« Le confinement nous a profondément abîmés dans notre façon de vivre », estime Nora Hamzawi

« 20 MINUTES » AVEC La comédienne Nora Hamzawi, qui vient de publier « Public imaginaire », le texte du monologue sur la vie en temps de pandémie qu’elle a joué en novembre sur France Inter, livre ses réflexions sur l’impact des confinements dans nos vies et dans son art

Propos recueillis par Fabien Randanne
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La comédienne Nora Hamzawi.
La comédienne Nora Hamzawi. — Alexandre Isard
  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un sujet de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Un an après le début du deuxième confinement en France, la comédienne Nora Hamzawi, évoque ses réflexions sur la vie en temps de pandémie.
  • Le texte de Public imaginaire, son monologue joué sur l’antenne de France Inter l’an passé, vient de paraître chez Actes Sud – Papiers. « C’était un exercice assez nouveau parce que je dis souvent que j’écris sur ce dont j’ai guéri », confie Nora Hamzawi.

Le 30 octobre 2020, la France entrait officiellement dans son deuxième confinement. Nora Hamzawi, elle, n’allait pas tarder à livrer un spectacle peu banal, pensé pour une seule représentation… en solo à la radio. Ce monologue sur la vie durant le confinement, intitulé Public imaginaire, elle l’a joué fin novembre, dans un studio de France Inter. Le texte vient de paraître chez Actes Sud. L’occasion de se (re)plonger dans la prose hilarante de la comédienne. En une soixantaine de pages, elle multiplie les anecdotes, parle de ses angoisses et décrit les situations absurdes, mettant ainsi des mots sur ce que beaucoup d’entre nous ont ressenti.

« Je vis toute cette pandémie comme un énorme chagrin d’amour. Ça fait depuis le 17 mars 2020 que je suis en rupture amoureuse, écrit-elle. Ces ruptures atroces, celles où il faut que le type te quitte pour que tu te rendes compte à quel point t’étais bien avant, à quel point tu avais de la chance. Sauf que personne ne m’a larguée, qu’on a tous le même ex et que cet ex, c’est la vie d’avant… En attendant, on se tape une sorte de relation toxique avec le gouvernement qui est un peu devenu notre pervers narcissique à nous. C’est fatigant. » Un an après le début du deuxième confinement, 20 Minutes regarde dans le rétro avec Nora Hamzawi.

Ma première question n’est pas rhétorique : Comment allez-vous ?

(Etonnée) Comment je vais ? C’est vrai que c’est une question qui a beaucoup plus de poids depuis ces deux dernières années. Avant, on pouvait juste répondre « Ça va » ou « Ça va et toi ? ». Là, je vais bien tout en étant superstitieuse et méfiante, c’est-à-dire que je dis que je vais bien tout en touchant du bois.

Dans « Public imaginaire », vous parlez du rapport au temps qui a été complètement bousculé. Le deuxième confinement commençait il y a un an. Cela vous paraît loin ? Ou, pour vous, c’était hier ?

C’est très bizarre. J’ai quand même l’impression que c’était hier, qu’on a été marqués par ça, que ce n’est pas un truc qui est derrière nous, ne serait-ce que parce que le coronavirus existe encore. On est en plein dedans avec cette troisième dose de vaccin qui arrive… Pour moi, c’est hier dans une sorte de bulle surréaliste, de parenthèse détachée du reste des souvenirs et dans un autre rapport au temps.

Ecrire « Public imaginaire » était un moyen de tenir le coup ?

Au moment où je l’ai écrit, je n’étais pas sur scène, les théâtres étaient fermés, on était tous confinés… En ce qui me concerne, j’étais davantage dans un truc de communion que centrée sur mes propres angoisses parce que ce qu’il se passait était tellement inquiétant et nouveau. Je n’ai pas eu le désir immédiat d’écrire. Petit à petit, j’ai eu une prise de conscience sur la solitude, le rapport au public, le fait d’être sur scène, que je n’avais jamais théorisée jusque-là. Je me suis demandé ce que ce besoin de faire rire, de dédramatiser, signifiait. Je me suis rendu compte à quel point le besoin de rire était important et à quel point j’en étais assez incapable à ce moment-là.

Mais, finalement, vous avez écrit…

J’ai essayé. C’était un exercice assez nouveau parce que je dis souvent que j’écris sur ce dont j’ai guéri. Je ne fais jamais vraiment de sketch sur l’actualité, parce que l’immédiateté m’angoisse, je n’ai pas le recul nécessaire pour avoir de l’autodérision ou faire de l’humour. Là j’ai eu envie de tenter l’exercice parce qu’on était tous dans une sorte de bulle, de solitude, tout en nous sentant dans la même situation les uns les autres. L’urgence d’essayer d’en faire un truc créatif, d’en rire, c’était pour tenter de ne pas trop subir la situation et de se dire qu’on pouvait en sortir quelque chose de positif.

Vous avez eu beaucoup de retours du public après ce spectacle radiophonique ?

