Présidentielle 2022 : Les NFT peuvent-ils ramener les jeunes vers les urnes ?

ABSTENTION La plateforme Delph, lancée fin février, permet de soutenir un candidat ou une cause grâce aux NFT

Laure Beaudonnet
Une personne vote en France lors des élections régionales de 2021. Illustration
Une personne vote en France lors des élections régionales de 2021. Illustration — Mourad ALLILI/SIPA
  • La plateforme Delph souhaite démocratiser les NFT auprès du grand public.
  • Lancée fin février, elle permettait de soutenir le candidat Gaspard Koenig à l’aide de quatre NFT créés en 200 exemplaires.
  • Peut-on envisager de résoudre le problème de l’abstentionnisme à l’aide de cette nouvelle technologie ?

A l’approche du premier tour de la présidentielle, le spectre de l’abstention plane. Et si les NFT (les jetons non fongibles qui permettent à n’importe quel objet virtuel d’être revendu grâce à un certificat d’authenticité répertorié sur la blockchain) pouvaient résoudre en partie (ne soyons pas trop ambitieux) le problème de l’abstention des jeunes ? C’est la profession de foi des fondateurs de Delph, une plateforme qui permet de soutenir un candidat à la présidentielle ou une cause en achetant ces jetons virtuels particulièrement en vogue.

Récemment, Delph a collaboré avec le candidat Gaspard Koenig, le philosophe à l’origine du mouvement Simple - qui n’a pas réussi à obtenir les 500 signatures - et elle travaille actuellement sur un NFT pour soutenir une ONG franco-ukrainienne. « On a créé des NFT thématisés, adaptés au programme de Gaspard Koenig, explique Simon Pastor, cofondateur et PDG de Delph. On en a sorti quatre, en 200 exemplaires, chacun représentant une idée de sa campagne : la légalisation du cannabis, le revenu universel, le droit du vivant, et la simplification qui est l’axe principal de sa candidature ».

Donner un sens au NFT

Les quatre NFT, sous forme d’image illustrée, représentaient le candidat avec une référence à l’une des quatre idées. Un pins d’une feuille de cannabis sur la veste de Gaspard Koenig pour la légalisation, une référence à la chanson Basique de Orelsan pour illustrer la simplification, un poussin dessiné sur l’épaule du candidat pour le droit du vivant et un trampoline pour le revenu universel. A travers l’acquisition du NFT, l'acheteur montre son soutien au candidat ou simplement à l’idée défendue par l’aspirant à l’Elysée. « On n’achète pas le jeton pour sa valeur spéculative mais pour soutenir la cause, on donne du sens au NFT », insiste Simon Pastor. De la même manière que les NFT de Booba permettaient un accès aux concerts ou aux titres du rappeur en avant-première, le jeton pourrait, selon comment il a été conçu, permettre à l’acquéreur de rencontrer le candidat qu’il soutient ou d’accéder à des débats, par exemple…

Pour l’instant, les NFT inondent les médias mais ils ont du mal à atteindre le grand public en raison de la complexité de la technologie. « On a développé la plateforme Delph pour résoudre le problème de la confiance, c’est pour cela qu’on n’a pas simplement créé une collection de NFT sur OpenSea [une place de marché pour les NFT]. Développer un partenariat avec des personnalités et des organisations crédibles donne confiance », poursuit le cofondateur de la plateforme. D’un côté, Delph fait venir un nouveau public vers les cryptos et, de l’autre, elle cherche à atteindre une cible dépolitisée, un peu à l’image des politiques qui se lancent sur Twitch ou TikTok. Ils espèrent atteindre des potentiels électeurs qui ne sont pas attirés par les formats classiques (débats télévisés, interviews dans la presse…). Mais peut-on vraiment imaginer que les NFT pourraient ramener les jeunes vers les urnes ?

Un pari perdu d’avance ?

« Ce qu’on sait en sociologie des médias depuis soixante ans, c’est que ce n’est pas parce qu’on parle aux gens qu’ils vont voter pour vous, souligne Sophie Jehel, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris 8, spécialiste des questions autour des jeunes et des médias. Si on s’adresse aux jeunes en allant sur les lieux où ils sont, on a forcément plus de chances qu’ils rencontrent le discours politique en question, cela peut être perçu comme une attention à la jeunesse ». On ne va pas pour autant réussir à les faire voter.

Mais tous les 18-24 ans ne sont pas désintéressés par la politique. « Vous avez des jeunes très engagés et ils seront intéressés par les NFT, mais c’est une petite minorité », poursuit Sophie Jehel De même, la partie la plus diplômée et la plus informée de la jeunesse, qui n’est pas forcément politisée, pourrait être séduite par cette offre. « C’était frappant d’observer que Christiane Taubira était très soutenue par une partie de la jeunesse diplômée. Peut-être que les NFT les auraient aidés à soutenir leur candidate », envisage Sophie Jehel. Avec seulement une centaine d’achats de NFT sur Delph, on est encore loin de renverser la situation électorale en France. Il faut dire que son lancement a pâti de la guerre en Ukraine. Mais l’ambition reste grande et avec 40 % des moins de 35 ans qui se disent prêts à investir dans les NFT, selon un sondage Ifop pour Cointribune en février 2022, le pari pourrait s’avérer intéressant.