« J’ai pris beaucoup de recul, sur ma vie et sur la perspective de voir les choses », estime Lacrim

INTERVIEW L'artiste revient avec un nouvel album intitulé « Persona non grata »

Propos recueillis par Clio Weickert
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Lacrim présente son nouvel album.
Lacrim présente son nouvel album. — FIFOU
  • Lacrim revient avec son nouvel album Persona non grata.
  • Un projet au rap brut et énervé dans lequel il dévoile plusieurs facettes de lui-même.
  • Déception, trahison, amour du cinéma… Lacrim a répondu aux questions de 20 Minutes.

C’est l’un des albums les plus attendus de cette fin d’année et de ce vendredi particulièrement chargé pour le rap français.  Lacrim revient avec Persona non grata, un nouveau projet qu’il tease depuis plusieurs mois. Il a d’abord sorti deux premiers titres, L’immortale et Kanun, puis une vidéo des coulisses de la fabrication de l’album entre Barcelone, Milan et Naples. Début décembre, il a aussi levé le voile sur la tracklist à travers  une vidéo de quatre minutes où chaque titre se glisse dans un dialogue fictif entre un journaliste vénézuélien et l’artiste, dans un décor digne d’un film de gangsters.

Un sens de la mise en scène et un amour du cinéma que l’on retrouve aussi au cœur de ce nouvel album au rap brut et énervé qui dévoile plusieurs facettes de la personnalité de l’artiste de 36 ans. Dix-sept nouveaux titres qui abordent la trahison, la déception et où s’infiltrent entre les lignes des regrets et des douleurs indicibles. 20 Minutes l’a rencontré une semaine avant la sortie.

Vous revenez après deux ans d’absence. Que s’est-il passé pour vous depuis « LACRIM » en 2019 ?

De la vie déjà, et concernant la musique j’ai sorti une mixtape en 2020 qui s’appelait R.I.P.R.O. 4 pour un peu faire patienter le public. J’avais aussi eu des retours un peu mitigés concernant LACRIM en 2019 donc on avait à cœur d’envoyer cette mixtape avant ce nouvel album.

Vous en avez fini avec le format des « R.I.P.R.O. » ?

Oui c’était la dernière, on voulait fermer la saga. R.I.P.R.O. 6, R.I.P.R.O. 8, ça ne sonne même pas beau à l’oreille. On ferme un beau chapitre, il y a une histoire, le nom est vraiment connu, c’est une brand, donc je pense qu’il faut la laisser comme ça.

Ce nouvel album signe quasiment dix ans de carrière. Quelle place pensez-vous avoir désormais dans la musique ?

C’est une question vaste. J’ai dix ans de carrière et je ne suis plus tout jeune…

Vous n’êtes pas si vieux !

Il y a beaucoup de rappeurs de la nouvelle génération aujourd’hui qui sont très bien installés et qui ont moins de 24 ans. Certains m’appellent « l’ancien ». J’ai dix albums, dix ans de carrière, dix projets… Je pense que je suis une sorte de… Je ne sais pas comment expliquer mais un papa ou un boss quoi ! Je suis installé.

Je crois avoir lu que vous considériez « Persona non grata » comme votre « meilleur album ». Pourquoi ?

Je ne sais pas si je l’ai dit mais si vous me posez la question maintenant, oui je le pense. Après, un artiste dit souvent que son dernier projet est le meilleur. Je suis dans l’euphorie du truc, je viens de le faire, je respecte ma musique, donc à chaque fois je pense que c’est le meilleur. Mais là je me suis quand même bien pris la tête dessus, on l’a beaucoup travaillé. Si je résume ma carrière, j’ai un album qui s’appelle Corleone, un autre Force et honneur et je pense qu’en travaillant sur celui-ci on est arrivé intentionnellement à avoir un parfait équilibre entre les deux. C’est ça qui est intéressant et qui fait que j’ai un album plus complet que les autres.

En termes de prod, de musicalité ?

D’équilibre. Je vais vous donner un exemple. Avec Oumar Samaké [le producteur et fondateur du label SPKTAQLR] on a travaillé sur R.I.P.R.O. du début jusqu’à la fin, il y avait une colonne vertébrale. Quand j’ai fait l’album LACRIM, je venais de le rencontrer, j’avais déjà dix morceaux et c’était difficile pour nous de remettre le projet en question. Je pars du principe qu’il faut un équilibre et c’est ça qui a foiré. J’ai proposé trop de choses, je pense qu’il y avait vraiment de très bons morceaux dans l’album mais comme il n’y avait pas le bon équilibre on est passé à côté. Dans Corleone, il y avait beaucoup de musicalité et sur Force et Honneur de beaux morceaux bruts. Et là je pense qu’on a l’équilibre entre les deux.

On y retrouve en effet un rap très brut, très énervé. Les titres renferment beaucoup de colère et de rancunes, à l’image de « Le Cœur a mal » où vous évoquez l’hypocrisie de certaines personnes autour de vous. L’heure est aux règlements de compte ?

Non. Pour moi un album de Lacrim qui est bien construit, tu arrives au cinéma, tu prends tes pop-corn, ça raconte une histoire. Ça passe par plusieurs humeurs et comme dans un film - je suis très cinéphile –, tu passes par plein de périodes. Pour ce morceau, qui peut rappeler des titres comme Géricault ou Végéta sur le dernier album, il fallait un truc un peu artisanal et vraiment émotionnel. Il fallait aussi ce truc un peu cinématographique. Je ne peux pas tout dévoiler mais peut-être qu’à l’avenir cette musique pourrait se coller à un film. Un film sur la vengeance, un scenario dans lequel je serais vraiment en faiblesse pendant un an ou deux, reclus dans un autre pays en attendant de me venger.

