Archéologie : Comment les fouilles enrichissent notre histoire commune

VESTIGES Découvrez, chaque jour, une analyse de notre partenaire The Conversation. Aujourd’hui, intéressons-nous aux « archives du sol » qu’exhument les fouilleurs

20 Minutes avec The Conversation
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La Vénus de Renancourt, découverte à Amiens, datée de 23.000 ans
La Vénus de Renancourt, découverte à Amiens, datée de 23.000 ans — S. Lancelot / INRAP (via The Conversation)
  • Chaque nouvelle découverte archéologique contribue à enrichir les récits humain et national, selon notre partenaire The Conversation.
  • Du jeune Néandertalien au prince de Lavau, de la Vénus de Renancourt à la vieille gauloise anonyme, toutes les dépouilles retrouvées éclairent ainsi sur les us et coutumes de nos aïeux, donc sur ce que nous sommes.
  • L’analyse de ce phénomène a été menée par Valérie Delattre, archéo-anthropologue, et Dominique Garcia, professeur d’archéologie à Aix-Marseille Université et Président de l’Institut national de recherches archéologiques préventives.

« Nous fouillons, c’est votre histoire » : ce slogan s’affiche avec audace sur nombre de palissades protégeant les chantiers archéologiques de l’  Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). En ville comme à la campagne, la collaboration entre aménageurs,  urbanistes et  archéologues se déploie sur le territoire depuis qu’en 1995, la  convention européenne de Malte a énoncé les fondements de la protection juridique du patrimoine. C’est une histoire de France plurielle qui se révèle désormais au plus lointain que le récit des hommes puisse l’écrire, en exhumant les archives du sol.

​Un frêle bras gauche

L’un des préambules de ce long récit est un frêle bras gauche, celui du jeune Néandertalien, vieux de 200.000 ans, récemment mis au jour en  Seine-Maritime. Il est notre vestige fondateur. Quelques milliers de générations plus tard, d’une chronologie inégalement documentée, surgit dans la  Somme la silhouette d’une femme ronde, hâtivement esquissée dans le calcaire il y a 23.000 ans avant notre ère. Ils sont, « en vrai » comme en image, les premiers ancrages d’une histoire partagée, bien avant la lecture improprement revisitée d’un royal baptême  mérovingien : ces vieux « ancêtres » donnent l’impulsion et signent l’amplitude d’une narration commune.

Les os du bras gauche d’un pré-Néandertalien, daté de 200.000 ans, retrouvé sur le site de Tourville-la-Rivière, en Seine-Maritime, en regard d’un bras moderne © Denis Gliksman / Inrap (via The Conversation)

Chaque parcelle de terre diagnostiquée, chaque hectare fouillé, chaque ancien humain étudié, au plus intime de ses os comme dans ses comportements, est le maillon, prestigieux ou très modeste, de cette longue chaîne d’histoires, de la grande comme de l’anecdotique, qui fabrique à mesure qu’elle la dévoile, la trame d’une mémoire vive. Forte de ses acquis, de quelques suppositions comme de ses certitudes, l’archéologie préventive s’invite à la table des débats contemporains, pour mieux déconstruire l’écueil des raccourcis, et pour relater la trame plurimillénaire, affranchie de toute propagande, d’un territoire en mouvement perpétuel. Le tempo des hommes et des femmes, des savoir-faire et des idées.

De grands mouvements de populations, des itinéraires singuliers et quelques invasions ont modelé une terre aux contours fluctuants. Bien plus que les habitats, chacun des morts a scandé les paysages en y imprégnant son attachement au sol : ainsi la commémoration « monumentalisée » du prince de Lavau, dans l’Aube, au Ve siècle avant notre ère, revendique-t-elle l’ostentation immuable des élites quand les tombes hâtives et dépouillées des esclaves, Gallo-Romains ou Ultramarins au XVIIIe siècle, renforcent l’invisibilité des pauvres. L’effacement des vulnérables et des sans-grade.

Le prince de Lavau, allongé sur son char, était accompagné d’un riche dépôt de vaisselle méditerranéenne © Denis Gliksman / Inrap (via The Conversation)

​Raconter les liens tissés entre les humains

Les données issues de la terre sont imparables et sans filtre. Matérielles et souvent fragmentées, elles savent aussi relater les liens tissés entre les humains ; elles révèlent l’acceptation, les soins et le partage. La solidarité, parfois ! Sans artifice, elles déroulent l’aventure des humbles et des mal lotis. Ceux qu’on a oubliés, éliminés, voire effacés du récit. Leur lecture fait sens avec nos débats contemporains, avec les questionnements d’un siècle aux ambitions inclusives et bienveillantes.

Cette archéologie raconte l’histoire de l’interminable et invisible cohorte d’infirmes, d’estropiés, de miséreux et de mendiants, que leur vulnérabilité ou leur handicap a rendus si dépendants et que leurs proches ont pris en charge, dans la dignité de la compensation. Au IIIe siècle avant notre ère, une vieille Gauloise a bénéficié d’un appareillage, ingénieux système de maintien et de transport, en métal, en cuir et rembourré de paille confortable. L’entraide, rudimentaire mais efficace, valide ici l’idée du « care » ancestral, espéré par les philosophes et les sociologues. La solidarité se déploie au bénéfice des non autonomes. Une recherche sociétale émerge peu à peu.

