Eurovision 2022: La victoire de l’Ukraine est-elle certaine ?

MUSIQUE Pour beaucoup, le trophée de l'Eurovision 2022 ne peut pas échapper au groupe ukrainien Kalush Orchestra... Mais tout n'est pas joué d'avance

Fabien Randanne
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Le 10 mai 2022, au Pala Alpitour de Turin (Italie), le groupe ukrainien Kalush Orchestra célèbre sa qualification pour la finale de l'Eurovision.
Le 10 mai 2022, au Pala Alpitour de Turin (Italie), le groupe ukrainien Kalush Orchestra célèbre sa qualification pour la finale de l'Eurovision. — Luca Bruno/AP/SIPA
  • L'Ukraine est la grande favorite pour remporter l'Eurovision 2022, dont la finale se tiendra samedi 14 mai à Turin (Italie).
  • Beaucoup imaginent que les votants, outre leur appréciation de la chanson ukrainienne Stefania porteront leurs suffrages vers l'Ukraine pour soutenir, symboliquement, le pays en guerre.
  • Selon les experts que 20 Minutes a interrogé, les jeux sont beaucoup plus ouverts. Le fait que la Russie ait été exclue de l'Eurovision 2022 « est déjà une victoire diplomatique pour l’Ukraine, explique Dean Vuletic, professeur d'histoire à l'université de Vienne (Autriche). Elle n’a pas besoin de gagner pour que la population européenne la soutienne. »

De notre envoyé spécial à Turin (Italie)

Un résultat plié d’avance ? Dans la nuit de samedi à dimanche, au Pala Alpitour de Turin, la finale de l’Eurovision 2022 livrera son verdict et, pour beaucoup, la question ne se pose même pas : le trophée sera décerné à l’ Ukraine. A l’heure où nous écrivons ces lignes, les bookmakers estiment à 49 % (!) les chances de victoire du groupe Kalush Orchestra.

Une prédiction qui s’appuie moins sur les qualités intrinsèques de la chanson, Stefania, que sur le contexte géopolitique. Les partisans de cette hypothèse tablent sur le fait que les Européens témoigneront de leur soutien au pays en guerre par un envoi massif de SMS surtaxés en sa faveur.

Dean Vuletic n’y croit pas vraiment. Pour lui, la cote de l’Ukraine est « surestimée ». Professeur d’histoire à l’université de Vienne (Autriche) et expert du concours, il souligne qu’il n’existe « aucune recherche expliquant pourquoi les gens votent pour telle chanson plutôt qu’une autre ».

« Les téléspectateurs se mobilisent pour une chanson qu’ils aiment vraiment »

Un contexte géopolitique particulier peut-il faire un gagnant ? Pour l’historien, auteur du livre Postwar Europe and The Eurovision Song Contest (inédit en français), cela reste à prouver. En faveur de cet argument, il prend l’exemple d’Israël qui a gagné l’Eurovision en 1979, avec Hallelujah, un hymne pacifiiste, peu après la signature du Traité de paix israélo-égyptien. Et celui de 2016, qui a vu l’Ukrainienne Jamala s’imposer avec 1944, une chanson sur la tragédie des Tatares de Crimée, deux ans après l’annexion de la Crimée par la Russie. Mais Dean Vuletic souligne aussi qu’à l’inverse, en 1993, alors qu’elle était en guerre, la Bosnie-Herzégovine a participé avec une chanson lourde de sens [«Toute la peine du monde est en Bosnie ce soir, je reste pour défier l’agonie », disait le refrain] mais n’a fini qu’à une piètre seizième place.

L’animateur néerlandais Cornald Maas, parfait connaisseur des coulisses de l’Eurovision, avance quant à lui que « l’Ukraine peut gagner », mais qu’il n’est « pas sûr de cela ». S’il n’exclut pas que la possibilité d’un vote par empathie mais, « en général, les téléspectateurs se mobilisent pour une chanson qu’ils aiment vraiment », affirme-t-il. Il n’est pas non plus certain que les jurys nationaux – dont les suffrages comptent pour moitié dans le résultat final – suivront cette tendance émotionnelle. « Les jurys des pays voisins de l’Ukraine, comme la Géorgie ou la Moldavie pourraient la classer première, poursuit Cornald Maas. Mais ceux d’Etats comme les Pays-Bas, la France, la Suisse ou l’Irlande, même s’ils éprouvent une réelle compassion pour ce qu’il se passe en Ukraine, ne la classeront pas première ou deuxième s’ils estiment que la chanson n’est pas la meilleure. »

Qu’en disent les premiers intéressés ? « Nous pensons que toute victoire est bonne pour l’Ukraine. Nous voulons montrer au monde combien la musique ukrainienne peut être bonne, authentique et originale et nous voulons que cette musique puisse être entendue », déclarait Oleh Psiuk, le leader de Kalush Orchestra, à 20 Minutes le mois passé. Ces derniers jours, dans la presse italienne, l’artiste précisait qu’avant le début de la guerre, la chanson était dans le Top 5 des bookmakers, signe de sa place légitime parmi les favorites. « Au départ, je l’ai écrite et dédiée à ma mère, qui s’appelle Stefania, nous expliquait Oleh Psiuk. Depuis l’invasion russe, elle prend un autre sens pour les Ukrainiens. Certains pensent à la Mère patrie, d’autres à leur maman qui leur manque. »

« Déjà une victoire diplomatique »

Du côté des artistes en compétition, certains plaident explicitement pour un sacre ukrainien à l’Eurovision. C’est le cas du chanteur Mahmood, qui représente cette année l’Italie à domicile. « Si cela pouvait être utile de quelque manière que ce soit, je ferais gagner l’Ukraine. Ce qu’il se passe là-bas ne vaut pas vingt victoires à l’Eurovision », déclarait-il fin avril à La Repubblica. Même discours du côté du groupe letton Citi Zeni qui confiait le week-end dernier à La Stampa : « Nous ne voulons pas gagner, la première place doit aller aux Ukrainiens. Pour nous, le divertissement doit avoir un sens. L’Eurovision doit envoyer un message : il faut qu’il y ait la paix. »

Dean Vuletic rappelle que l’Union européenne de radiotélévision, l’UER, qui chapeaute le concours, a interdit à la Russie de participer à l’Eurovision. « C’est déjà une victoire diplomatique pour l’Ukraine, avance-t-il. Elle n’a pas besoin de gagner pour que la population européenne la soutienne. » Alors, si une victoire ukrainienne est de l’ordre du possible, les jeux sont beaucoup plus ouverts que certains ne veulent bien le penser. La Suède, le Royaume-Uni, la Grèce ou la Serbie, entre autres, pourraient tout à fait repartir avec le trophée samedi…