Plus politiques et inclusives, de nouvelles scènes secouent le milieu drag

PLANS DRAG (5/5) Depuis quelques années, le milieu du cabaret, du drag et du burlesque se réinvente, et voit éclore de nouvelles scènes plus engagées et inclusives.

Pauline Ferrari
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Capture d'écran de la soirée Misandrag
Capture d'écran de la soirée Misandrag — Facebook - Capture d'écran Bonjour Madame
  • Alors que Drag Race France, émission culture de compétition de drag-queens, a été lancé sur France Télévisions, 20 Minutes en profite pour faire un tour d’horizon de cette pratique artistique ancienne et méconnue.
  • Si la scène drag acquiert une nouvelle visibilité, de nombreuses nouvelles scènes se développent partout en France. Spectacles politiques et inclusifs, ils permettent à de nouvelles personnes de prendre la scène, et diversifient ainsi les personnes faisant du drag et du cabaret .
  • Entre auto-gestion et concepts originiaux, le public est au rendez-vous de ces shows plus confidentiels.

Ce sont des espaces plus confidentiels que les grandes salles parisiennes : dans le sous-sol de restaurants, dans le fond d’un bar transformé en scène, éclosent des spectacles qu’on n’a pas l’habitude de voir ailleurs.

Si les drags shows se multiplient à Paris depuis plusieurs années, certains et surtout certaines avaient envie d’autre chose : « Quand j’ai commencé, je ne savais pas forcément qu’il y avait du drag nouvelle génération en France », raconte Morphine Blaze, drag-queen et co-créatrice des soirées Screen Queens et Misandrag. Elle fait partie de ceux et celles qui proposent d’autres types de performances, s’inspirant du cinéma de genre dans son personnage, mêlant l’effeuillage et le drag.

A Paris et ailleurs, le milieu du drag et du cabaret se diversifie : c'est le cas du Cabaret de Poussière de Martin Dust ou encore le Grand Cri d’Amour porté par Diamanda Callas… En ne se limitant plus seulement à l’image parfois lisse transmise par des émissions comme RuPaul’s Drag Race, les nouvelles scènes proposent des spectacles plus politiques, alternatifs et joyeux.

Le Covid-19 et deux ans de pandémie ont mis un coup d’arrêt au secteur du spectacle vivant mais les déconfinements ont fait sortir de terre de nombreux projets, comme La Bouche, cabaret queer autogéré, qui a élu domicile au sous-sol du restaurant Le Co, dans le 18e arrondissement de Paris.

« Quand les salles ont fermé, on s’est dit qu’il y avait moyen là-bas. On a chopé des micros et des enceintes sur Le Bon Coin, et on a joué sur des bouts de table, le vendredi soir puis le dimanche après-midi avec les couvre-feux » se rappelle Bili Bellegarde, chanteuse et créature de cabaret pour La Bouche.

La propriétaire du restaurant leur donne accès à la cave, qui n’était pas aménagée. Après sept mois de travaux, le cabaret ouvre en février 2022. « Ça redonnait un peu une flamme à ce lieu. C’est notre maison et on l’a fait comme on la rêvait, on a donné beaucoup de temps et d’énergie » ajoute-t-elle.

« C’est poétique, c’est tendre, et en même temps c’est enragé »

Morphine Blaze souligne que l'après Covid a impulsé de nouveaux spectacles tout en montant d’un cran les standards du drag : « Certaines personnes ont eu envie d’investir dans leur drag et ça a donné une multiplication de shows difficile à atteindre en termes de temps et d’argent. » 

La drag queen anime depuis trois ans la Screen Queen, un cabaret qui mêle drag et autres disciplines artistiques sur des thèmes cinématographiques, et la Misandrag, une scène ouverte pour les femmes queers et les personnes non-binaires voulant faire du drag. « C’est parfois système D, on est super rodées, mais on fait ce qu’on veut ! On peut faire comme à la maison. On a des performances très politiques, et ça me fait plaisir que les gens osent faire des choses nouvelles, parce que le public va bien les accueillir », explique-t-elle. Les performances sont politiques, et parlent du racisme, de la misogynie, de la transphobie : une manière de remettre en question les normes pour les faire exploser en éclats.

Pour Bili Bellegarde, qui a co-créé La Bouche avec Grand Soir, Mascare et Soa de Muse (qui participe actuellement à Drag Race France), les spectacles créés dans ce sous-sol du Co sont comme une bulle face au monde extérieur : « C’est hyper politique car on parle de nos existences, de nos parcours, c’est très personnel. Et en même temps c’est poétique, tendre, et c’est assez enragé dans le bon sens. C’est un îlot où pendant un moment, on fait rêver les gens, on les embarque dans notre univers. » 

Dans la petite cave de cinquante places assises, où les loges sont accolées au bar, on passe du rire aux larmes, de la chanson au clown. Le spectacle change chaque semaine, et La Bouche accueille entre ses murs de nombreux artistes de cabaret, de Kilian Androkill, créature chantante du Madame Arthur, à Martin Dust du Cabaret de Poussière.

Avoir sa place sur scène… Quand on l’a peu ailleurs

Ces nouvelles scènes sont aussi une manière de réinventer les règles tacites d’un milieu parfois fermé. « Il y a une période où dans le milieu de drag, on ne voulait pas de femmes, de personnes trans, de drag-kings… », se souvient Morphine Blaze. C'est pour cela qu'en 2020, quelques mois avant le confinement, elle a lancé la Misandrag. Depuis le déconfinement, elle voit les choses bouger et des alliances se créer, notamment les drags kings : en mai, le Festival Bizarre organisait au bar La Folie une soirée mêlant les deux scènes.

Dans ces nouvelles scènes, il y a aussi l’envie de fonctionner différemment : La Bouche repose ainsi sur l'autogestion. « C’était un peu une évidence de monter ce truc à quatre : avoir un lieu à soi, poser soi-même ses cadres, pouvoir parler de sujets qui nous tiennent à cœur. On est à la direction artistique, on choisit tout ensemble, c’est hyper horizontal. Et financièrement, les billets qu’on vend servent directement à nous rémunérer, développe Bili Bellegarde. On avait décidé de ne pas faire trop de communication, on n’avait ni le temps ni l’énergie, on rêvait que ça marche au bouche-à-oreille ».

La petite salle ne désemplit pas : avec 800 entrées vendues depuis le mois de février, la mission semble accomplie. « Les gens ont cette responsabilité-là, s’ils veulent que ça continue d’exister, d’en parler autour d’eux. Et ils le font », ajoute la chanteuse. Si La Bouche se délocalise pour l’été sur quelques îles bretonnes, l’équipe espère que la rentrée de septembre sera tout aussi prometteuse. Et pourquoi pas ouvrir plus d’une fois ? « Si le public est là ». A bon entendeur...