A 75 ans, Picsou, le canard le plus riche du monde, continue de s’enrichir avec le temps

PEPITES Le personnage créé par Carl Barks fête ses 75 ans, et Picsou Magazine, le journal qui lui est dédié souffle ses 50 ans bougies

Benjamin Chapon
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Dessin original de Paolo Mottura réalisé pour le numéro anniversaire de Picsou Magazine
Dessin original de Paolo Mottura réalisé pour le numéro anniversaire de Picsou Magazine — P.Mottura
  • Picsou Magazine fête ses 50 ans, et le personnage créé par Carl Barks ses 75 ans.
  • Pourtant avare et irascible, Picsou est très populaire en France.
  • De nombreux fans font vivre le personnage à travers des créations autour de l’univers de Carl Barks et Don Rosa.

Picsou a-t-il des rides sous ses plumes ? Peu importe. Alors qu’il fête ses 75 ans, le personnage créé par Carl Barks est toujours aussi pimpant. Picsou Magazine, qui a popularisé le richissime canard en France – dépassant même Mickey dans le cœur des jeunes Français, selon son rédacteur en chef Jean-Baptiste Roux – fête de son côté  ses 50 ans avec un numéro spécial et    tout un tas d’événements éditoriaux  à venir au cours de l’année.

Ce double anniversaire est l’occasion de faire un petit bilan (pas comptable) de l’aura de Picsou en 2022. Si sa popularité est énorme aujourd’hui, Jean-Baptiste Roux rappelle que tout n’était pas gagné pour lui, aux débuts de Picsou Magazine : « Il y a eu beaucoup d’hésitations, au moment de lancer un magazine dédié à ce personnage, pas connu et très négatif. Il est pingre, il est colérique, il méprise sa famille… C’est son côté aventurier, sa quête de trophées légendaires qui ont emporté le morceau. Et petit à petit, les lecteurs ont découvert Picsou. »

L’adorable défaut

Etrangement, si on interroge les fans d’aujourd’hui, ce sont précisément les défauts du personnage qui le rendent attachant. « C’est un personnage aigri, avare, méchant avec sa famille… Mais son côté aventurier et burlesque le rend sympathique, raconte l’illustrateur de 21 ans, Pablo Raison. Et puis surtout… c’est un canard. Si c’était un humain il serait détestable. »

Morgann Gicquel, réalisatrice du documentaire The Scrooge Mystery (Le mystère Picsou,  disponible sur Viméo et Apple TV), abonde dans ce sens : « La résolution du mystère Picsou, c’est ça… C’est un des personnages les plus humains, même si c’est un canard… Tintin par exemple n’a pas de traits humains, il incarne des idéaux tels que le courage et l’intelligence, mais Picsou il peut être triste, joyeux, en colère, aimant, égoïste… Il a et suscite des émotions contraires. C’était déjà là chez Carl Barks, créateur du personnage, notamment dans des histoires censurées où Picsou est un personnage violent qui, ensuite, regrette ses actions ou ses paroles. Cela explique pourquoi ces histoires ont eu autant d’impact. Quand une BD ne prend pas ses lecteurs pour des idiots… »

Un héros en plusieurs dimensions

Jean-Baptiste Roux élargit l’analyse à d’autres personnages de la famille Duck, notamment le plus célèbre d’entre eux : « Donald est colérique et paresseux mais il peut aussi se montrer très habile, pugnace, courageux. Dans l’ensemble c’est un bon pédagogue pour ses neveux, il les aime, les respecte, les encourage, mais il peut aussi être puéril, vaniteux… Bref, Donald est comme nous, il n’est pas unidimensionnel. »

Si le personnage créé par Carl Barks a donc construit sa fortune grâce à ses défauts, il a pu prospérer à travers le temps avec l’aide de ses fans. « On sait bien qu’il y a plusieurs générations de lecteurs de Picsou Magazine, constate Jean-Baptiste Roux. La notion de transmission de père à fils est très forte. » Très majoritairement masculin, le lectorat de Picsou Magazine tend malgré tout à se diversifier. « Nous nous adressons aux enfants, bien sûr, en priorité. Mais le rédactionnel vise aussi les… 15-50 ans disons. Nous avons des lecteurs érudits qui aiment dénicher des détails, observer des corpus, des correspondances. »

