« L’influence et la légende de Beyoncé dépassent le cadre de la musique »

INTERVIEW Alors que l’album « Renaissance » sort ce vendredi, la journaliste de BuzzFeed Zia Thompson décrypte pour « 20 Minutes » l’importance de Queen B aux Etats-Unis. Et au-delà

Propos recueillis par Philippe Berry
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Beyoncé a remporté 28 trophées aux Grammy Awards, un record qu'elle co-détient avec Quincy Jones.
Beyoncé a remporté 28 trophées aux Grammy Awards, un record qu'elle co-détient avec Quincy Jones. — AFP
  • Renaissance, le 7e album solo de Beyoncé, sort ce vendredi, six ans après Lemonade.
  • A 40 ans, elle a déjà battu tous les records dans les charts et aux Grammy Awards.
  • Féminisme, lutte contre le racisme… Pour la journaliste afro-américaine Zia Thompson, Beyoncé « a aujourd’hui davantage de contrôle sur sa voix, et comment elle choisit de l’utiliser »

C’est la chanteuse de tous les records. Beyoncé a gagné autant de Grammy’s que Quincy Jones (28). Et a rejoint Paul McCartney et Michael Jackson dans le club très fermé des artistes avec au moins 20 singles dans le top 10 américain en solo, et 10 au sein d’un groupe.

Avec la sortie ce vendredi de son 7e album solo, Renaissance, six ans après Lemonade, Queen B n’a plus rien à prouver. Si ce n’est qu’elle peut durer, à 40 ans passés. Mais si sa place au Panthéon de la musique ne fait pas débat, son influence sociétale dépasse largement la musique, explique la journaliste de BuzzFeed Zia Thompson, qui a supervisé la couverture de Renaissance pour le site américain.

Par le passé, Beyoncé a innové : une sortie surprise, un album visuel. Avec son lancement plus traditionnel, Renaissance est-il moins ambitieux ?

Beyoncé ne fait rien à moitié, il ne faut pas enterrer cet album juste parce qu’il n’a pas un lancement surprise. Encore et encore, ses albums ont reflété leur époque. Break my soul (le premier single) rompt avec la hustle mentality (rage de réussir) qui est tellement prévalente dans notre société. Un album house avec un beat endiablé, pour se lâcher et décompresser, c’est exactement ce dont nous avions besoin.

Ce nouvel album, comme celui de Drake, rend hommage aux racines noires et queer de la house, notamment avec la présence de Big Freedia. Pourquoi est-ce important ?

La house est née de la disco à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Le nom vient d’un club de Chicago, le Warehouse, principalement fréquenté par des jeunes noirs gays. Parmi les pionniers, on trouve des DJ comme Ron Hardy, Farley « Jackmaster » Funk, Mr. Lee, J.M. Silk, et Frankie Knuckles, qui était lui-même gay et considéré comme le parrain de la house. Il est célèbre pour le splicing, il coupait et recollait des bandes magnétiques pour créer un groove continu, mariant la disco avec un nouveau rythme électronique.


Alors que la popularité de la house a explosé, ses racines noires ont été largement oubliées et jamais véritablement reconnues. Il était temps que des artistes comme Drake ou Beyoncé, qui la remettent au goût du jour pour les jeunes générations, rendent hommage à ses origines.

Au-delà de la musique, qu’est-ce que Beyoncé représente pour vous et pour les artistes comme Lizzo ou Cardi B ?

En tant que jeune femme noire, Beyoncé me fait me sentir vue et valorisée. Elle donne une voix à mes succès, ma joie, ma douleur, mon existence. Grâce à sa musique, je me suis trouvée, c’est la bande-son de ma vie. Avec mes copines, on a chanté à tue-tête sur Crazy in Love en soirée pyjama. J’ai pleuré avec Irreplaceable et If I Were A Boy quand ma première relation s’est terminée. A la fac, j’ai dansé jusqu’au bout de la nuit en boîte sur ***Flawless. Maintenant, adulte, je groove sur Break my soul.

Même à l’époque de Destiny’s Child, sa musique parlait de trouver son identité et d’en être fière. De revendiquer sa féminité ou sa masculinité, son indépendance, son sex-appeal, d’être noire. Le monde de la musique est particulièrement dur pour les femmes. Mais Beyoncé, en osant parler d’elle et de son existence, a ouvert la voie pour toute une nouvelle génération d’artistes.

Sur la question raciale, il semble y avoir un avant et un après sa performance rendant hommage aux Black Panthers lors du Super Bowl de 2016. Elle a dénoncé les violences policières, soutenu Black Lives Matters et Hillary Clinton. A-t-elle trouvé sa voix ?

Parler ouvertement de politique est toujours risqué quand on est noir, et pas juste pour les célébrités. On ne compte plus ce qu’ont perdu celles et ceux qui ont mené le combat pour l’égalité : des amis, des emplois, des médailles olympiques, jusqu’à leur vie. Pendant longtemps, de nombreux artistes ont préféré se concentrer sur leur musique et ne pas faire de vague. Mais à notre époque numérique dominée par les réseaux sociaux, ignorer les injustices est devenu impossible.

C’est ce que je respecte chez Beyoncé : elle comprend parfaitement l’influence qu’elle a sur son industrie et sur la culture, et elle a utilisé sa plateforme pour braquer les projecteurs sur les causes qui lui tiennent à cœur, déjà à l’époque de Destiny’s Child. Mais aujourd’hui, elle a davantage de contrôle sur sa voix, et comment elle choisit de l’utiliser. Parfois publiquement, comme en écrivant une lettre au procureur général du Kentucky, demandant justice pour Breonna Taylor. Et parfois plus discrètement, avec sa fondation, en faisant don de tests de dépistage contre le Covid-19, de masques et de vivres aux habitants de sa ville d’origine (Houston) au plus fort de la pandémie. Dans sa chanson I was there, elle parle de laisser le monde un tout petit peu en meilleur état. De mon point de vue, elle est en train de remplir cet objectif.

Certains critiques jugent ses crédits de coauteure-compositrice sur ses albums généreux, avec des dizaines de personnes l’entourant. Cela l’empêche-t-il d’être considérée comme l’artiste la plus influente de ces vingt dernières années ?

Avec 79 nominations et 28 victoires aux Grammy’s, le record pour une chanteuse, Beyoncé a cimenté sa place dans l’Histoire de la musique. Qu’on l’adore ou qu’on la déteste, personne ne peut contester cela. Mais contrairement à de nombreux artistes contemporains, son influence et sa légende dépassent le cadre de la musique. Ses talents devant et derrière la caméra, comme productrice, dans la mode et son engagement caritatif lui ont permis de se faire une place dans la pop culture américaine, mais aussi désormais dans une plus large conscience globale. Son nom est synonyme d’un certain niveau d’excellence et de talent que ses pairs lui envient. Elle ne prend pas de raccourci. Elle ne fait pas les choses à moitié. Il n’y a pas d’autre Beyoncé, et cela en fait une véritable femme de la… Renaissance.