Prix Goncourt : Comment Christine Angot a assis sa place dans la littérature française

LITTERATURE L’écrivain a reçu mardi le prix Médicis pour son livre « Le voyage dans l’Est » et figure parmi les quatre derniers finalistes pour le Goncourt

Clio Weickert
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Christine Angot après la remise du prix Médicis pour
Christine Angot après la remise du prix Médicis pour — STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Mardi, Christine Angot recevait le prix Médicis pour Le voyage dans l’Est. Une récompense couronnant l’un des livres les plus remarquables de la rentrée, dans lequel l’auteur aborde l’inceste dont elle a été victime.

Le même jour, son nom était cité parmi les quatre finalistes du Goncourt, dont le prix sera remis la semaine prochaine. Sélectionnée par le passé pour Les Désaxés (2004) et Un amour impossible (2015), jamais elle n’a été si près de décrocher la prestigieuse récompense. Pour certains observateurs cependant, l'obtention du Médicis diminuerait ses chances de triompher également au Goncourt. Quel que soit le verdict, cette dynamique prouve que Christine Angot a atteint une solide reconnaissance auprès du milieu littéraire français. Mais pourquoi seulement maintenant ?

La place centrale de l’inceste

En 1999, Christine Angot, qui avait jusque là signé une demi-douzaine de romans, obtient une réelle visibilité médiatique avec L’inceste, un livre percutant dans lequel, pour la première fois, elle abordait frontalement les violences que lui a fait subir son père à plusieurs reprises. Des scènes d’agressions sexuelles parsemaient le récit comme des flashs aveuglants.

« C’était un livre violent dans lequel Christine Angot, et c’était la force de son écriture, s’en prenait directement au lecteur, explique Elisabeth Philippe, journaliste et critique littéraire à L’Obs. Elle s’adressait à lui et le faisait de manière très vive, très virulente. Ce n’était pas un texte très évident et accessible. Il était vraiment agressif, désagréable, mais on ne demande pas à la littérature d’être agréable. » Le roman avait valu à l’auteur des critiques brutales, misogynes, du mépris, de la moquerie.

Le sujet de l’inceste, Christine Angot l’a décliné ensuite dans plusieurs de ses livres, tels qu'Un amour impossible ou Une semaine de vacances. Ou Le voyage dans l’Est, qui commence à Strasbourg aux côtés d’une jeune fille de 13 ans et se termine bien des années après, à la Gare de l’Est, à Paris, auprès d’une femme à l’âge adulte. Entre ces pages, l’auteur reconstruit le fil de sa vie, la rencontre avec ce père qui avait quitté sa mère avant sa naissance et ne l'avait pas reconnue, les multiples agressions sexuelles, la négation de son identité et de sa filiation.

« Même si Le Voyage dans l'Est évoque des éléments qu’elle a déjà relatés dans d’autres livres, il les raconte de façon totalement différente, avec peut-être une sensibilité à laquelle elle ne nous avait pas habitués, note Elisabeth Philippe. Il retrace les faits de façon linéaire, chronologique, selon la perception et l’évolution des perceptions de Christine Angot à travers le temps. Je pense que cela rend son histoire beaucoup plus accessible, compréhensible et que cela peut créer davantage d’empathie chez le lecteur, même si je ne suis pas sûr que ce soit ça qu’elle recherche. »

La reconnaissance d’un style et d’une radicalité

Les jurys littéraires, eux, semblent plus enclins à accorder leurs faveurs à ce livre, ainsi qu'à la plume si particulière de l’écrivain. « Bien qu’elle n'ait pas du tout été épargnée par la critique, elle n’a jamais tenté d’adoucir ou d’attendrir son style. Elle n’a jamais transigé et c’est déjà à ça qu’on reconnaît un grand écrivain. Cette persévérance et cette radicalité qu’elle n’a jamais abandonnée », souligne la critique littéraire. « Au-delà de ce seul ouvrage – considéré comme un bon "cru" Angot –, c’est une œuvre dans son ensemble qui est vraiment distinguée », estime pour sa part Baptiste Liger, directeur de la rédaction de Lire.

