Eurovision : « Ils ont saboté notre chanson », assure Dan Ar Braz

INTERVIEW Avant Alvan & Ahez qui seront sur scène samedi, Dan Ar Braz avait déjà représenté la France à l’Eurovision en 1996 avec une chanson en breton. Dix-neuvième du classement, le chanteur et guitariste estime qu’il avait été sanctionné en raison des essais nucléaires menés à cette époque par la France dans le Pacifique

Propos recueillis par Jérôme Gicquel
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Le chanteur et guitariste breton Dan Ar Braz avait représenté la France à l'Eurovision en 1996 avec la chanson
Le chanteur et guitariste breton Dan Ar Braz avait représenté la France à l'Eurovision en 1996 avec la chanson — SADAKA EDMOND/SIPA
  • Samedi soir, le groupe Alvan & Ahez représentera la France à l’Eurovision avec une chanson en breton.
  • En 1996, Dan Ar Braz avait déjà mis la langue bretonne à l’honneur avec la chanson Diwanit Bugale.
  • Il revient pour 20 Minutes sur les coulisses de cette aventure un peu rocambolesque, terminée à une modeste 19e place.

Ils porteront haut et fort les couleurs de la France et de la Bretagne à Turin. Ce samedi soir, le groupe Alvan & Ahez sera en lice pour la finale de l’Eurovision avec leur chanson Fulenn qui mélange sonorités électro et chant en breton. Un quart de siècle plus tôt, la langue bretonne avait déjà eu les honneurs du concours avec Dan Ar Braz qui avait représenté la France en 1996 à Oslo avec la chanson Diwanit Bugale (« Que naissent les enfants » en breton), composée en 1977 pour la création des écoles bilingues Diwan. Annoncé comme l’un des favoris, le chanteur et guitariste breton avait terminé dans les profondeurs du classement (19e sur 23). Mais pas pour la qualité de sa chanson, selon lui. Plutôt pour des raisons géopolitiques. Il s’en explique dans un long entretien qu’il a accordé à 20 Minutes.

Comment vous êtes-vous retrouvé à participer à l’Eurovision en 1996 ?

A l’époque, on rencontrait un succès incroyable avec L’Héritage des Celtes. On avait remporté une Victoire de la Musique et l’album était déjà disque d’or. On se trouvait avec tout le groupe dans un studio à Dublin pour enregistrer l’album Finisterres lorsque j’ai reçu un appel de mon manager. Il m’a annoncé que j’allais à l’Eurovision, que France 2 m’avait choisi pour représenter la France avec la chanson Diwanit Bugale. J’ai d’abord ri aux éclats mais mon manager m’a dit qu’il était sérieux. Je lui ai alors répondu : « Mais qu’est-ce que je vais aller foutre là-bas ? ».

Vous avez hésité ?

Quand j’ai appris la nouvelle, je suis parti dans les rues de Dublin, sonné, et je suis allé boire plusieurs Guiness dans un pub. J’étais seul dans mon coin à rire en me disant que tout ça n’avait aucun sens. Je me suis alors remémoré France Gall et Marie Laforêt. Enfin le peu que je connaissais de l’Eurovision car n’est pas du tout mon univers. Et finalement l’idée de chanter une langue qui a longtemps été interdite devant des millions de gens, de représenter le pays qui l’avait interdite, tout cela m’a plu et j’ai accepté le challenge. Moi qui suis régionaliste en plus, je trouvais intéressant de pouvoir de rendre visibles les régions. Et puis qu’est-ce que je risquais ? Je n’étais pas là pour vendre plus de disques car on en vendait déjà suffisamment.

Vous voilà donc à Oslo. Mais très vite, vous sentez que l’aventure démarre mal…

Oui. Il faut savoir qu’à l’époque, on était en plein essais nucléaires à Mururoa. La France n’était alors pas bien vue du tout, notamment dans les pays nordiques. A peine arrivés à Oslo, on a tout de suite senti qu’on était des pestiférés. Je n’avais jamais ressenti ça de ma vie auparavant. A l’aéroport, l’étui de ma guitare a ainsi été un peu fracassé par les bagagistes. On n’a pas non plus été conviés dans certaines ambassades.

Qu’est-il arrivé par la suite ?

On a répété toute la semaine. Moi, j’étais un peu sur mon nuage même si j’étais un peu frustré que tout le groupe ne soit pas avec nous car on ne pouvait pas être plus de six sur scène. Je sentais quand même qu’il se passait des choses en coulisses mais on ne me disait rien, sûrement pour me préserver. Le matin même de l’Eurovision, la chanteuse galloise Elaine Morgan qui m’accompagnait sur scène est venue me voir et m’a dit en anglais : « Il y a un problème, ils sont en train de saboter notre chanson ! ».

Qu’entendez-vous par là ?

Pour le concours de l’Eurovision, les voix sont en direct mais les instruments sont enregistrés. On avait donc une bande-son avec nos instruments et on s’est aperçus pendant les répétitions que les techniciens la baissaient systématiquement pour dévaloriser la chanson. Notre régisseur est allé les voir et a poussé un gros coup de gueule. On pensait que le problème était réglé mais ils ont récidivé pendant la cérémonie… Pour moi, ce n’est ni plus moins que du sabotage !

Vous pensez donc avoir été sanctionné car vous étiez le candidat de la France ?

C’est évident ! L’Eurovision c’est de la géopolitique purement et simplement. Les bookmakers nous annonçaient 4e et on termine 19e alors que les trois favoris ont terminé aux trois premières places. C’est clair que c’était un vote sanction. Même la presse norvégienne disait que notre chanson était la plus belle. On nous a complètement sabordés.

Comment avez-vous réagi sur le coup ?

J’ai réalisé que j’allais en prendre plein la gueule. Et ça n’a pas manqué. J’ai entendu le lendemain sur France Inter : « Comment voulez-vous qu’on puisse gagner l’Eurovision avec un chauve qui a le charisme d’un gérant de Félix Potin ? ». Même les députés s’engueulaient à l’Assemblée nationale. On a foutu le bordel mais je suis bien content. Par contre quand on est rentrés en Bretagne, les enfants des écoles Diwan nous ont accueillis en chantant la chanson. Ce qu’on a vécu là, c’était bien plus fort que l’Eurovision !

Qu’est-ce qu’il reste de tout ça 25 ans plus tard ? De la colère ? De la fierté ?

Cela m’a changé assurément. Quand je suis rentré, je n’étais plus le même homme, j’ai changé mon opinion par rapport à plein de choses. Mais il n’y a pas de regret ni de colère non. Ni de jalousie ou d’amertume. Juste une tristesse profonde qui s’est réveillée. Car mon rêve d’une Europe des régions s’est anéanti ce jour-là. Mais je m’en fous maintenant. J’ai juste envie de continuer à jouer dans des petites salles, faire plaisir aux gens, aller boire des coups avec eux après et profiter de la vie.

Vous allez regarder la cérémonie samedi ?

Non. Cela fait longtemps que je ne regarde plus l’Eurovision. Mais en tout cas je souhaite tout le succès du monde à nos jeunes Bretons. J’espère que cela va bien se passer pour eux et qu’ils ne vont pas trop en prendre dans la gueule. Les chanteuses ont d’ailleurs appris le breton dans les écoles Diwan à Quimper, c’est un symbole extraordinaire.