communauté homo : « Les blancs me disaient qu’ils trouvaient ça super, les personnes de couleur m’ont dit merci car elles ont pu voir une représentation d’elles-mêmes. »

Le pouvoir de l’image, il en a parfaitement conscience : « Ma musique reflète mon quotidien. Je parle de moi, du fait d’être noir et gay. Mes morceaux parlent d’amour, ils ne sont pas politiques dans leur construction, mais mes visuels le sont ». La preuve avec la vidéo de Let a B ! tch Know… tournée dans la cité des Alouettes à Alfortville : les danses ballroom surgissent aux pieds des HLM, les attitudes fierce délogent les postures machos, les identités LGBT s’exposent sans entrave. « Je voulais faire un clip montrant à quoi ressemblerait une société où tu peux être toi-même où tu veux », résume Kiddy Smile.

« Le quartier est le dernier endroit où te saisir de ta féminité et en être fier »

Hélas, la mise en ligne de la vidéo a aussi engendré menaces et coups de pression, notamment de ceux pensant que cela donnait une mauvaise image des Alouettes. « De mon expérience de ce qu’est un quartier, les gens sont tellement mis au ban de la société qu’ils se doivent de se montrer fort tout le temps. L’homosexualité y est vue comme une forme de faiblesse car associée à la féminité. Le quartier est le dernier endroit où tu peux te saisir de ta féminité comme quelque chose dont tu peux être fier. »

Quand on lui demande s’il valide le qualificatif d’artiste queer, il rétorque sans une once d’agacement : « Je me définis comme un artiste de house music. Queer est limitatif. Dans ce cas, pourquoi s’arrêter là et me définir comme noir, aux yeux marron, mesurant 1m98 ? »

« Il y a une course des gens oppressés à intégrer la classe des oppresseurs »

D’ailleurs, de quoi queer est-il le nom ? Ce mot, signifiant « bizarre », était aux XIXe siècle une injure fréquemment crachée au visage des homosexuels, plus de cent ans plus tard, il est devenu un terme étendard d’une identité. « Pour certains, le queer est une opposition à straight. Si tu es un homme cis [non trans], blanc, hétéro, et que tu ne te retrouves pas dans le schéma des normes hétérosexuelles, tu es queer. Mais pour moi, poursuit Kiddy Smile, il faut être LGBTQIA (lesbienne, gay, bi, trans, en questionnement, intersexué, asexuel), mener une action militante à ce propos et, le plus important, ne pas discriminer au sein de la communauté et ne pas se conformer à ce que la société attend de toi. »

Il précise : « Mes revendications ne sont pas seulement queer. Beaucoup de choses me dérangent dans la société, dont la capacité de cette masse de privilégiés d’admettre leurs privilèges et d’en concéder à ceux qui en ont moins. » Homos compris, car, selon Kiddy Smile, « il y a une course des gens oppressés à intégrer la classe des oppresseurs. En clair : l’oppresseur, c’est l’homme blanc hétérosexuel, c’est lui qui a défini cette société. Dans la communauté LGBT, ceux qui sont les plus à même de passer dans la case des oppresseurs sont les hommes, blancs, qui n’ont pas de problème à masquer leur orientation sexuelle. Certains ont l’obsession d’avoir l’air masculin, c’est un peu se renier, dire "il faut être pédé mais pas trop fort". Ce qui est très triste car la plupart des droits acquis par les LGBT l’ont été par des luttes entamées par les plus opprimés : les trans, les drag-queens, les gens de couleur. »