« Spencer » : Il est temps de comprendre que Pablo Larrain ne réalise pas des biopics

ANALYSE Dans « Spencer », disponible sur Amazon Prime Video, et à travers Lady Di, incarnée par Kristen Stewart, le réalisateur chilien démontre une nouvelle fois qu'il est moins intéressé par la rigueur historique que par ce qui dépasse les figures historiques

Fabien Randanne
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Kristen Stewart incarne Lady Di dans le film Spencer de Pablo Larrain.
Kristen Stewart incarne Lady Di dans le film Spencer de Pablo Larrain. — KomplizenFilm - DCM
  • Spencer de Pablo Larrain est disponible depuis le lundi 17 janvier 2022 sur Amazon Prime Video.
  • Si le film raconte trois jours dans la vie de Lady Di à Noël 1991, il n’est pas un biopic mais « une fable tirée d’une vraie tragédie ».
  • Le réalisateur chilien n’est pas intéressé par les films biographiques. « Je ne crois pas avoir jamais fait un biopic. Je pense que Neruda, Jackie et Spencer sont des films sur des gens dans certaines circonstances où tout est sur le point d’exploser », a-t-il déclaré l’an passé au site américain Vulture.

Si vous attendez de Spencer, disponible depuis ce lundi sur Amazon Prime Video, qu’il vous apprenne une foule de choses sur Lady Di, préparez-vous à une grande déception. Le film de Pablo Larrain, avec  Kristen Stewart dans le rôle-titre, ne cherche pas à creuser la veine du biopic (œuvre biographique) truffé d’anecdotes historiques plus ou moins signifiantes à la The Crown.

Interviewé par Vulture l’an passé, le réalisateur chilien prévenait : « Les gens peuvent se dire avant de le voir : "On va vraiment comprendre qui était cette personne." Non ! Vous vous trompez de numéro ! Vous vous trompez de film ! Ce n’est pas ce qu’on fait ! Nous tentons simplement de travailler autour de cette personne et de créer une fable à partir de ça. »

D’ailleurs, il n’y a pas tromperie sur la marchandise, Spencer affirme d’emblée, dès le carton introductif, être « une fable tirée d’une vraie tragédie ». L’action se déroule à Noël 1991, sur 72 heures. La famille royale se retrouve pour les fêtes à Sandringham House et Diana y arrive à reculons. « Je crois qu’elle était une personne éminemment mystérieuse. Et même si j’ai beaucoup lu sur elle et que je me suis documenté, je ne sais toujours pas qui elle était vraiment. Ce genre de mystère doit être joué, évoqué », a confié le cinéaste au quotidien canadien La Presse.

Conte de fées et cauchemar

Le film s’avère être une variation sur l’histoire de la princesse prisonnière du château, attendant qu’on la délivre. Lady Di est prise au piège des règles protocolaires et du contrôle permanent. Elle n’a même pas son mot à dire sur le choix de ses tenues. Le temps se dérobe à elle et ne semble s’articuler qu’autour des repas qui lui font horreur, elle qui est boulimique. Pablo Larrain emprunte les codes des contes de fées, les transpose dans la Grande-Bretagne des années 1990 et leur donne par instants une patine cauchemardesque.

Le réalisateur chilien présente avant tout Diana comme une « princesse des cœurs » souffrant de son statut et de sa popularité. Elle se sent constamment traquée, dans le viseur de la famille royale, des médias, et de l’histoire avec un grand H.

Spencer raconte le destin d’une femme souhaitant échapper à la postérité. Soit l’inverse de Jackie, l’un des précédents films de Pablo Larrain, sorti en 2017. Le scénario suivait Jackie Kennedy dans les heures et les jours qui ont suivi l’assassinat de JFK. Elle, dont le temps du deuil n’a pas eu le temps de l’intimité, s’échinait à organiser des funérailles nationales, promesse que son époux laisse une trace dans l’histoire. Il ne fallait surtout pas qu’il puisse tomber dans l’oubli.

« Elle s’était donné pour mission de protéger l’héritage [de JFK] et de lui donner forme. Ce faisant, elle a fait de lui une légende et, sans le savoir, elle est devenue une icône », a expliqué le cinéaste au site rogerebert.com. Si Pablo Larrain incorporait de réelles images d’archives au milieu de la fiction tournée en 16mm, dans des décors reconstitués avec soin, il gardait en tête qu’il n’y a pas une seule vérité définitive par individu. « Jackie, c’était Jacqueline Bouvier, qui est devenu Kennedy, puis Onassis. Sur sa tombe, à Arlington, il y a écrit Jacqueline Kennedy Onassis. Elle était tellement de femmes ! Elle était plusieurs personnages à la fois », relevait-il dans les colonnes de Première.

Un mois avant la sortie en France de Jackie, un autre film de Pablo Larrain était à l’affiche des salles de l’Hexagone : Neruda. L’action se déroule en 1948, au Chili. Après que le sénateur et poète Pablo Neruda a critiqué le gouvernement, le président Videla ordonne sa destitution. L’homme de lettres doit alors se cacher, mais joue au chat et à la souris avec l’inspecteur qui le traque.

« Ambiance poétique »

Là encore, ce n’est pas la rigueur historique qui a préoccupé le cinéaste en priorité. La fiction s’amuse avec la grammaire cinématographique, ose des faux raccords volontaires, des changements de décors d’un champ à un contrechamp… Dans le dossier de presse, le réalisateur justifiait son parti pris : « Nous n’avons jamais songé à prendre au sérieux de brosser le portrait du poète, tout simplement parce que c’était impossible. C’est pourquoi nous avons décidé de faire un film fondé sur l’invention et le jeu. Pour que le spectateur puisse planer avec ses poèmes, avec sa mémoire, et même avec son idéologie communiste de la guerre froide. »

Pablo Larrain ne fait donc pas des biopics mais des anti-biopics. « Vous ne pouvez pas cerner Pablo Neruda ou Jackie Kennedy », assurait-il à Rolling Stone il y a cinq ans (et il dirait sans nul doute la même chose de Diana Spencer). « Il faut créer une ambiance poétique plutôt que d’avoir des acteurs qui récitent les mots d’un autre. Il faut sentir la vie en eux. Parce que, sinon, ce que vous ferez oscillera entre le mauvais goût ou le hors sujet. »

Auprès de Vulture, le Chilien enfonce le clou en résumant ce qui faisait la cohérence de cette trilogie informelle : « Je ne crois pas avoir jamais fait un biopic. Je pense que Neruda, Jackie et Spencer sont des films sur des gens dans certaines circonstances où tout est sur le point d’exploser. » Regardez donc ces œuvres en vous concentrant sur la montée en pression, la détonation et la déflagration.