Le nerdisme des fans de Picsou

Picsou a en effet engendré plusieurs générations d’adeptes, plutôt pointus. Le chemin de Morgann Gicquel est ainsi un parcours édifiant de fan XXL. Elle raconte : « J’ai grandi avec Picsou. A 9 ans, mes premières lectures avec de l’affect, ce sont les BD de Picsou Magazine… En 2005 mes parents m’ont emmenée à Angoulême où Don Rosa, dessinateur culte de Picsou, faisait des dédicaces. Il s’est arrêté deux personnes avant que ce soit mon tour… Je me suis promis d’avoir ce dessin un jour. Et en 2011, j’ai monté un reportage pour le retour de Don Rosa à Angoulême. Je l’ai rencontré et il m’a proposé de venir l’interviewer chez lui, aux Etats-Unis. J’ai dit non pour prendre le temps de monter un vrai film… »

Image tirée du documentaire de Morgann Gicquel, The Scrooge Mystery
Image tirée du documentaire de Morgann Gicquel, The Scrooge Mystery - Copyright Loose Gear - The Scrooge Mystery

Le résultat est une ode aux fans de Picsou. « C’est un film sur ce que c’est qu’être fan. Don Rosa lui-même se présente avant tout comme un fan de Picsou et de Carl Barks, qui a abandonné sa carrière de carreleur, pour faire ses BD… Par sa démarche, il a inspiré plein de gens comme moi, sur l’importance de l’aspect créatif des fans. Spielberg et Lucas, fans absolus de Picsou, ont utilisé le personnage de Picsou pour créer leur aventurier à eux, Indiana Jones. »

Une passion à la carte

« Nous avons un espace dédié aux fans dans le magazine, explique fièrement Jean-Baptiste Roux. J’aimerais aussi renouer avec les traditionnelles photos de fans qui posent avec leur collection de magazines. Les fans sont hyper inventifs, l’un d’entre eux à créer le coffre de Picsou, très détaillé, en impression 3D. Et puis bien sûr, il y a eu la carte de Donaldville dessiné par Pablo… »

Carte imaginaire de Donaldville imaginée et dessinée par Pablo Raison en hommage à Don Rosa
Carte imaginaire de Donaldville imaginée et dessinée par Pablo Raison en hommage à Don Rosa - P.Raison

Pablo Raison, qui s’est fait une spécialité des dessins cartographiques en noir et blanc, a réalisé une carte de Donaldville qui a ému la communauté des fans de canards. « Picsou évolue dans le monde réel et logique situé dans le temps, justifie le jeune dessinateur. Sa jeunesse dans le Yukon est un documentaire sur la ruée vers l’or. Il y a aussi des références à des légendes, des mythes, qui fondent notre imaginaire collectif, et donc notre réalité…. C’est tout ça qui m’a amené à dessiner la carte de Donaldville. A force de lire des BD de Picsou par Don Rosa, j’ai noté qu’elles se déroulent autour de cet univers cohérent. J’ai voulu placer tous les lieux des histoires situées à Donaldville sur une seule carte. Dans mon esprit ça paraissait logique… »

Nouvelles générations

Morgann, comme tout fan de Picsou qui se respecte, a vu la carte de Pablo. « C’est fou à quel point ce personnage – un canard qui a de l’argent – a suscité un monde de fans créatifs qui ont imaginé tant de choses. C’est une fandom qui, même si elle n’est pas sous les feux des projecteurs, est très active. »

Jean-Baptiste Roux s’attend à découvrir encore longtemps de nouvelles merveilles créées par les fans. « Le dessin animé La Bande à Picsou, qui va fêter ses 35 ans, a aussi généré une nouvelle génération de fans, et encore une nouvelle avec la version de 2017. Ce qui est passionnant à observer, c’est la manière dont les nouveaux épisodes font des clins d’œil aux différentes générations de fans avec le retour de personnages méconnus, des références… C’est un phénomène très commun à la création, qui me rappelle un peu la série Community. Dans le cas du monde de Picsou, ce n’est pas du tout malsain ou nécrophile, c’est au contraire très vivifiant. »