Mais vous n’avez pas le sentiment que la colère infuse beaucoup cet album ? Il y a aussi la question de la trahison qui revient notamment avec le titre « Persona non grata » où vous dites : « La trahison croyez-moi que ça fait mal surtout quand les gens nous sont chers ».

Trahison, déception, cœur déchiré oui, beaucoup. Mais colère non. Je suis un peu plus réfléchi je pense. Si j’ai réussi à écrire de belles choses sur cet album, je pense que c’est parce que j’ai pris beaucoup de recul, sur ma vie et sur la perspective de voir les choses. Par contre il faut que j’enlève cette colère pour que je puisse exprimer vraiment la déception. Parfois quand on est en colère on ne fait que des conneries, c’est bien connu. Non je ne suis pas en colère.

En sous-texte beaucoup de souffrance émane de cet album. Une émotion plus difficile à aborder frontalement que la colère pour vous ?

Bien sûr, c’est de la pudeur. J’essaie d’être un roc et je pense que si je vais dans ces sentiments-là, je vais montrer de la faiblesse aux gens. C’est pour ça qu’avec Persona non grata, c’est la première fois que je fais un morceau comme ça, vraiment. Un morceau où je peux te montrer ma déception, où tu peux la comprendre directement. Où tu ne vas pas avoir une image d’un mec colérique qui va être dans une mauvaise énergie et où tu ne vas pas vraiment comprendre le poids de la souffrance qui est à l’intérieur.

En vieillissant vous arrivez mieux à vous exprimer à ce niveau-là ?

Oui mais ce n’est pas forcément une histoire d’âge puisque j’ai été mature très jeune. C’est ma stabilité aujourd’hui et le fait que j’arrive à prendre les choses moins à cœur et avec du recul et cela me permet de ne plus être aveuglé par une sorte d’impulsivité. Ce qui m’a beaucoup causé défaut jusqu’à présent.

Il n’y a pas que des côtés pessimistes sur cet album, il y a aussi quelques rayons de lumière quand vous évoquez votre famille et vos proches.

La famille c’est très important. Pendant longtemps je n’ai pas pu profiter d’eux, depuis un an je les vois très souvent donc je suis très content. Je parle de ma mère, mon père. Des fois on se perd dans une vie super éphémère mais la famille, il n’y a que ça de vrai.

Vous recherchez plus de stabilité ?

C’est un truc dont j’ai toujours manqué. Je n’ai jamais eu de stabilité dans ma vie. Là ça fait un an que je suis stable, grâce à ma famille.

Pourquoi avoir intitulé cet album « Persona non grata » ?

Je pense que je suis vraiment perçu comme ça en France. Je ne parle pas forcément des rappeurs, un petit peu peut-être, mais c’est plus par rapport aux gens, à l’opinion publique. On m’impute beaucoup de rumeurs… En fait je suis quelqu’un de super simple, je vis ma vie comme tout le monde. Il y a beaucoup de fantasmes et de mythes autour de moi, en mal. Je pense donc être un peu le vilain petit canard.

En amont de l’album, vous avez dévoilé une vidéo dans laquelle vous dites : « Les prisons, nos humiliations, nos mères qui pleurent, le manque d’argent… Nous tous ça on ne l’a pas choisi », répondez-vous. Il y avait là une volonté d’apporter des clés de compréhension ?

Bien sûr. On a essayé de prendre quelques clichés et de les découdre. Je ne fais pas l’apologie de quoique ce soit, je raconte juste une partie de ma vie. Si je l’avais vécue ailleurs je l’aurais racontée autrement. Je ne valorise rien, je suis juste en train de raconter comment ça se passe.

Sur la forme, cette vidéo renvoie à l’interview de Jacques Mesrine à « Paris Match » à la fin des années 1970. Une personnalité qui vous fascine ou à laquelle vous vous identifiez d’une certaine manière ?

C’est une personne qui a fasciné les Français. Il a un parcours incroyable, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas. Mais moi c’était surtout Vincent Cassel, au-delà de Mesrine. C’est le jeu d’acteur et la façon dont il a pu s’imprégner du personnage. Moi je ne l’ai pas connu Jacques Mesrine, je suis né en 1985, j’ai vu des vidéos de lui plus tard. Je l’ai connu à travers Vincent Cassel, ce rôle d’acteur m’a fasciné tout comme cette interview où il passe du rire à la nonchalance.

L’univers cinématographique et les séries, surtout autour de la mafia et des gangsters, imprègnent beaucoup votre musique. Une carrière au cinéma vous plairait ?

A vrai dire je préfère le cinéma à la musique depuis que je suis petit. Je suis très cinéphile. Tout est un peu cinématographié dans mes textes et la façon de voir les choses, quand tu écoutes c’est très imagé. La musique m’est un peu tombée dessus comme ça, mais si j’avais pu choisir j’aurais choisi le cinéma, sans hésiter.

Vous avez déjà eu des propositions ? Vous avez notamment fait une apparition dans « Validé ».

Oui mais ça c’était plutôt pour le mouvement du rap. Je viens pour jouer mon rôle de Lacrim, je n’ai pas de rôle, c’est une intervention. J’ai eu deux trois autres propositions que j’ai refusées mais je n’aurais peut-être pas dû.