« Il y a en France un public qui ne sait pas qu’il aime la comédie musicale », affirme Alexis Michalik

20 MINUTES AVEC Le franco-britannique signe la mise en scène de la première adaptation en France des « Producteurs », comédie musicale à succès inspirée du film de Mel Brooks et lancée à Broadway il y a vingt ans

Propos recueillis par Fabien Randanne
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Alexis Michalik au Théâtre de Paris (Paris 9e) où il met en scène l'adaptation française de la comédie musicale Les Producteurs.
Alexis Michalik au Théâtre de Paris (Paris 9e) où il met en scène l'adaptation française de la comédie musicale Les Producteurs. — STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Aujourd’hui, le metteur en scène franco-britannique Alexis Michalik évoque l’adaptation française de la comédie musicale Les Producteurs qui se joue au Théâtre de Paris et donne son point de vue sur le mouvement #metootheatre.

Un producteur en déroute et un comptable aux rêves de reconversion échafaudent une magouille. Leur plan : monter un spectacle d’une nullité affligeante à Broadway pour faire un flop et empocher l’argent de l’assurance. Ils pensent y parvenir grâce au Printemps d’Hitler, une  comédie musicale à la gloire du dictateur. Or, rien ne va se passer comme prévu. « D’après une histoire fausse », prévient l’affiche des Producteurs, à l’affiche du Théâtre de Paris depuis début décembre, au cas où quelqu’un en aurait douté. C’est la première fois que ce spectacle, créé outre-Atlantique il y a vingt ans et inspiré du film du même titre réalisé par Mel Brooks en 1967, est adapté en français.

Cette version est mise en scène par Alexis Michalik, le wonderboy du théâtre tricolore qui a récolté cinq  Molières en l’espace de sept années. Le franco-britannique a réuni sur les planches une troupe de seize artistes qui chantent, dansent et jouent la comédie durant deux heures sans temps mort. De l’outrance, de l’humour absurde, une fantaisie constante et une bonne dose de camp… Les ingrédients semblent à nouveau réunis pour un nouveau succès dans le CV déjà bien garni d’Alexis Michalik.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter « Les Producteurs » en France ?

J’ai découvert cette œuvre à l’occasion de la sortie, en 2005, du film adapté de la comédie musicale – et non du film original de Mel Brooks. Je me suis dit qu’elle devait être assez incroyable à voir sur les planches. J’ai toujours eu ce projet en tête. Je savais que si un jour je devais monter une comédie musicale en France, ce serait Les Producteurs. Le temps a passé, l’occasion s’est présentée : les droits qui étaient régulièrement pris par d’autres se sont libérés.

Comment expliquez-vous que ce spectacle n’ait pas été adapté plus tôt en français ?

Il y a beaucoup de comédies musicales américaines qui ne sont pas montées en France. C’est un marché plus important que le nôtre. Pourquoi elle n’a jamais été montée ? Il y a eu plusieurs tentatives mais elles cherchaient des têtes d’affiche pour jouer les deux rôles principaux, ceux des producteurs. Quelle tête d’affiche en France peut jouer sept fois par semaine, pendant plusieurs mois, voire une saison complète ? Il n’y en a pas beaucoup. Quand je suis arrivé avec la proposition de constituer une troupe, cela a changé la donne. On a fait un casting à travers la France et on a trouvé seize comédiens, chanteurs, danseurs extraordinaires.

Vous teniez à ce qu’il n’y ait aucune « star » dans cette troupe ?

Ce n’est pas tant que j’y tenais qu’il fallait être capable de chanter la partition, de jouer le rôle, plusieurs soirs par semaine. Ce n’est pas donné à tout le monde. Ce sont des parcours de chanteurs très exigeants.

Vous disiez que le marché de la comédie musical en France est restreint par rapport aux Etats-Unis. Craignez-vous que « Les Producteurs » ne trouve pas son public ?

