« L’essence du DJ, c’est être un passeur », raconte Laurent Garnier

INTERVIEW A l’occasion de la sortie du documentaire « Off The Records », rencontre avec le pionnier de l’électro Laurent Garnier

Propos recueillis par Anne Demoulin
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Le DJ Laurent Garnier mixe aux Nuits Sonores à Lyon en 2018.
Le DJ Laurent Garnier mixe aux Nuits Sonores à Lyon en 2018. — Featuristic Films

Un documentaire aussi foisonnant qu’énergisant ! Dans Off The Records, le réalisateur Gabin Rivoire mixe l’histoire du mouvement techno avec le portrait d’un de ses pionniers, le DJ Laurent Garnier. Alors que le musicien lance ce lundi une tournée des salles obscures pour présenter le film avec le cinéaste, rencontre au Rex avec ce monarque de la musique électro déterminé, engagé, débordant d’humilité et d’enthousiasme.

Au-delà de votre parcours, vous racontez l’histoire du mouvement techno avec ce documentaire « Off The Record » ?

Nous sommes liés. Il n’y a pas deux axes, mais un axe qui me semble tout à fait logique. L’idée était de raconter le mouvement, bien sûr.

Quelle est votre intention ?

J’espère que ce documentaire va réussir à montrer un autre visage du monde de la musique électronique. Quand on a montré le film à Gand avec Gabin, le réalisateur, des soixantenaires en costard cravate sont venus nous dire : « On est venu par hasard. Le docu nous a touchés. Cela ne veut pas dire qu’on va acheter des disques techno demain, mais on ne va plus vous regarder de la même façon. » C’est notre but !

Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler ce jeune réalisateur, Gabin Rivoire ?

J’ai rencontré Gabin par le biais d’une bande de potes. Il n’avait jamais réalisé de long-métrage. C’était un risque pour lui et pour moi. Mais j’y croyais dur comme fer. J’aimais beaucoup ses images. Il avait toute la poésie que je cherchais.

« Off The Record » a été financé grâce à Kickstarter avec 150.000 euros réunis en 28 jours. Cela correspond à l’esprit DIY du mouvement techno, non ?

Sans la communauté, on n’existe pas ! La techno a toujours été un mouvement communautaire. Dans le documentaire, Dave Haslam, ancien DJ de l’Hacienda, explique comment le mouvement s’est bâti contre l’individualisme Me, myself and I de Margaret Thatcher. On a sollicité la communauté sur Kickstarter sans fixer d’objectif à la cagnotte en demandant simplement 1 euro.

Vous faites l’unanimité dans le monde des free parties ou des clubs…

Personne ne fait l’unanimité ! Mais j’ai le même rapport avec un DJ de club comme Kerri Chandler qu’avec Manu le Malin ou Lenny Dee, qui eux vont aller jouer dans des raves hardcore. Si on a filmé Manu le Malin sous le pont de Tolbiac, ce n’est pas anodin pour ceux qui savent. Pour les autres, c’est un joli pont avec au fond, Ivry-sur-Seine, où j’habite. Aller danser dans un champ sur des sound systems, je l’ai fait quand j’avais 20 ans… Ça s’appelait des raves. J’aime la musique, je n’aime ni tout le hardcore, ni toute la house.

Georgia Taglietti dit de vous : « C’est l’opposé d’une rock star, c’est une techno star », c’est quoi la différence ?

J’ai demandé à Georgia Taglietti ce qu’elle voulait dire. « Le DJ reste toujours derrière ses platines, la rock star est devant la scène. C’est ça la différence », m’a-t-elle répondu par texto. J’ai bien aimé sa réponse. Je me sens proche des gens, comme là, avec le film dans les salles, j’ai envie d’échanger avec eux. Je ne me sens pas une rock star et je ne crois pas faire la rock star. Dans les festivals, on me dit souvent : « Ton rider est ridicule, tu ne peux pas faire sérieux ! ». Je tourne tout seul, je ne vais pas demander 27 bouteilles de champagne. Je vais boire 2 bières, alors j’en demande 4, comme ça, je peux en offrir.

