Marseille : « La technique qui domine, c'est la gravure », comment imiter l'art rupestre ?

INTERVIEW Des pingouins, des chevaux et près de 160 m² de parois à reproduire... Derrière la reconstitution de la grotte Cosquer et des œuvres peintes il y a 30.000 ans environ à Marseille se posent la question des techniques d'imitation de l'art préhistorique. Interview avec l'un des artistes en charge de celle-ci

Propos recueillis par Alexandre Vella
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Gilles Tosello dans son travail de reproduction d'une peinture rupestre de la grotte Cosquer
Gilles Tosello dans son travail de reproduction d'une peinture rupestre de la grotte Cosquer — Grotte Cosquer
  • Durant un an demi, Gilles Tosello et son équipe ont travaillé à la reproduction des peintures rupestres présentes dans la grotte Cosquer, à Marseille.
  • « Recettes », « outils » et « gestes », il revient pour 20 Minutes sur les techniques d’imitation d’artistes ayant parcouru nos contrés il y a quelque 30.000 ans.

Gilles Tosello est l'un des deux artistes peintres qui a travaillé sur les reproductions d’œuvres rupestres de la grotte Cosquer, à Marseille. À 65 ans, l’artiste qui a également travaillé sur celles de Lascaux et de Chauvet, revient pour 20 Minutes notamment sur les techniques d’imitation d’artistes ayant parcouru nos contrés il y a quelque 30.000 ans.

Comment devient-on « peintre préhistorique » ?

Mon activité repose sur deux piliers qui sont la pratique de l'art et la connaissance de l’art préhistorique en particulier. Cela fait quelques années que je fais à la fois des recherches dans des grottes ornées et que je pratique le dessin comme illustrateur.

Quels sont les registres techniques particuliers à l’art rupestre ?

Chaque grotte a plus ou moins ses secrets, ses techniques. Mais beaucoup de grottes partagent le fait que ce sont des artistes qui pratiquent un art assez libre dans les gestes. Bien qu’ils travaillent sur des roches, des surfaces irrégulières, il y a cette maîtrise incroyable du geste, de la courbe, et c’est d’abord ça qui les caractérise.

Dans le cas de la grotte Cosquer, il y a deux ensembles différents. Il y a à la fois des techniques qui enlèvent de la matière à la paroi : des gravures, des tracés digitaux, faits avec les doigts et un autre ensemble qui en ajoute. Ça peut être soit du noir, avec du charbon, des fusains, on ramasse un fragment de bois calciné dans le feu et on dessine sur la paroi, soit des rouges, des ocres jaunes, l’autre grande couleur de l’art préhistorique. C’est une roche particulière qu’on appelle l’hématite, et qu’ensuite on réduit en poudre pour la mélanger à de l’eau et faire une pâte avant de peindre avec.

Comment retrouver le bon mélange, la bonne texture ?

Les recettes de fabrications ne sont pas très complexes à mettre en œuvre, il n’y a pas de gros artifice technique. Dans l’art de la préhistoire, tout repose sur le talent de la personne qui manie la main ou l’outil. Nous, l’ocre rouge, nous l’avons achetée dans des carrières du côté des Baux-de-Provence [qui tire son nom de la bauxite, une roche ocre]. Il y a plein de nuances différentes, mais c’est le même minéral que les ocres préhistoriques. Ensuite, on fait nous-même notre petite recette à l’atelier.

Et au niveau des outils ? Comment retrouve-t-on l’objet adéquat pour retirer ou appliquer de la matière ?

Les artistes préhistoriques travaillaient avec des silex effilés, des fragments d’os ou des bouts de bois. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les parois de grottes sont assez tendres. Ce n’est pas très résistant sous l’outil parce que les parois sont souvent gorgées d’humidité – et à ça rend la pierre en surface beaucoup plus meuble. Donc tout outil qui présente un angle est efficace.

Le charbon, le fusain, c’est encore plus simple, il suffit de trouver le bon format dans le foyer et ensuite on dessine. Et là, on peut pratiquer aussi l’estompe. C’est-à-dire qu’on revient avec le doigt, on écrase le charbon, on le fait pénétrer dans la roche et en l’étalant on va le transformer en gris. Et les gris vont créer du volume, c’est une chose que les artistes préhistoriques ont comprise assez tôt dans l’histoire des grottes, cette manière d’exprimer la troisième dimension dans le dessin.

Pour l’ocre, là, c’est beaucoup plus difficile d’être certain de reconstituer l’outil qui crée l’application. Cela peut être à la fois de la fibre végétale séchée dont on sépare les fibres pour faire une brosse, mais on peut arriver au même résultat avec des poils d’animaux. On peut aussi se servir de l’extrémité d’une plume d’oiseau. Trempée dans un mélange assez liquide on peut arriver à des choses magnifiques.

Vous avez aussi travaillé sur les reproductions des grottes de Chauvet et Lascaux, comment différencieriez-vous les œuvres de la grotte Cosquer ?

D’abord Cosquer se place entre les deux grottes, entre 23.000 et 30.000 ans. Elle est plus ancienne que Lascaux, mais plus récente que Chauvet. Il y a des points communs entre Cosquer et Chauvet, notamment cette pratique de l’estompe. Cosquer a cela de particulier que la technique qui domine, c’est la gravure. Elle se distingue aussi dans la thématique, la faune marine est très représentée, avec des phoques et des pingouins.

Quel animal vous a donné le plus de fil à retordre à reproduire ?

On a eu des soucis avec les pingouins. Pas tant sur le plan du dessin que sur celui du support, qui est très cristallin et réagit beaucoup à la lumière. C’est donc la restitution de la paroi qui nous a posé problème. Car il n’y a pas que la pratique artistique, la partie artistique pure représente en réalité entre 5 et 10 % du travail.

Quelle matière utilisez-vous pour reproduire les parois ?

On utilise une résine qui se présente comme une sorte de plâtre de synthèse. Vulgairement, c’est un dérivé du plastique. Mais cette résine acrylique a un grand avantage : il ne dégage de vapeur toxique et on peut la mélanger avec du sable, de la poudre de marbre ou encore des paillettes pour créer de la brillance.

Et on a tout un tas de recette d’atelier à réaliser avant que la résine n’ait complètement pris pour restituer la texture : il faut appliquer des éponges ou encore des papiers de verre qui vont recréer le grain du rocher.

Combien de temps vous a pris ce travail ?

On avait au total 160 m² de surface de panneau avec des dessins, ce qui est peu, car l’ensemble de la grotte fait près de 3.500 m² de parois, eux sont faits directement sur place, à Marseille. On a commencé en mai 2020 et fini en décembre 2021.

Qu’est-ce qui a le plus évolué dans les gestes entre artistes préhistoriques et contemporains ?

Dans les gestes rien, il y a la même virtuosité, le même potentiel. Par contre, aujourd’hui l’art est l’expression d’un ego, d’un je, où l’on cherche à se distinguer du concurrent. Durant la préhistoire, certainement, l’artiste se fond beaucoup plus dans une sorte de service à la société. C’est un art sûrement d’origine rituelle, spirituelle, religieuse. Un peu comme l’art roman, qui a eu ses génies, ses surdoués, mais dont on ne connaît même pas les noms.

Sait-on combien de mains ont couru les parois de la grotte Cosquer ?

J’aimerais bien savoir, c’est très difficile… D’autant plus que probablement les artistes préhistoriques travaillaient dans une logique d’apprentissage et de formation de plus jeunes.