Eurovision 2022 : Pourquoi la chanson de la Serbie parle des cheveux de Meghan Markle ?

MUSIQUE Si « In Corpore Sano » avec laquelle la chanteuse serbe Konstrakta participe à l’Eurovision à Turin (Italie), attire l’attention par une performance scénique iconoclaste, elle n’en délivre pas moins un message sérieux sur la santé

Fabien Randanne
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La chanteuse Konstrakta et ses choristes, lors d'une répétition sur la scène de l'Eurovision 2022, à Turin (Italie), le 2 mai.
La chanteuse Konstrakta et ses choristes, lors d'une répétition sur la scène de l'Eurovision 2022, à Turin (Italie), le 2 mai. — EBU / NATHAN REINDS
  • La chanteuse Konstrakta, 43 ans, représente la Serbie à l’Eurovision 2022 à Turin (Italie). Elle participe à la deuxième demi-finale ce jeudi 10 mai.
  • Sa chanson, In Corpore Sano, parle de l’obsession maladive pour la santé et évoque avec ironie les inégalités dans l’accès aux soins.
  • Durant sa prestation, l’artiste se lave les mains dans une bassine. Une chorégraphie singulière inspirée d’une performance de Marina Abramovic.

De notre envoyé spécial à Turin (Italie)

La chanson est en serbe, mais votre oreille distinguera sans doute un nom célèbre. « Quel est le secret des cheveux sains de Meghan Markle ? », demande Konstrakta au début d’In Corpore Sano avec laquelle elle représente la Serbie à l’ Eurovision cette année. « Je pense que c’est une question d’hydratation en profondeur », s’empresse-t-elle d’ajouter.

Sur scène l’artiste de 43 ans, frange corbeau coupée net, assise face à une bassine, se lave les mains avec du savon. L’étrange chœur qui l’entoure ne tarde pas à faire tourner des serviettes. « Encore une de ces prestations gags comme on n’en voit qu’au concours ? », vous dites-vous. Détrompez-vous, ces trois minutes sont singulières, mais le propos est des plus sérieux. In Corpore Sano est d’ailleurs le morceau le plus engagé de cette compétition turinoise.

« Ce n’est pas bon, une rate hypertrophiée, ni beau »

Pourquoi Meghan Markle, alors ? « Elle a de beaux cheveux, non ? Je l’ai lu dans un article. Je ne voulais pas parler d’elle spécifiquement, cela aurait pu être quelqu’un d’autre, mais elle représente les gens qui attirent l’attention des médias », explique Konstrakta. Les paroles de la chanson, fortement teintées d’ironie, s’attaquent à l’obsession pour la santé.

« La peau et les cheveux ne mentent pas. /Ainsi : des cernes autour des yeux/Sont signe de problèmes de foie. /Des tâches autour des lèvres, une hypertrophie de la rate. /Ce n’est pas bon, une rate hypertrophiée, ni beau », chante-t-elle, dans le premier couplet.

« Nous vivons dans une atmosphère de peur où la santé est représentée comme une valeur exigeant de grandes dépenses. La santé est considérée comme quelque chose que l’on peut garder complètement sous contrôle, à condition de faire ceci, de suivre les tendances, d’écouter ça… Il faut être en bonne santé. C’est la pression qui nous effraie, expliquait-elle aux médias de son pays après sa victoire à la sélection serbe pour l’Eurovision. Il est possible d’adopter une attitude de bon sens en partant du principe que nous avons prise sur la santé jusqu’à un certain point, et que, par conséquent nous acceptons l’idée de la maladie et de la mort avec moins de peur. »

« Quelqu’un m’a dit que ce genre de mouvement faisait très K-Pop »

Lors de la même interview, Konstrakta démentait la rumeur voulant qu’In Corpore Sano soit un hommage au guitariste Miroslav Ničić, membre d’un groupe dont elle faisait partie et qui est décédé d’une leucémie et qui n’a pas pu avoir le meilleur accès aux soins car en Serbie les artistes ne sont pas couverts par la Sécurité sociale. Elle fait pourtant référence explicitement à ce dernier point à travers les paroles : « Je n’ai pas d’assurance maladie/Oh, comment vont-ils me suivre ? /Comment vont-ils s’occuper de moi ? /Une artiste, c’est invisible/On ne me voit pas, comme par magie ».

D’où l’injonction du refrain : « Une artiste doit être en bonne santé. Elle doit être en bonne santé, bonne santé. Bonne santé, bonne, bonne, bonne. Bonne santé, bonne santé. Bonne santé, elle doit être, doit être, doit être », scande la chanteuse, en tapant dans les mains en rythme. Un gimmick très efficace qui donne à sa prestation et à la chanson un relief enthousiasmant. « Quelqu’un m’a dit que ce genre de mouvement faisait très K-Pop. Peut-être que ça peut empêcher le public de comprendre le sens de la chanson, admet Konstrakta. Il faut plonger dans les paroles. »

Sa prestation sur scène, l’aspect frénétique et répétitif de son lavage de mains, est inspirée par une performance de la serbe Marina Abramovic, qui est pour la chanteuse « l’une des artistes actuelles les plus importantes ». En 1975, à Copenhague, cette dernière s’est peigné les cheveux pendant une heure en répétant inlassablement « Art must be beautiful, artiste must be beautiful » (qui est le titre de la performance : « L’art doit être beau, l’artiste doit être belle. »).

« La chanson a ouvert des discussions »

Dans les dernières secondes d’In Corpore Sano, le rythme s’emballe et les mots se teintent d’une colère larvée. « Le corps est sain, et maintenant ? Un esprit malade dans un corps sain. Une âme triste dans un corps sain. Un esprit désespéré dans un corps sain. Un esprit effrayé dans un corps sain. Donc qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » ; conclut la chanteuse, abordant la santé mentale et laissant la question en suspens.

« Le soutien systémique est maigre, malheureusement, tant dans le système de santé que dans l’éducation. L’accès au soin est de plus en plus cher et inaccessible », déplorait Konstrakta après sa victoire à la sélection nationale, en mars. Depuis, son morceau est devenu un phénomène en Serbie et au-delà.



La chorégraphie est devenue virale, inspirant des mèmes et des parodies, mais l’ensemble aurait eu un effet plus sérieux et concret. « La chanson a changé les choses dans le sens où elle a ouvert des discussions. Mais mon message peut avoir une portée universelle », avançait-elle après sa première répétition, la semaine dernière.