Sur la BO, on trouve aussi Jacqueline Taïeb ou Sacha Distel…

Ouvrir avec Sacha Distel, c’est fort. Le documentaire s’ouvre sur deux mecs sur un tracteur qui trimballe je ne sais quoi au milieu de la cambrousse. Certains vont penser s’être trompé de salles ! Ceux qui me connaissent savent que je peux faire le grand écart. Avec Gabin, on n’avait pas l’intention de faire un film que pour la communauté, mais aussi de toucher les autres. J’adore ce début, c’est ce que j’ai été cherché chez Gabin.

Le film montre votre travail d’archives et votre travail pédagogique auprès des collégiens, vous vous considérez comme un passeur ?

J’espère vraiment que s’il y a un mot qui restera, ce sera ça. L’essence du DJ, c’est être un passeur. J’écoute, je suis une éponge, je passe les émotions, je reçois… S’il ne devait rester qu’un mot, je préférerais passeur à DJ. Je suis DJ, mais je préfère passeur.

Comment est née cette vocation ?

J’ai rêvé d’être DJ à l’âge de 10-11 ans. J’étais fasciné par le monde de la nuit. La musique m’a permis d’être qui j’étais. Mon frère a 6 ans de plus que moi. La seule façon d’entrer dans sa chambre quand il faisait une boum, c’était d’arriver à chopper un de ses potes et de lui parler de la pochette ou de tel morceau du disque de Status quo ou de je ne sais pas quel disque qu’il avait ramené. J’ai fait de la radio vers 13 ou 14 ans. Quand il y avait des choses que je n’arrivais pas à exprimer, je faisais des K7. Encore aujourd’hui, quand je contacte des gens connus pour leur proposer un projet, c’est parfois compliqué, j’arrive à les choper en leur faisant un mail avec des liens YouTube. La musique a été un moyen de dire des choses que je n’arrivais pas à dire avec les mots.

Stroboscopes, spots multicolores et boule à facette, votre chambre d’ado ressemble déjà à un club…

J’ai remarqué aussi un mur de photos de Marilyn Monroe ! Qu’est-ce que les spectateurs vont penser ? Le club où j’ai entendu Donna Summer quand on a déposé mon frère quand j’étais petit avait pour effigie Marilyn Monroe. Le fantasme vient de ce club ! J’ai su très tôt que la musique faite pour danser était ma vocation. Je suis intimement persuadé que c’était ma destinée.

Vous racontez la douleur du DJ qui n’arrive pas à capter le public…

C’est horrible ! Quand je n’y arrive pas, c’est l’enfer. Un DJ m’a dit un jour : « si cela ne fonctionne pas, c’est que les gens n’ont pas compris ». Je ne suis pas d’accord. Si cela ne marche pas, c’est que je n’ai rien compris. Mon boulot, c’est aller les chercher et les emmener. Parfois, c’est facile, parfois, c’est long et compliqué et parfois, on n’y arrive pas du tout. Je n’ai pas envie de décevoir les gens. On ne peut pas être au top tout le temps, mais quoiqu’il se soit passé la veille dans ma vie, quand tu montes sur scène, tu te dois d’essayer de donner le mieux possible.

Quand cela fonctionne, vous parlez d’orgasme…

L’orgasme est très fort et rend la semaine assez magique. C’est une sorte de roller coaster, cette joie peut aussi te pousser dans ta solitude. Se retrouver à 3 h devant 800 personnes les bras en l’air que tu retournes avec un disque, puis ¾ d’heure après seul dans sa chambre d’hôtel, cela peut être dur si tu n’es pas ancré. Il y a un moment où tu vas vouloir toujours être dans cette extase, et c’est là que tu peux vriller et faire des bêtises. C’est difficile de trouver les bons mots pour parler d’une soirée, je dis souvent : « Le temps s’est arrêté ». Quand le temps s’arrête dans un club, il peut se passer n’importe quoi dehors. Ce sont des moments magiques où je ne cherche plus mes disques, où tout devient logique, où tu peux faire n’importe quel contraste un peu fou. Arriver à ces moments-là, c’est ce que je recherche. Rien n’est jamais acquis. Il ne faut jamais penser, je suis la tête d’affiche, je vais les déchirer… Cela ne fonctionne pas comme cela.

