« "Coming in" n’est toujours pas une histoire anodine, même en 2021, il faut continuer à en parler »

INTERVIEW La journaliste Elodie Font raconte dans le roman graphique « Coming in » comment elle a accepté le fait qu’elle est lesbienne, une adaptation revue et augmentée de son podcast éponyme sorti en 2017

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel
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La journaliste et autrice Elodie Font.
La journaliste et autrice Elodie Font. — Astrid di Crollalanza
  • Dans le podcast Coming in, sorti en 2017, Elodie Font racontait l’histoire de l’acceptation de sa propre homosexualité. Le succès critique et public du podcast a été considérable.
  • Quatre ans plus tard, elle sort une adaptation en roman graphique avec Carole Maurel. Une version largement revue et augmenté par rapport au podcast original.
  • Elodie Font y montre toute son évolution sur son parcours et désormais un point de vue plus affirmé sur l’acceptation relative des personnes LGBT dans la société.

S’accepter quand on est hors des normes de la société, c’est tout un chemin : il y a quatre ans, la journaliste Elodie Font racontait le sien pour accepter le fait qu’elle était lesbienne, dans le podcast Coming in, sorti chez Arte Radio. Un tas d’écoutes, de récompenses ( dont un Out d'or, en 2018), et de messages d’auditrices plus tard, Elodie Font sort une adaptation de son podcast en roman graphique, sous le même nom chez Arte éditions et Payot graphic (143 pages, 19 euros), avec la dessinatrice Carole Maurel.

Plus qu’une adaptation c’est une version revue et augmentée que propose la journaliste, qui montre toute son évolution personnelle et élargit la focale sur le reste de la société en nous offrant un rappel salutaire : être LGBT en France en 2021, ça n’est toujours pas si simple.

Coming In, le podcast, a été un gros succès, sa publication avait eu beaucoup d’écho. Pourquoi, plus de quatre ans plus tard, publier un roman graphique ?

Au début je pensais avoir déjà tout dit, je ne me voyais pas écrire un livre. Et puis j’ai été approchée par une éditrice de chez Payot qui m’a dit qu’elle trouvait dommage que je n’ai pas fait un roman graphique de Coming in, parce que ce n’est toujours pas une histoire anodine, même en 2021, il faut continuer à en parler. J’ai fini par me dire que j’avais peut-être encore des choses à dire, peut-être différemment aussi. Les quatre années ont été nécessaires pour maturer cela. Ça ne pouvait pas être uniquement un copier/coller du podcast. Même si la trame est la même, j’avais envie de montrer où j’en étais quatre ans après, comment je me sens aujourd’hui, ce que j’ai appris depuis.

Dans le podcast, vous dites que vous n’aimiez pas les « butchs », le terme qu’on utilise pour décrire les lesbiennes masculines. Cette fois vous vous qualifiez d’homophobe à une époque. Chemin faisant, vous avez plus mis les mots sur votre propre homophobie ?

C’est totalement ça ! Quand le podcast est sorti, j’avais l’impression d’être, moi, au bout du coming in. Je me suis en fait rendue compte assez vite que j’avais encore beaucoup de chemin à faire pour accepter tout un tas de choses de mon propre parcours. C’est grâce à tous les témoignages que j’ai reçus après le podcast : tous ces gens me racontaient un petit bout de leur vie et ça m’a fait avancer dans la mienne. Mon regard a évolué, en particulier sur les lesbiennes. Le mot « lesbienne », je dis dans le podcast que c’est un mot que je n’aime pas. Aujourd’hui je le trouve joli, je l’utilise beaucoup plus et j’y suis même attachée maintenant : c’est aussi parce que dans la société beaucoup plus de femmes portent ce mot.