Cette archéologie interroge les inégalités sociales de ce temps d’avant, pas si lointain, où selon que l’on était riche ou miséreux, la terre consacrée n’ensevelissait pas toujours les morts dans une égale éternité. Ainsi sur les lieux d’inhumation des paroissiens du couvent des Jacobins, à Rennes, entre le XVe et le XVIIIe siècle, les autorités ecclésiastiques ont-elles inventorié et dispersé les morts selon leur statut socio-économique : aux plus pauvres le cimetière dépouillé des hôpitaux, aux plus riches le faste feutré des sols d’églises.

​Partager une même terre

Pour le Moyen Âge, cette archéologie identifie même, avec aplomb, la présence, très ancienne, des « autres », les membres de ces communautés culturelles et religieuses, certes minoritaires, qui partagèrent, avec autant de sérénité que de fracas, une même terre d’accueil. Un rien suffit, parfois, comme ces trois sépultures du VIIIe siècle, dans les faubourgs de Nîmes, n’obéissant pas aux préconisations liturgiques en vigueur. Le rite, ici discordant, est largement déployé par ailleurs, dans la péninsule ibérique, en Sicile ou au Maghreb. L’analyse de leur  ADN trace l’origine nord-africaine, sans doute berbère, de ces « étrangers » abrités dans un cimetière mixte et que des officiants ont su enterrer selon leurs propres rites mortuaires. Au milieu des tombes chrétiennes. Souvent diabolisée ou invisibilisée, la présence musulmane, si ténue dans les sources écrites, s’affirme ainsi avec force. Un nouveau chapitre, un maillon non négociable de la fabrique collective.

Une des trois tombes musulmanes du VIIᵉ siècle mises au jour à Nîmes. La position du corps, la tête orientée en direction de la Mecque et le dépôt direct dans une fosse sont des caractéristiques évoquant des pratiques funéraires musulmanes © Patrice Pliskine / Inrap (via The Conversation)

Cette archéologie de l’altérité contextualise aussi l’implantation ancienne des juifs en France, leur vie souvent paisible avec les chrétiens, inscrite jusque dans la juxtaposition des édifices de culte et des lieux de vie. Les inscriptions hébraïques d’un monument de Rouen au XIIe siècle, le mikvé (bain rituel) de  Montpellier au XIIIe siècle ou le cimetière juif de Châteauroux des XIIe-XIVe siècles sont autant de traits d’union, d’épisodes pacifiques, patiemment fondés sur la complexité des origines communes que la tragédie des expulsions royales des XIIe, XIVe et XVIe siècles a abîmés.

Creusées dans un substrat calcaire, ces tombes du cimetière juif de Châteauroux datent des XIᵉ-XIVᵉ siècles © Philippe Blanchard / Inrap (via The Conversation)

Parfois, nul besoin d’étudier un squelette pour célébrer le vivant. Un petit récipient de cuivre, maintes fois rafistolé, bouleverse et révolte : c’est la volonté farouche, l’instinct de survie des esclaves malgaches abandonnés, toute honte bue par l’équipage d’un bateau de la Compagnie française des Indes orientales sur l’îlot de Tromelin, dans l’océan indien, à la fin du XVIIIe siècle, qui jaillit. Sans les fards trompeurs de la dissimulation officielle.

La matérialité de l’archéologie assume les grands faits et révèle les petits gestes. Les élans dignes comme les pires compromissions. Elle restitue l’authenticité du rapport à l’autre. On répète souvent que l’archéologue feuillette un livre dont il arrache les pages sitôt lues. C’est une encyclopédie à ciel ouvert, sans subjectivité ni appropriation culturelle, qui sait contourner les pièges nauséabonds de l’instrumentalisation pour parler à chacun d’entre nous, de chacun d’entre nous. De nos diversités, nos zones d’ombre, nos vulnérabilités et nos différences. Cet ouvrage aux pages mouvantes n’occulte aucun chapitre, aucun paragraphe délaissé et transmet les données dans la crudité d’un demi-oubli.

Récipient en cuivre fabriqué sur l’île de Tromelin par les naufragés après le départ des Français le 27 septembre 1761. Il porte de nombreuses réparations rivetées. Max Guérout / GRAN (via The Conversation)

L’archéologie, inlassablement pratiquée sur le territoire, grâce aux lois patrimoniales et à l’engagement des chercheurs, fabrique une France, jamais racornie, qui relie chaque homme et chaque femme, d’où qu’ils viennent, quoiqu’ils fassent et pensent, en déroulant mille et un détours, au si lointain bras gauche du jeune Néandertalien de  Normandie.

Cette analyse a été rédigée par Valérie Delattre, archéo-anthropologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP) et à l’Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC) et Dominique Garcia, professeur d’archéologie à Aix-Marseille Université et Président de l’INRAP.
L’article original a été publié sur le site de The Conversation.

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