De Kerri Chandler à Carl Cox en passant par Jeff Mills ou Derrick May, le line-up de ce documentaire est dingue…

Ça ferait une belle soirée, non ? Ils sont trente… C’est difficile de faire des interviews d’une heure et demie avec des gens géniaux et de ne garder qu’une minute trente. Il y a des personnes interviewées qu’on n’a pas pu mettre dans le film comme Daniel Miller de Mute Records ou Alex From Tokyo. J’ai appelé tout le monde pour m’excuser. On a de la matière pour dix films !

La première Techno Parade apparaît comme une victoire politique…

Complètement ! C’était hypersymbolique. A l’époque, dans les médias, on parlait de nous comme des parias. C’était extrêmement violent. Quand on se retrouve à 200.000 place de la Bastille et qu’on va danser à Nation, ce n’était pas anodin.

Avec le décès de Steve Maia Caniço et la répression de Redon, ne faut-il à nouveau « prendre la Bastille » ?

On est reparti dix ans en arrière… Cela a démarré quand la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, a dit que les clubs, ce n’était pas de la culture et qu’elle les a renvoyés au ministère de l’Intérieur. Depuis le début de la crise sanitaire, on a disparu du débat politique et médiatique. Les seuls moments où l’on a parlé de la techno, c’était pour dire, 2.000 gamins se sont rassemblés et ont fait les cons. Quand on regarde les images de Redon, ça fait mal, j’ai envie de gerber. Beaucoup de choses se sont passées ce week-end-là. Le président a annoncé la réouverture des clubs, il fait le truc à l’Elysée en disant quand même la techno, c’est super et ils ont foutu sur la gueule à des mômes qui voulaient danser. Vous ne pouvez pas comprendre que ces mômes avaient juste envie d’être ensemble ? Qu’ils écoutent de la techno, du hip-hop ou du rock, ils souffrent. OK, ils font des conneries, mais vous n’avez jamais été ado ? Redon a été très violent. Ces images sont passées partout. C’est dur, mais c’est bien qu’on ait pu les voir. On est reparti dans la répression des années 1990, c’était choquant.

En tant qu’Officier des Arts et des Lettres et Chevalier de la Légion d’Honneur, vous avez interpellé la ministre de la Culture…

On m’a demandé l’autre jour si je n’avais pas honte d’avoir la Légion d’honneur. Non, je n’ai pas honte. C’était une forme de reconnaissance. Quand on m’a appelé pour me la proposer, j’ai dit : « Oui, avec grand plaisir. Je veux juste que Jack Lang me la remette. » Il s’est battu pour nous et je sais que c’était sincère. Après ce qui s’est passé, il y a deux façons de voir les choses. Soit, je vais les voir et je leur jette à la gueule. Une chose que j’aurais sans doute faite il y a vingt ans. Soit, je me dis que je vais utiliser cela comme un levier pour essayer de faire avancer les choses. Si j’écris une lettre à la ministre de la Culture, elle est lue parce que j’ai eu ma Légion d’Honneur. J’invite Roselyne Bachelot à la projection du 21 novembre au Rex. Avec un film comme celui-ci, elle va peut-être se rendre compte que la techno, c’est une culture !

La tournée des cinémas « Off The Record » en présence de Laurent Garnier et Gabin Rivoire

Lundi 1er novembre - 21H Le Cigalon à Cucuron

Mardi 2 novembre - 20H - Le Lido à Saint-Raphaël 

Jeudi 4 novembre - 20H30 - Le Diagonal à Montpellier (Festival le Dernier cri)

Vendredi 5 novembre - 20H - Les Variétés à Marseille

Samedi 6 novembre - 18H - Les Carmes à Orléans

Dimanche 7 novembre - 18H - Les Lobis à Blois

Lundi 8 novembre - 20H - Amphi Pierre Daure à Caen, organisée par le Lux à Caen

Mardi 9 novembre - Itasa Mendi à Urrugne (en présence uniquement de Gabin Rivoire)

Mercredi 10 novembre - 20H - Getari Enea Graac à Guethary

Jeudi 11 novembre - 21H - Le Méliès à Saint-Etienne (Festival Positive Education)

Samedi 13 novembre - 21H - Ciné Saint-Leu à Amiens

Dimanche 14 novembre - 18H - Ciné-TNB à Rennes

Dimanche 21 novembre - Le Grand Rex à Paris (en présence de Laurent Garnier, Gabin Rivoire et d’autres invités)