Oscars 2022 : Quatre questions à se poser après la gifle de Will Smith à Chris Rock en pleine cérémonie

CEREMONIE La 94e cérémonie des Oscars a été marquée par la gifle assénée par l’acteur à Chris Rock, après que celui-ci a fait une mauvaise « blague » sur Jada Pinkett Smith

M.L.
— 
Will Smith, le portrait — 20 Minutes
  • Pendant la cérémonie des Oscars 2022, l'acteur Will Smith est monté sur scène et a giflé l'humoriste Chris Rock.
  • Ce dernier s'était moqué de l'actrice Jada Pinkett Smith, à qui Will est marié, et de son crâne rasé.
  • La star est victime d'alopécie, une condition médicale qui fait perdre ses cheveux et touche fortement les femmes noires.

L’année où Will Smith a giflé Chris Rock. C’est sans doute ainsi que l’on se souviendra de la cérémonie des Oscars 2022, qui s’est déroulée le dimanche 27 mars à Los Angeles. Chris Rock, venu remettre le prix du meilleur film documentaire – obtenu par Summer of soul, du musicien Ahmir « Questlove » Thompson –, lâche plusieurs blagues. Il compare ensuite Jada Pinkett Smith, assise dans les premiers rangs et au crâne rasé, à Demi Moore dans le film A Armes égales (1997), de Ridley Scott. Le mari de Pinkette Smith, Will Smith, se lève alors, monte sur scène, et gifle Chris Rock.

Ce moment inattendu a créé la confusion, bouleversé le reste de la cérémonie, éclipsé les victoires de Coda, Jessica Chastain et bien d’autres, et les hommages plus ou moins réussis au 7e art et à ses artisans disparus. L’incident, inédit dans l’histoire des Oscars, est depuis au cœur des conversations sur la cérémonie. Will Smith a été vivement critiqué pour avoir usé de violence, et son comportement a été décrit comme emprunt de « masculinité toxique ». Cette séquence pose d’autres questions.

  •  Qu’est-ce que l’alopécie ? (et pourquoi la « blague » de Chris Rock n’est pas anodine)
     

Entendant la « blague » de Chris Rock, et juste avant le geste de son mari, Jada Pinkett Smith lève les yeux au ciel – et semble passablement agacée. Son crâne rasé n’est pas complètement un choix : l’actrice souffre d’alopécie, un terme médical désignant la perte – partielle ou totale – de cheveux. Elle l’a plusieurs fois évoqué publiquement à partir de 2018, et s’efforce de sensibiliser le grand public à cette maladie auto-immune.



S’il est acquis que de nombreux hommes perdent leurs cheveux avec l’âge, on sait moins que les femmes sont également touchées. « Dans la population générale, on estime que 10 % des femmes de 30 ans ont des problèmes de chute de cheveux diffuse, contre 30 % pour l’homme au même âge », expliquait à Slate en 2017 le docteur Pascal Reygagne, directeur du Centre de santé Sabouraud, spécialisé dans la peau et les cheveux. Les facteurs favorisant l’alopécie sont divers : génétique, hormone, perturbateurs endocriniens, stress… Mais aussi « toutes les maltraitances des cheveux par lissage, brushing, défrisage, artifices de coiffage ; ce sont des agressions physiques et mécaniques », constatait auprès de Slate le docteur Pierre Bouhanna, chirurgien dermatologue attaché au Centre Sabouraud.

De quoi expliquer que les femmes noires, comme Jada Pinkett Smith, sont particulièrement touchées ? Dans un sondage de 2016 effectué auprès de 5594 femmes noires, 47,6 % des répondantes indiquaient ainsi subir des pertes de cheveux conséquentes, indique NBC News en janvier dernier. « L’alopécie (qui va de la traction des tempes à une perte totale des cheveux) est due à des années de désinformation sur nos cheveux : tresses trop serrées, défrisants, produits toxiques, perturbateurs endocriniens… La liste est très longue », a commenté ce lundi sur Twitter la journaliste Jennifer Padjemi, qui a consacré un épisode de son podcast Miroir, miroir à ce sujet.



« A rebours de la tendance nappy, qui libère les cheveux des Afro-Américaines, des femmes noires ont parfois tenté de correspondre à des diktats de beauté définis par les Blancs – où le naturel n’a pas sa place et les cheveux doivent être tirés, lissés, en chignon – et elles ont fini par les perdre. Voilà l’histoire, en creux, que raconte l’alopécie de Jada Pinkett Smith », estime Johanna Luyssen dans un billet pour Libération. La pique de Chris Rock n’est donc pas anodine, et relève même de la misogynoir, une forme de misogynie touchant spécifiquement les femmes noires.

« Rappelons ceci dit une propension de Chris Rock, à l’instar de beaucoup de comiques noirs masculins, à utiliser les femmes noires comme punchlines dans ses sketchs, moquant régulièrement leur apparence, et particulièrement leurs cheveux, dans des sorties aussi misogynes que coloristes, » écrit Kalindi Ramphul pour le magazine féminin en ligne Madmoizelle.