Il poursuit : « Son œuvre divise, a toujours divisé. Christine Angot a une écriture très singulière et personnelle, une façon bien à elle de se servir de sa vie dans son entreprise littéraire, un thème qu’elle n’a cessé de creuser, de manière obsessionnelle avec, de livre en livre, quelques petites différences. On aime ou pas – on peut d’ailleurs osciller d’un livre à l’autre, d’une scène à l’autre –, mais elle a indéniablement une place dans l’histoire littéraire contemporaine. Même si vous n’adhérez pas à son style, écoutez-la lire ses textes et vous verrez le travail sur le rythme, sur les sonorités. Christine Angot a aussi su se créer un personnage, comme, par exemple, Marguerite Duras avant elle. »

Un personnage médiatique également, souvent réduite à ses phrases lapidaires. De 2017 à 2019, son rôle de chroniqueuse dans On n’est pas couché sur France 2 la fait connaître et l'expose auprès d’un grand public n'étant pas forcément familier de sa prose. Bien que décriée par certains, elle réussit à imposer son style particulier et marque l’histoire de la télévision. On se souvient notamment de la séquence face à Sandrine Rousseau autour de la question des violences sexuelles faites aux femmes. C'était quelques semaines avant l'apparition du mouvement #MeToo.

Un changement de société

Cette prise de conscience et le profond bouleversement sociétal et culturel suscités par cette vague de libération de la parole des victimes n’est peut-être par étranger au statut acquis par Christine Angot. « La société a énormément changé. Le voyage dans l’Est arrive quelques mois après la sortie de La familia grande de Camille Kouchner et après la commission d’Edouard Durand sur l’inceste, contextualise Elisabeth Philippe. On ne considère plus l’inceste comme il y a vingt ans. A l'époque, des critiques se permettaient de dire des choses ignobles sur le livre de Christine Angot qui outrepassaient la simple critique littéraire ».

Baptiste Liger ne partage pas ce point de vue. Selon lui, ce ne sont pas les résonnances de #MeToo qui ont fait changer le regard porté sur l'écrivain. « Le Prix Médicis est avant tout une récompense sur le travail littéraire, son inventivité, sa singularité. Il se trouve que ce choix rencontre le thème de l’inceste, dont on a beaucoup parlé ces derniers mois. Oui, bien sûr, Christine Angot évoque la question de l’inceste, fléau revenu sur le devant de la scène médiatique – ce qui n’a pas échappé au jury –, mais c’est ce qu’elle en a fait littérairement qui est surtout mis à l’honneur. Ce sujet, elle l’a transcendé avec ses mots et elle a trouvé une manière bien à elle de l’évoquer. » Et d'ajouter : « Il ne faudrait surtout pas réduire le Goncourt à des intentions politiques – comme le font volontiers nombre de médias généralistes, qui oublient qu’un livre est un travail de forme, de traitement. »

20 secondes de contexte

Pour cet article, nous avons choisi de ne pas féminiser les termes « écrivain » et « auteur ». En 2017 sur le plateau d’ONPC, Christine Angot s’était exprimée face à Sandrine Rousseau sur ce sujet : « Prenons la question du vocabulaire, de la féminisation des mots. Il faut qu’à "auteur" il y ait un "e", il ne faut pas dire "écrivain"  mais "écrivaine". Moi je suis écrivain, je ne suis pas écrivaine. Pourquoi ? Parce que quand je dis que je suis écrivain, dans la tête des gens qu’il y-a-t-il ? ? Quelqu’un en train d’écrire. Et quand je dis que je suis écrivaine, on dit "bah tiens, elle dit écrivaine !" Et on ne voit pas une femme en train d’écrire ».