Shoah : Une école américaine interdit la BD « Maus », dont le contenu est jugé « vulgaire et inapproprié »

NEGATIONNISME Dans ce roman graphique récompensé d’un prix Pulitzer en 1992, Art Spiegelman raconte l’histoire de son père, rescapé des camps de la mort

A.D.
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Art Spiegelman au Festival de la bande dessinée d'Angoulême, en 2012.
Art Spiegelman au Festival de la bande dessinée d'Angoulême, en 2012. — OSSANT/SIPA
  • Le conseil d’administration d’une école du Tennessee aux Etats-Unis a interdit la BD « Maus » d’Art Spiegelman, récompensée d’un prix Pulitzer en 1992.
  • Ce roman graphique raconte l’histoire du père d’Art Spiegelman, rescapé des camps de la mort.
  • « Ça montre des gens pendus, des enfants massacrés », un contenu jugé « vulgaire et inapproprié » par le conseil scolaire de l’école du Tennessee.

Une aberration, alors que l’on commémore l’Holocauste, à l’occasion du 77e anniversaire de la libération d’Auschwitz ce jeudi. Le conseil d’administration d’une école du Tennessee, aux Etats-Unis, a interdit la bande dessinée Maus, d’  Art Spiegelman, a alerté mercredi sur Twitter le journaliste américain   Judd Legum.

Considéré une œuvre majeure de l’histoire de la BD, ce roman graphique en noir et blanc, récompensé d’un prix Pulitzer en 1992, utilise des personnages anthropomorphes (des souris pour les juifs, des chats pour les nazis) pour raconter l’histoire du père d’Art Spiegelman, rescapé des camps de la mort.

« Un langage grossier et répréhensible »

Les dix membres du conseil d’administration ont pris unanimement la décision de retirer le roman graphique souvent conseillé aux collégiens et aux lycéens, citant l’utilisation de l’expression « God Damn » (« putain ») et d’une souris nue, indique le procès-verbal d’une réunion du conseil scolaire, rapporté par le quotidien britannique The Guardian.

« Il y a un langage grossier et répréhensible dans ce livre », a déclaré le directeur de l’école, Lee Parkison, dans les remarques d’ouverture de la réunion, tandis que Tony Allman, membre du conseil d’administration, a soutenu la décision de supprimer le contenu, jugé « vulgaire et inapproprié ». « Je ne nie pas que c’était horrible, brutal et cruel », a déclaré Tony Allman en référence au génocide et au meurtre de 6 millions de juifs européens pendant la Seconde Guerre mondiale.

Des parties du livre « complètement inutiles »

« Ça montre des gens pendus, des enfants massacrés, pourquoi le système éducatif promeut-il ce genre de choses ? Ce n’est ni sage ni sain », a-t-il ajouté. Tony Allman a également visé Art Spiegelman, alléguant : « Je me trompe peut-être, mais ce gars qui a créé l’illustration avait l’habitude de travailler pour Playboy. »

Mike Cochran, un autre membre du conseil scolaire, a décrit des parties du livre comme « complètement inutiles ». « Nous parlons d’enseigner l’éthique à nos enfants, et cela commence par le père et le fils qui parlent du moment où le père a perdu sa virginité, a-t-il souligné. Ce n’était pas explicite, mais c’était là-dedans. »

« Nous n’avons pas besoin de toute cette nudité »

« Nous n’avons pas besoin de ce genre de chose pour enseigner l’histoire aux enfants. (…) Nous pouvons leur dire exactement ce qui s’est passé, mais nous n’avons pas besoin de toute cette nudité », estime Mike Cochran. Il pense donc qu’il faut réexaminer l’ensemble du programme scolaire pour éviter « d’endoctriner les enfants », en vue de « normaliser la sexualité, la nudité et le langage vulgaire ».

Nul besoin de nudité pour retranscrire l’horreur des camps ? « Pour moi – et j’ai bien conscience que cela pourra surprendre les jeunes générations, qui se mettent nues dans les salles de sport –, le pire souvenir, je crois, c’était ce sentiment de honte d’être soudain nue devant ces gens inconnus, dans la salle de déshabillage le premier jour », a raconté Ginette Kolinka, âgée de 96 ans, l’une des dernières rescapées d’Auschwitz-Birkenau à pouvoir transmettre aux jeunes générations ses souvenirs des camps de la mort, dans une interview accordée au quotidien suisse Le Temps en 2019.

Art Spiegelman « bouche bée »

De nombreux journalistes et intellectuels ont dénoncé l’interdiction de Maus sur les réseaux sociaux. « Il existe un seul type de personnes capables d’interdire Maus », a tweeté Neil Gaiman, auteur britannique d’American Gods.



Art Spiegelman a réagi mercredi dans une interview à CNBC, se disant « déconcerté ». « Cela me laisse bouche bée », a déclaré l’artiste de 73 ans, dénonçant le fonctionnement « orwellien » de cette école du Tennessee. « J’ai rencontré tellement de jeunes gens qui (…) ont appris des choses grâce à mon livre, a souligné Art Spiegelman. Je comprends aussi que le Tennessee est manifestement fou. Il y a quelque chose de très, très détraqué dans qui se passe là-bas. »

Les parents d’Art Spiegelman ont tous deux été envoyés dans des camps de concentration nazis, et sa mère s’est suicidée alors qu’il avait 20 ans. Cette interdiction survient alors que s’intensifient des campagnes, sous l’impulsion de groupes conservateurs, pour mettre à l’index des bibliothèques scolaires des œuvres axées sur le racisme ou la communauté  LGBTQ+