« La Tendresse » aux Bouffes du Nord : Quand le théâtre et la danse déconstruisent le masculin

SPECTACLE Conçue et mise en scène par Julie Berès, cette pièce interroge la question de la masculinité, sa construction, ses modèles ou encore ses toxicités

Clio Weickert
— 
Le spectacle La Tendresse interroge la construction de la masculinité.
Le spectacle La Tendresse interroge la construction de la masculinité. — Axelle de Russé
  • Jusqu’au 22 mai, le Théâtre des Bouffes du Nord accueille le spectacle La Tendresse de Julie Berès.
  • Mêlant théâtre, danse, chant, la pièce met en scène huit interprètes issus de disciplines et de milieux différents, pour une réflexion chorale sur la masculinité.
  • Le rapport au corps, à la réussite, la sexualité, la virilité, la violence… Autant de questions posées sur scène, dans ce spectacle aussi réflexif que divertissant.

La pièce s’ouvre en trombe. A peine le temps de s’habituer à l’obscurité que les projecteurs éclairent de toutes parts la scène du Théâtre des Bouffes du Nord où débarque en furie une bande de garçons déchaînés. Les enceintes elles, crachent les paroles de l’hymne marseillais de Jul : « En bande organisée, personne ne peut nous canaliser ». Tous arpentent avec fougue les quelques mètres qui les séparent des spectateurs, viennent se mêler à la foule et dansent comme des possédés. Puis le calme survient brutalement et le groupe se délite. Un homme se détache et confie avec pudeur ses doutes et ses complexes au public, La Tendresse commence.

Conçue et mise en scène par Julie Berès, la pièce interroge la question de la masculinité, sa construction, ses contradictions et ses toxicités. Durant 1h45, huit comédiens et danseurs questionnent leurs éducations, leurs origines, leurs religions, leurs sexualités ou encore leurs rapports à la violence, avec ce fil rouge : c’est quoi être un homme après #MeToo ?

« Comme un Polaroid »

Après avoir questionné la condition féminine avec Désobéir, une pièce mettant en scène différentes femmes issues de l’immigration, Julie Berès se penche sur l’autre versant. « Sachant que le masculin est quand même considéré comme le neutre, la norme, et le féminin la minorité, je trouvais intéressant de questionner ce neutre, notamment dans l’endroit de ses contradictions, de ses difficultés, de ses douleurs, de son intimité… », explique-t-elle à 20 Minutes. Accompagnée de l’auteur Kevin Keiss et des autrices Lisa Guez et Alice Zeniter, elle part alors à la rencontre de jeunes hommes pour recueillir leurs témoignages, leurs vécus et nourrir le spectacle de ces histoires. « J’aime faire une espèce de grille de lecture de notre époque, comme un Polaroid. La Tendresse n’aurait pas été le même spectacle il y a 10 ans par exemple, notamment parce que cette génération est marquée par un mouvement aussi important que #MeToo », dit-elle.

Sur scène, ils sont huit à incarner cette génération, ces hommes issus de classes sociales différentes, de religions et de cultures variées. Agés entre 25 et 41 ans, ils représentent plusieurs masculinités et viennent de diverses disciplines : théâtre, danse hip-hop mais aussi danse classique. « J’ai fait le choix de ne pas prendre des gens particulièrement militants ou engagés dans les questions de la lutte égalitaire entre les hommes et les femmes mais plutôt de représenter des jeunes hommes lambda », précise également l’autrice. Des interprètes tout de même sensibilisés à ces sujets.

« J’étais dans une période de questionnements parce que ma vie changeait aussi, je devenais de nouveau père et ma relation avec ma femme s’approfondissait avec les années, explique Junior Bosila, danseur et comédien. Cette pièce traite pas mal de sujets qui sont relatifs à ma vie et qui m’ont permis aussi de grandir. » Pour la préparer, ils ont aussi été invités à s’intéresser à des livres ou des podcasts sur le sujet (Des hommes justes : du patriarcat aux nouvelles masculinités d’Ivan Jablonka, Les couilles sur la table de Victoire Tuaillon), mais aussi à apporter leurs propres points de vue. « Le rôle n’était pas écrit d’avance et on participait, c’était assez excitant de se dire que ça allait se créer au fur et à mesure », souligne le comédien Romain Scheiner.

