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BDFallait-il laisser Gaston Lagaffe au placard (mal rangé) ?

Gaston Lagaffe, Astérix, Lucky Luke… Pourquoi les gros nez de la BD ne meurent jamais

BDEn cette fin d’année 2023, plusieurs héros cultes de la BD franco-belge se sont donné rendez-vous, avec de nouveaux auteurs derrière les crayons
Gaston Lagaffe est de retour dans un nouvel album signé Delaf
Gaston Lagaffe est de retour dans un nouvel album signé Delaf - Delaf-Dupuis / Dupuis
Benjamin Chapon

Benjamin Chapon

L'essentiel

  • Gaston Lagaffe par Delaf, Lucky Luke par Blutch, Astérix par FabCaro… Ces dernières semaines, ces bandes dessinées sont apparues dans les librairies.
  • Si la renaissance d’Astérix et Lucky Luke s’est faite il y a longtemps, avec différents auteurs, celle de Gaston Lagaffe a été plus compliquée, suite à l’opposition de la fille de Franquin.
  • Ces reprises de héros cultes posent des questions diverses selon Delaf : « Avant d’accepter, j’ai dû me demander si c’était souhaitable, si j’étais capable de le faire… J’ai dû réfléchir un bon moment ! »

La chimie amusante, la boule de bowling, le gaffophone, le chat, la mouette, et toute la galerie de personnages… La bande à Gaston Lagaffe revient dans l’album, bien nommé, Le retour de Lagaffe. Si le retour de la BD culte ne s’est pas fait sans mal, c’est parce que la fille de Franquin, créateur du personnage, veille au grain. Après une passe d’armes très médiatisée avec Dupuis, un accord a été trouvé et on peut enfin lire le produit des efforts de Delaf, le vaillant auteur qui s’est attelé à cet Everest de l’humour.

« « Quand on m’a fait cette proposition, j’ai eu un sentiment d’incrédulité, rigole aujourd’hui Delaf. J’avais l’impression d’être dans un monde alternatif où on peut réaliser ses rêves d’enfants. L’adulte en moi disait " attend, il faut réfléchir ", mais l’enfant voulait foncer. J’ai dû me demander si c’était souhaitable, si j’étais capable de le faire… J’ai dû réfléchir un bon moment. » »

Un génie sans pareil

Outre les millions d’albums vendus, Gaston Lagaffe est un monument par le respect qu’il inspire chez les créateurs de BD. Personnage culte mais presque jamais imité (et encore moins égalé), il n’a pas son pareil et n’a pas vraiment eu de descendance. L’humour en milieu de bureau lui doit tout, mais le personnage de Gaston reste un ovni : écologiste mais conducteur d’une poubelle, paresseux mais attaché à la productivité via ses inventions, esprit embrumé mais génial, maladroit congénital passionné de sport… Gaston Lagaffe cultive les contradictions, où viennent se nicher les gags de Franquin.

Ce cocktail explosif et savamment dosé, Delaf en est l’un des premiers fans. Et comme tout fan, il est impressionné par le génie de Franquin. « J’ai vraiment eu la trouille au début du projet, reconnaît-il. Au bout d’un moment j’ai compris qu’il fallait que je me concentre sur les raisons que m’ont poussé à accepter, pour le petit garçon de 10 ans que j’étais. J’ai essayé d’arrêter de penser aux attentes des fans et aux enjeux, parce que c’était trop paralysant. »

« Je le dois au gosse que j’ai été »

Pour se rassurer, Delaf aurait pu discuter du sujet avec d’autres auteurs de BD, notamment FabCaro qui a récemment repris le scénario d’Astérix après Jean-Yves Ferri. « Je n’ai pas trop eu la trouille jusqu’à ce que la sortie de l’album approche, raconte le scénariste de L’Iris blanc. Quand j’écrivais l’album, je ne prenais pas vraiment conscience du poids qu’à Astérix dans l’esprit des enfants, ni des attentes. » Sans regret pour autant, FabCaro est aujourd’hui « prêt à repartir pour un tour si l’opportunité se présente. Je le dois au gosse que j’ai été et qui était fan d’Astérix et Obélix. »