J’ai toujours cette crainte, à chaque spectacle. C’est la crainte principale, mais elle est mesurée. Je crois qu’il y a un public en France pour la comédie musicale et, surtout, qu’il y a un public qui ne sait pas qu’il aime la comédie musicale, tout comme il existe un public qui ne sait pas encore qu’il aime le théâtre – c’est juste qu’il n’a pas vu les bonnes pièces. Je ne me pose pas trop la question du nombre de personnes susceptibles de voir un tel spectacle, je me demande plutôt comment faire pour rendre cette comédie musicale la plus attrayante possible à un public qui n’a pas forcément une passion dévorante pour ce genre.

Le travail d’adaptation a été difficile ?

Non. C’est au contraire plutôt un plaisir quand on fait de la comédie et qu’on a un tel support, le texte de Mel Brooks, de travailler, de chercher ensemble. On avait une traduction en français mais, lors des répétitions en plateau, on se disait que si on avait l’impression que ça ne marchait pas, il faudrait trouver mieux, que toutes les idées étaient bonnes à prendre. On cherchait à chaque fois la meilleure façon de faire passer l’humour de Mel Brooks ou, du moins, son esprit.

Vous avez glissé quelques références franco-françaises…

Il y en a très peu. Il y a le off d’Avignon et les Molière et c’est à peu près tout. Le off Broadway et les Tony Awards n’évoquent rien pour le public français, il fallait trouver des équivalences. Pour le reste, on est vraiment sur l’esprit de Mel Brooks et dans l’univers de Broadway.

Il y a aussi une réplique sur le harcèlement sexuel…

Il fallait trouver une manière intelligente d’adapter un texte qui a été écrit, à la base, dans les années soixante. Il colporte forcément des éléments qui aujourd’hui semblent datés. Le meilleur moyen est d’aller dans l’outrance pour les personnages, qui sont tous caricaturaux, et de chercher comment retourner une vanne ou une réplique pour faire un clin d’œil ou un trait d’esprit nous reliant à aujourd’hui.

Un tel matériau, qui est effectivement outré et assume la caricature, c’est un terrain de jeu délectable, non ?

C’est un terrain de jeu et puis cette comédie musicale parle quand même d’un spectacle sur l’ascension d’Hitler, donc si on le joue de manière sérieuse, il n’y a plus d’humour et ça devient juste très gênant. Evidemment qu’il faut que ce soit surexagéré.

L’un des personnages principaux du spectacle est Max Bialystock, un producteur qui a eu son heure de gloire mais essuie échec sur échec. Vous, en tant que metteur en scène, n’avez connu que des succès, redoutez-vous qu’un jour ça ne marche plus ?

Non, je n’ai pas peur. Parce que ça va arriver. A un moment ça ne marche plus et ce n’est pas grave. Quand ça arrivera il y aura d’autres gens, qui viendront faire des trucs super. A aucun moment je n’ai eu le plan d’avoir tous ces spectacles à l’affiche. J’avance spectacle après spectacle et j’essaye de faire le spectacle que j’ai envie de voir. Si ça trouve son public c’est super. Sinon, c’est la vie.

L’actualité récente a été marquée par le mouvement #metootheatre, dénonçant des faits de harcèlement et d’agressions sexuelles…

Il est important que la parole se libère partout, que les harceleurs, les agresseurs et les violeurs soient dénoncés et condamnés. Je ne pense pas que ce soit un problème intrinsèque au théâtre, c’est plutôt un problème sociétal lié à cette société patriarcale et à cette culture du viol. Le fonctionnement du théâtre n’encourage pas une culture du viol. En revanche, dans les cours de théâtre, il y a des professeurs qui ont une emprise sur leurs élèves et qui, dans de nombreux cas, outrepassent largement la normalité de la fonction. On l’a vu récemment avec un metteur qui a été condamné pour ça [un ex-professeur de théâtre à l’université de Besançon a été condamné fin novembre en deuxième instance à quatre ans de prison dont deux avec sursis]. C’est absurde de se dire qu’on a le droit de mettre des élèves à poil sous prétexte de les faire travailler sur une scène. C’est un peu bizarre, d’autant qu’on retrouve très rarement ce cas de figure là une fois qu’on travaille.