Vous racontez dans le livre ce que cette homophobie fait aux corps et à la santé des personnes LGBT. Dans votre cas, une supposée frigidité que vous pensiez avoir parce que vous ne ressentiez rien face aux garçons : ça ne s’est pas arrêté au coming in…

Dans une des cases je dis : « Mes angoisses n’ont pas totalement disparu. Comment se faire confiance quand on s’est menti pendant des années, quand on n’a pas su reconnaître ses sentiments, pas su les accepter, pas su les partager. Comment faire pour aimer sans douter ? » Je pense que le chemin est extrêmement long quand on s’est longtemps forcé. Car ton corps s’en souvient, il s’en souviendra toute ma vie. Mon esprit se souvient de ce que je me suis infligé, de ma difficulté à m’accepter. Alors certes, je peux me dire que je suis heureuse aujourd’hui mais je pense qu’il reste une cicatrice, je suis contente d’avoir réussi à mettre des mots là-dessus. Et puis il y a l’épuisement provoqué par tous ses questionnements internes. J’ai voulu l’illustrer par un combat de boxe parce que c’est violent ce qu’on se dit à ce moment-là. Tout cela se ressentait physiquement : je dormais mal, j’avais perdu beaucoup de poids. J’étais en train de m’effacer.

L’homophobie plus globalement dans la société est aussi beaucoup plus présente. Est-ce qu’il y a eu un double coming in : la découverte de votre homosexualité et la découverte que l’homosexualité en France, c’est toujours pas si simple ?

Clairement, parce que quand j’ai écrit le podcast je pensais que j’arrivais après la bataille. C’est en lisant tous les messages que j’ai reçus après la publication du podcast, et encore longtemps après, que j’ai compris que je m’étais trompée. Faire son coming in et son coming out c’est toujours quelque chose de très intense pour soi. Est-ce devenu simple de se dire qu’on est différent dans notre société ? Je n’en suis pas certaine. Même si l’environnement global est peut-être plus ouvert ce n’est sans doute pas le cas partout ni dans tous les milieux, même dans la jeunesse. A titre personnel, je crois que je suis plus militante aujourd’hui qu’en 2017. J’ai tellement entendu de gens depuis me remercier en me disant qu’on manque tellement d’histoire, de représentations… Et c’est vrai ! Moi aussi ça m’a manqué ! Ça me manque toujours ! Sur le fait d’être maman dans un couple lesbien, il n’y a tout simplement pas de représentation. Donc il faut continuer à en parler et c’est aussi pour ça que j’ai dit sur les réseaux sociaux que j’attendais un enfant. Je n’avais pas du tout conscience de ça en 2017.

Malgré toutes ces difficultés, qui ne sont vraiment pas sous estimées dans le livre et c’est tout à son honneur, c’est quand même le récit d’une libération…

Ah ça fait du bien ! Pour moi le coming in a provoqué beaucoup de légèreté. J’étais très joyeuse. C’est le sentiment d’arriver à une adéquation avec soi. Tu sais qu’au fond de toi qu’il y a quelque chose qui n’est pas exactement comme ce que te racontent les autres. Et là, je me suis dit « je suis enfin au bon endroit ». C’est anecdotique mais moi ça s’est exprimé par les fringues par exemple : d’un coup je me sentais autorisée à m’habiller comme je voulais. Ça paraît débile dit comme ça mais c’est énorme en fait de s’autoriser ça.

La fin du livre est très différente de celle du podcast puisque vous avez divorcé depuis. Sur le ton aussi, qui semble plus serein ou apaisé. C’est ça le signe du coming in qui n’est jamais vraiment terminé, comme vous le dites dans le livre ?

Complètement : je le ressens que le coming in est encore en train se faire. C’est de l’acceptation de soi tout le temps et à tous les étages. J’aurai pu ne pas parler de ce divorce, après tout les gens qui n’ont pas écouté le podcast ne savent pas que j’étais mariée à l’époque. Et je me suis dit qu’il fallait aussi raconter que les couples homos divorcent. On est encore un peu fleur bleue dans les représentations des amours lesbiennes. Dans les prochaines années ça va être intéressant de voir quels récits émergeront pour raconter les histoires d’amour homo dans toutes leurs complexités elles aussi. Qu’on n’en reste pas au « ça a l’air tellement mieux d’être lesbienne » : oui, c’est vrai, mais ce n’est pas aussi simple que ça !