De son côté, Blutch a repris le personnage de Morris et Goscinny, Lucky Luke, pour l’album Les Indomptés. Comme pour Delaf, il s’agit là d’un rêve d’enfant. « J’ai comblé un fantasme de gosse, explique-t-il C’est l’album que je rêvais d’avoir quand j’étais enfant. Je dessinais déjà Lucky Luke à l’âge de quatre ou cinq ans. Donc je peux dire que je le dessine depuis une cinquantaine d’années… »

Le défi narratif

Si on comprend la motivation des éditeurs à faire revivre ces personnages cultes (en un mot : l’argent) et celle des lectrices et lecteurs à lire ces nouvelles aventures (en deux mots : la nostalgie et la paresse), le moteur des auteurs n’est pas seulement l’envie de satisfaire un rêve d’enfant.

« D’un point de vue narratif, c’est un vrai défi », explique FabCaro. Blutch et lui avaient en tête des albums bien précis dont ils voulaient rejouer la trame, à leur manière. FabCaro avait en tête Le Chaudron, là où Blutch cite L’Empereur Smith. « Il ne s’agit pas de recopier cet album mais de tirer le fil, explique FabCaro. Certains albums d’Astérix ont construit ma façon de penser les histoires. Je voulais me confronter à ça. »

« L’album que j’aurais eu envie de lire »

Delaf de son côté s’est emparé avec délectations des nombreuses figures imposées d’un album de Gaston Lagaffe : les inventions qui ne marchent pas, De Mesmaeker qui refuse de signer les contrats, Mademoiselle Jeanne éperdument amoureuse, l’agent Longtarin qui verbalise Gaston… « J’ai essayé d’imaginer l’album que j’aurais eu envie de lire, instinctivement, explique Delaf. J’ai choisi d’être le plus proche possible du Gaston de Franquin, même si c’était la solution qui me demandait le plus de travail. J’ai commencé par relire les 900 gags, j’ai pris des notes, j’ai créé une sorte de cahier des charges. J’ai fait un long travail de préproduction pour me donner les moyens d’y arriver. »

Hommage au génie de Franquin frisant parfois le mimétisme radical, Le retour de Lagaffe explore pourtant, dans sa deuxième moitié, un pan inédit du personnage. Et tout ça grâce à l’entremise d’un dessinateur raté…

« « Enfant, j’aimais beaucoup ce personnage du mauvais dessinateur qui essaye de vendre ses planches à Spirou. Mais en relisant les albums, j’ai réalisé qu’il n’apparaissait qu’une dizaine de fois. Donc il avait eu un impact sur moi pour d’autres raisons. J’ai lu aussi que Franquin regrettait de n’avoir pas plus développé ce personnage sans nom. »

Alter ego et mises en abyme

Delaf fait donc de ce dessinateur son alter ego. « A mes débuts, j’étais comme lui, je rêvais de faire publier mes planches. Je me suis donc servi du personnage pour témoigner. » Blutch aussi dit un peu de lui grâce à son interprétation de Lucky Luke qu’il a choisi de confronter à des enfants, piste jamais explorée par Morris : « Je ne suis pas allé chercher bien loin l’inspiration ! J’ai les mêmes phénomènes chez moi. C’est aussi un hommage que je leur rends. » Enfin, FabCaro assume la méthode Goscinny-Uderzo consistant à jeter un regard taquin sur la société contemporaine à travers celui des Gaulois imaginaires. « C’est ça qui m’anime dans tous mes livres, révéler un peu de l’absurdité du monde. »

Enfin, ces reprises de héros cultes permettent à ces auteurs de dire toute leur admiration pour les créateurs d’antan. Si FabCaro et Blutch glissent des hommages discrets à Goscinny, Delaf a fait le choix – sans doute pour désamorcer les critiques – de citer nommément Franquin dans ses planches.

« « Franquin se citait déjà lui-même comme un auteur irascible et toujours en retard. Comme une mise en abyme, j’ai imaginé que le personnage du dessinateur raté connaissait une gloire éphémère grâce à une péripétie où les planches de Franquin sont égarées… » »

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