« Panique morale »: Les dessins animés du « Club Dorothée » ont-ils « volé notre enfance » ?

MENACES FANTOMES (3/5) Fin 1988 et début 1989, Ségolène Royal, alors députée, s’indigne de la violence à laquelle sont exposés les enfants à la télévision, et notamment dans les dessins animés japonais du « Club Do' »

Fabien Randanne
De gauche à droite : Corbier, Dorothée, Patrick, Ariane et Jacky ; l'équipe du Club Dorothée en 1989.
De gauche à droite : Corbier, Dorothée, Patrick, Ariane et Jacky ; l'équipe du Club Dorothée en 1989. — BENAROCH/SIPA
  • Et soudain, tout s’emballe… Cet été, 20 Minutes revient sur le phénomène des « paniques morales », utilisées par les mouvements conservateurs pour dénoncer des évolutions sociétales.
  • Si le concept a été analysé dans les années 1960, il existe des paniques morales plus anciennes – comme les sorcières de Salem, et d’autres très récentes. Dans cette série d’articles, 20 Minutes revient sur plusieurs exemples à travers le temps.
  • Aujourd'hui, retour à la fin des années 1980 quand le Club Dorothée et ses dessins animés étaient accusés de tous les maux.

Vous avez entre 35 et 45 ans ? Vous avez grandi en France ? Saviez-vous que vous avez été abreuvés à un robinet à images monstrueux, capable de vous traumatiser ou, pire, de vous transformer en brutes ? C’est du moins ce que pensait une partie du pays, à la fin des années 1980, avec Ségolène Royal en cheffe de file.

La raison de la colère ? Le Club Dorothée​. L’émission pour enfants lancée en 1987 sur TF1, a trusté la grille des programmes de la chaîne aussi rapidement qu’elle fut accusée de tous les maux. C’est-à-dire d’abêtir les enfants avec les saynètes absurdes de Pas de pitié pour les croissants ! et de les exposer à la violence des séries d’animation japonaises – qualifiées de « japoniaiseries » par Télérama. En ligne de mire, principalement : Dragon Ball, Les Chevaliers du Zodiaque et, surtout, Ken le Survivant arrivés à l’antenne courant 1988.

« Je ne considère pas les enfants comme des bouffeurs d’images »

Rapidement, cette année-là, l’animatrice, peu prolixe en interviews, est poussée à s’exprimer dans les médias. Elle apparaît en Une du Télé Poche du 21 novembre, entourée de Candy et de Bioman. Elle est tout sourire pendant que le titre proclame : « Violence à l’écran : Dorothée répond aux parents ». « Quand je discute avec des enfants et que je leur demande s’ils ont peur, ils me regardent l’air contrit et me disent : "Mais ce n’est qu’un dessin animé. Et en plus, c’est un robot." Eux font tout de suite la part des choses. Je ne considère pas les enfants comme des bouffeurs d’images », avançait-elle.

Dans Ken Le Survivant, cependant, ce ne sont pas des robots qui se font déboulonner. Cet anime, destiné à un public un plus âgé, a trouvé sa place à la télé à l’heure du goûter. Il faut dire qu’à l’époque, le volume de productions françaises pour enfant n’était pas suffisant pour garnir les cases des programmes et que ces fictions nippones permettaient de les remplir sans investissement insensé.

Les scènes trop violentes supprimées

Retour à Dorothée dans les colonnes de Télé Poche : « Une dizaine [de parents] seulement ont écrit pour demander la suppression de Ken le survivant, jugé trop violent. Je l’ai retiré. Aussitôt, j’ai reçu 50.000 lettres. 97 % demandaient son retour. Mais comme j’estime que la télévision doit se faire dans la démocratie, je n’ai pas négligé les 3 % qui étaient contre. Nous avons conservé Ken mais Robert Réa, réalisateur et conseiller artistique, supprime les scènes trop violentes, notamment les passages où l’on voit du sang couler. »

Aujourd’hui, la question du respect de l’intégrité de l’œuvre et de la vision artistique de son auteur se poserait sans doute avec insistance mais, à l’époque, elle ne traversait pas l’esprit de grand monde. Pour couronner le tout, les acteurs qui ont doublé Ken Le Survivant en français ont imposé que les dialogues soient réécrits, en injectant de l’humour, avant de donner leur voix aux personnages de fictions et de baston, rappelle Allociné. La vraie boucherie était donc plutôt du côté créatif.

« Dorothée ne doit pas voler leur enfance aux tout-petits »

Pour Ségolène Royal, ces aménagements n’étaient pas suffisants. En décembre 1988, celle qui est alors députée des Deux-Sèvres, fait le tour des médias pour parler de l’amendement qu’elle souhaite déposer afin de protéger les enfants de la violence à la télévision.

Elle décline ce combat dans un livre, Le Ras-le-bol des bébés zappeurs, qui sort début 1989. On y lit : « Dorothée ne doit pas voler leur enfance aux tout-petits et se doit de diffuser de la tendresse et de la poésie. » « On diffuse à tour de bras des dessins animés japonais violents, qui n’ont même plus de scénarios… », insiste-t-elle dans Télé 7 Jours. « Nous avons reçu des milliers de lettres approuvant Ségolène Royal », écrit le magazine quelques semaines après, en donnant un droit de réponse à Dorothée. « Il ne faut pas confondre l’action et la violence, plaide l’animatrice. Un robot qui explose sous un canon laser traumatise-t-il plus un enfant que la mère de Bambi mourant sous les coups de feu du chasseur ou que le Petit Poucet abandonné par ses parents ? »

« Un désert conceptuel. Beaucoup de bruit pour rien »

A la même période sort le livre Laissez-les regarder la télé – Le nouvel esprit télévisuel, réponse à cette vague de panique morale visant le petit écran. « La télévision est déclarée coupable de tous les maux de la terre ; on lui impute des maladies, la bêtise, l’ignorance, l’inculture, la violence, la vulgarité. Et de tout cela pas la moindre preuve n’est avancée. (…) Il y a quelque chose de malade dans notre civilisation médiatique, écrivait son auteur, François Mariet. La virulence envers la télévision n’a d’équivalent que la pauvreté des arguments et des travaux chargés de les étayer. A constater tant de fureur déchaînée, je m’attendais à en découdre avec des thèses puissantes, des données scientifiques indiscutables. Rien. Un désert conceptuel. Beaucoup de bruit pour rien. (…) Aucune démonstration n’existe de la nocivité de la télévision. Bien au contraire, des certitudes existent montrant les profits que les générations nouvelles peuvent escompter de la télévision. »

Pour montrer sa bonne volonté, AB productions fait cependant appel à une équipe de psychologues. « Elle visionnait tout ce qu’on diffusait. Elle nous demandait des coupes quand elle trouvait ça trop violent ou traumatisant. On le faisait sans discuter mais il y en avait très peu », racontait Jean-Luc Azoulay dans le documentaire Génération AB Productions en 2020.

Même si le CSA continuera de chercher des noises à TF1, qui cessera la diffusion de Muscleman en 1990, puis de Dragon Ball Z un an plus tard, le succès du Club Dorothée perdurera jusqu’en 1997. « L’animation japonaise ne trouvera pas grâce aux yeux des critiques avant la fin des années 1990, lorsque la première génération biberonnée à X-Or, Candy et San Ku Kaï débutera dans le journalisme », souligne Alexandre Raveleau dans le livre Génération AB. Et si, aujourd’hui, la France est surnommée « le deuxième pays du manga », c’est en grande partie à Dorothée qu’elle le doit. Et pas à Ségolène Royal.