Oui, d’ailleurs, avant Public imaginaires, Vanity Fair m’avait proposé de faire un podcast [Les Confinades, mis en ligne au printemps 2020] pour fabriquer quelque chose sur cette période. J’étais réticente au début sur le fait d’en rire, de parler de moi. J’ai fait un épisode et j’ai vu les réactions des gens qui me remerciaient, me disaient que ça leur faisait du bien d’avoir cet effet miroir dans un moment où chacun se sent seul avec lui-même. Ça m’a encouragée à continuer. Après Public imaginaire, c’était assez dingue. Je ne savais pas ce que ça allait donner de jouer un spectacle seule, en studio, en direct, sans public, sans rien et en même temps, c’était tellement en adéquation avec ce qu’on vivait. J’ai eu des réactions qui m’ont touchée. Les gens me disaient que rire leur faisait du bien. C’était effectivement hyperimportant pour notre santé mentale à tous.

« Public imaginaire » est très drôle. Il n’empêche, entre les lignes, il en dit beaucoup des souffrances psychologiques dont la population française a fait l’expérience…

On s’inquiétait pour les autres. On voyait la situation en étant chez nous, protégés, en touchant du bois, en se disant qu’on allait bien, que nos proches allaient bien et on a essayé de se satisfaire de ça. Il n’y avait pas de place, en tout cas en ce qui me concerne, pour se plaindre, alors qu’on n’a jamais été aussi seuls. C’était un moment très bizarre avec une incapacité totale de projection, ce qui est la base pour s’échapper de ses angoisses. Pour moi, la possibilité d’avoir une bonne santé mentale est liée à la capacité de rêver, de se projeter, de s’imaginer dans un monde social. Nos rêves étaient devenus minuscules, on espérait juste un retour à la normale. Il y a des moments où on a été ravis de pouvoir se déplacer à plus de tant de kilomètres… Il y a quelque chose qui nous a profondément abîmés dans notre façon de vivre. Quand on voit le succès de la série En thérapie… Avant le Covid, voir un psy était perçu comme quelque chose d’assez bourgeois. Là, on s’est aperçu que les psys étaient débordés et que beaucoup de monde avait besoin d’aide.

Que la culture soit considérée comme « non essentielle », cela vous a abîmée en tant qu’artiste ?

Non. Franchement, je ne suis pas vexée. Je ne suis pas dans l’affect ou dans l’ego quand il s’agit de décisions gouvernementales. Il y a des choses que je trouve absurdes, des choix qui me semblent aléatoires, des termes qui me paraissent mal choisis, mais, en tant qu’artiste, cela ne m’a pas affectée de savoir si je suis essentielle ou pas essentielle. D’ailleurs, je pense profondément que je ne suis absolument pas essentielle (rires) et je l’ai toujours pensé avant qu’on utilise ce mot. En revanche, c’est essentiel de parler, de rire, de pouvoir s’évader quel que soit le moyen : la culture, la vie sociale, la bouffe… Il y avait un truc assez triste dans le fait de se dire que la seule capacité d’évasion était une série Netflix.

Dans « Public imaginaire », vous dites avoir « peur de remonter sur scène, (…) peur de la joie, peur du trac, (…) peur de voir tout ce monde d’un coup ». Vous avez fini par reprendre les représentations de « Nouveau Spectacle »*. Comme cela s’est-il passé ?

Cela s’est passé avec beaucoup de culpabilité. Je n’ai attendu que ça et, une fois que c’était possible, j’ai eu peur. J’y suis allée en ayant le trac de ne plus aimer ça parce qu’on s’habitue vite à faire sans ce qu’on n’a plus – je pense que c’est aussi un instinct de survie. Il y avait un truc comme quand on a très envie d’aller à une soirée et qu’au final on se dit « Non, je suis aussi bien chez moi. » Un truc entre la déprime et la flemme, qui nous fait nous demander si ça vaut le coup, si on va vraiment passer un bon moment. Heureusement, dès les premières fois sur scène, ça a été merveilleux, parce qu’il y a une communion. On est tous ensemble et, tout à coup, un truc se passe parce qu’on a tous vécu, à des échelles différentes, ce moment de solitude, d’irrationalité, où on perdait pied. J’ai eu le sentiment que les rires étaient plus chargés de quelque chose, qu’il y avait une relation encore plus forte au public. C’était assez beau.

Comme vous le disiez à l’instant, on n’en a pas fini avec le coronavirus. La vaccination, le passe sanitaire, les antivax… Cela pourrait vous inspirer un nouveau spectacle ou, comme vous le disiez, vous n’avez pas encore le recul nécessaire ?

En général, j’aime moins parler des faits en eux-mêmes que des sentiments et des émotions qu’ils provoquent en nous. Je crois que c’est ce que j’ai essayé de faire inconsciemment dans Public imaginaire qui parle davantage de la solitude, de la routine, de l’irrationalité, que du Covid. Là, la situation ne me donne pas envie d’écrire un spectacle dessus. Après, peut-être que dans un an… Quand on écrit, on le fait toujours en étant connecté au monde dans lequel on est, donc sans doute que cela aura laissé des marques dans ma perception de moi-même, dans ma vie sociale, dans mon couple, et que je parlerai de ça, mais sans que ce soit rattaché à la pandémie.

Vous tournez actuellement sous la direction d’Olivier Assayas. Que pouvez-vous révéler à ce sujet ?

Je ne peux pas dire grand-chose. C’est une série pour HBO, adaptée du film Irma Vep. Alicia Vikander joue le personnage principal. On est en tournage jusqu’à fin novembre.

*Nora Hamzawi joue son seule-en-scène Nouveau Spectacle jusqu’au 4 décembre au République à Paris. Elle sera par ailleurs sur la scène du Casino de Paris les 25 et 26 janvier 2022.