Les modèles de virilité

Sur scène, Romain Scheiner s’illustre notamment lors d’une scène épique où il incarne tour à tour avec brio et frénésie différents rôles masculins qui ont marqué le 7e art : Rocky, Rambo, Tony Montana… Des personnages qui suintent l’ultra virilité, font la part belle à la violence et participent à façonner l’image de l’homme fort et conquérant. « Dans le cinéma mais pas seulement, où le modèle du mâle dominant est extrêmement puissant, il y a encore ce fantasme du guerrier qui perdure, du héros et de l’homme surpuissant qui arrive à vaincre malgré toutes les difficultés », note Julie Berès. Ce sont aussi à travers les représentations culturelles que la pièce invite à se questionner. Les grands classiques du grand écran mais aussi celles plébiscitées par la jeune génération. Musique préférée des Français, le rap y est présent, pour interroger certains travers sexistes dans les paroles ou dans les clips. « L’idée était de parler de ces modèles de virilité aujourd’hui qui traversent plusieurs classes sociales », explique Julie Berès qui s’est aussi intéressée aux aspects compétitifs et performatifs de la danse hip-hop.

Une discipline d’où vient Junior Bosila (connu sous le nom de Bboy Junior), champion du monde de break-dance. « C’est une qualité voulue d’être toujours fort dans cette danse, analyse-t-il. Même si tu te casses la gueule tu dois montrer que tu ne t’es pas cassé la gueule, tu vas être arrogant, virulent pendant les battles… Je viens de cette école-là mais avec le temps j’ai appris à apporter un esprit critique. » Dans la pièce, il alterne comédie – un premier rôle qu’il endosse avec talent – et scènes spectaculaires de danse, alliant puissance et douceur. « J’essaye d’apporter une certaine émotion dans quelque chose qui pourrait être juste de la prouesse technique », affirme-t-il.

« Je ne voulais pas du tout en faire des victimes »

La Tendresse invite ainsi à remettre en question les modèles qui façonnent insidieusement le masculin, mais aussi les milieux dans lesquels les inégalités et les violences subsistent. Sur scène les interprètes se souviennent de brimades dans les vestiaires, de violences ordinaires, d’insultes homophobes dans la cour d’école ou d’une éducation familiale rigide et patriarcale. Une prise en considération d’une masculinité à vivre complexe, sans pour autant verser dans la complainte. « Je ne voulais pas du tout en faire des victimes parce que je ne pense pas du tout que les hommes soient des victimes. C’était l’un des pièges », reconnaît Julie Berès. La pièce est ainsi truffée d’humour et d’autodérision : « On rigole beaucoup mais ils sont aussi insupportables à plein de moments, c’est aussi une catharsis ». De même, une longue séquence portée par Djamil Mohamed, aborde la question de la responsabilité individuelle et la reconnaissance des inégalités et des violences perpétrées envers les femmes.

« Les lignes tremblent différemment aujourd’hui et on est face à une génération qui ne veut plus être comme leurs pères, leurs grands-pères… Ils ne savent pas exactement ce qu’ils veulent devenir mais ils sont en pleins questionnements sur leurs rapports avec la réussite sociale, financière, avec leurs fragilités, leurs faiblesses, sur leurs capacités à se connecter avec leurs vulnérabilités ou à sortir d’une sexualité dominante… », estime l’autrice. Une ode à la réflexion et à la déconstruction nécessaire.

Les représentations de La Tendresse aux Bouffes du Nord se terminent le samedi 22 mai. De nouvelles dates sont prévues à l’automne prochain puis début 2023 à travers la France. En attendant, Désobéir, premier tableau de ce diptyque sur la construction de l’identité, est à découvrir à la Grande Halle de la Villette à Paris du 31 mai au 4 juin prochain puis du 15 au 26 juin au Théâtre du Rond-Point.