  •  Était-ce la blague de trop ?
     

Ce n’est pas la première fois que Chris Rock s’en prend à Jada Pinkett Smith lors des Oscars. En 2016, lors de la cérémonie qu’il présentait, l’humoriste s’est moqué de l’actrice, qui avait boycotté la cérémonie avec son mari en raison de l’absence d’acteurs et actrices noires nominées. « Jada qui boycotte les Oscars, c’est comme moi qui boycotte la culotte de Rihanna. Je n’étais pas invité ! », avait-il lancé, moquant ensuite la carrière de l’actrice.

Par ailleurs, comme le rappelle RTL, le couple Smith est la « cible régulière » des médias américains et des humoristes (dont Chris Rock), depuis plusieurs années. Les rumeurs sur l’état de leur couple, leurs relations extra-conjugales et leurs pratiques supposées sont régulièrement le sujet de blagues plus ou moins réussies. Plus tôt dans la soirée, l’actrice Regina Hall, appelant les beaux célibataires à la rejoindre sur scène, avait d’ailleurs lancé à Will Smith : « Ta femme est d’accord, tu peux me rejoindre », ce qui avait alors fait rire le couple.

A la fin de la cérémonie, lorsqu’il a reçu l’Oscar du Meilleur acteur, Will Smith a semblé faire référence à ces moqueries récurrentes : « Je sais que, pour faire ce que l’on fait, on doit être capable de subir de la violence. On doit être capable de voir des gens dire des choses folles sur soi. Dans ce milieu, on doit être capable de voir des gens nous manquer de respect, et on doit sourire et faire comme si c’était ok », a-t-il déclaré.

  •  Qu’en pense l’industrie du divertissement ?
     

Pendant la soirée, le couple Smith semble avoir reçu du soutien des autres stars présentes dans le Dolby Theatre, selon plusieurs témoins et journalistes sur place. « C’est une scène de foule aux sièges [du couple Smith] pendant la pause pub », a twitté la journaliste Anika Reed de USA Today. « A certains moments, les gens assis sur la mezzanine se sont mis à se lever et à se pencher au-dessus du balcon pour voir ce qu’il se passait en dessous », raconte le journaliste Nate Jones pour le magazine culturel Vulture.

Sur Twitter, les réactions ne se sont pas fait attendre. Certains ont tenté d’en rire, d’autres ont condamné le geste de Will Smith, ou la blague de Chris Rock, ou les deux.







Plusieurs personnes se sont également inquiétées de l’état de Jada Pinkett Smith après cet épisode, dont l’actrice Sharon Stone, qui a estimé sur Instagram que Chris Rock lui devait des excuses.

Peu de stars importantes ont toutefois partagé leur avis sur la question, même dans la salle de presse, où le site spécialisé IndieWire raconte que la gifle était le principal sujet de conversation des journalistes. Le musicien Questlove, lauréat de l’Oscar du meilleur documentaire juste après cet épisode, a ainsi refusé de répondre à la première question qu’on lui a posée… et qui portait sur l’altercation. Par la suite, un modérateur a demandé aux journalistes de ne plus poser de questions « sur autre chose que les gagnants sur scène », et est ensuite intervenu quand une telle question a été posée à Jessica Chastain, Meilleure actrice de la soirée.

  •  Va-t-il y avoir des conséquences du côté de l’Académie des Oscars ?
     

Will Smith pourrait-il se voir retirer son Oscar ? L’Académie pourrait-elle changer des choses pour éviter qu’un tel moment se reproduise ? Cette gifle va-t-elle avoir des conséquences sur la carrière de Will Smith ? Beaucoup de questions restent en suspens. On sait toutefois que Chris Rock n’a pas souhaité porter plainte.

Outre la modération en salle de presse, l’Académie s’est pour l’instant contentée d’un tweet condamnant « la violence sous n’importe quelle forme », et a tenté de ramener la lumière sur les lauréats. Mais cette cérémonie restera désormais liée à l’épisode de la gifle – tout comme celle de 2017 est restée associée à l’erreur lors de la remise du Meilleur film à Moonlight (et non Lalaland comme annoncé initialement).

« Le dernier mot d’une cérémonie en direct n’est pas facile à prévoir, et ne peut pas être contrôlé. Les producteurs peuvent établir un thème, mais la thèse ultime de la soirée n’est pas si facile à définir », estime Indiewire. Le site constate par ailleurs que, si l’altercation entre Will Smith et Chris Rock reste le moment le plus mémorable, elle n’est que la suite d’une soirée ratée. Cette édition a en effet été critiquée pour avoir filmé en avance, puis monté, la remise de certains prix ; et de les avoir remplacés par des séquences gênantes, longues ou de mauvais goût. De même, Vulture conclut : « Quand on retire aux Oscars tout ce qui à voir avec honorer ce que nous aimons dans les films, qui est surpris quand la seule chose qui reste est du drame inutile de célébrités ? »