Journées du patrimoine : Un bon costume vaut mieux qu’un long discours

HISTOIRE A l’occasion des Journées du patrimoine, de nombreuses institutions invitent des troupes de reconstitutions historiques

Benjamin Chapon
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La troupe Les Ambiani en démonstration
La troupe Les Ambiani en démonstration — Les Ambiani
  • Les troupes de reconstitution historique travaillent de plus en plus souvent avec des musées ou institutions officielles.
  • Ces associations de passionnés mettent souvent leur savoir et leur savoir-faire au service de la transmission de l'histoire.
  • Au-delà du travail de médiation, un partenariat scientifique s’installe parfois entre les troupes d'amateurs et les professionnels des musées ou archéologues.

On dit parfois (attention cliché) que les vieilles pierres racontent des histoires (oui, c’est un cliché, mais on vous avait prévenu). Mais parfois, et en l’occurrence dans de nombreux lieux ouverts ce week-end à l’occasion des Journées du patrimoine, ce sont des humains, pas du tout vieux, qui raconteront l’histoire.

Un temps ringardisées par des spectacles de bas niveau, les reconstitutions historiques connaissent un nouveau souffle depuis quelques années. Trois ans après la fin des commémorations de la Grande Guerre et en pleine année Napoléon, le grand public a eu de nombreuses occasions de découvrir ces passionnés du costume d’époque qui reconstitue des scènes – souvent des batailles – historiques.

Débarquement Viking

Mais depuis quelques années, d’autres périodes historiques – plus anciennes – sont explorées telles que les époques gauloises et romaines ou les longs siècles du Moyen-Âge. Chaque troupe s’intéresse à une période précise, les Ambiani ou l’association Contoutos Atrébate (gaulois époque Guerre des Gaules) n’ont donc rien à voir avec la Légion VIII Augusta, une légion romaine du Ier siècle de notre ère, et encore moins avec les très très nombreuses troupes de reconstitutions vikings.

La troupe Les Ambiani en démonstration
La troupe Les Ambiani en démonstration - Les Ambiani

« Il y a un goût grandissant pour les périodes anciennes », constate Thibaut Hycarius, qui pratique la reconstitution historique et en parle sur ses nombreux réseaux, à commencer par sa très populaire chaîne YouTube Histoire appliquée, la première du genre en France. « Au cours des dernières années il y a eu une multiplication des films et séries historiques, ou qui font référence à un passé fantasmé, comme Game of Thrones. Il a suffi d’une série un peu populaire sur les Vikings pour que les troupes se multiplient… » Mais les associations de reconstitution historique n’ont pas entendu HBO pour grandir.

A la conquête des musées

Avec ces associations, dont l’existence remonte souvent aux années 1990, les troupes sont sortis du simple folklore ancien. « La reconstitution historique a gagné en sérieux en travaillant avec des chercheurs et des musées. L’histoire vivante est devenue une de leurs cartes pour faire de la médiation », explique Thibaut Hycarius.

Lartoupe « Un poil d’histoire » au Musée Saint-Raymond
Lartoupe « Un poil d’histoire » au Musée Saint-Raymond - Christelle Molinié/Musée Saint-Raymond

Un avis partagé par Laure Barthet, directrice du Musée Saint-Raymond, à Toulouse, elle-même reconstitutrice depuis ses 13 ans : « Les deux mondes communiquent enfin et s’interpénètrent. Il y a une génération de professionnels de musées qui sont aussi reconstituteurs. En termes de médiation, avoir une troupe de reconstitution historique dans son musée ou sur son site historique, c’est ouvrir les portes du paradis ! L’histoire vivante ça fait toujours un carton. On casse la distance avec les objets et avec la matière historique. On établit un lien direct, réel. »

Tirer l’épée de la connaissance

« Il y a un cliché très tenace sur le poids des épées médiévales, raconte par exemple Laure Barthet. Pour faire passer le message qu’elles étaient maniables et légères, le plus simple reste d’en coller une entre les mains des visiteurs. Et là, il y a une épiphanie. Le public réalise qu’il s’agit d’un objet technologique remarquable. »

« Franchement, faire manipuler les objets, ça marche à tous les coups, complète Thibaut Hycarius. N’importe qui peut trouver quelque chose dans l’histoire qui l’inspire, l’intéresse, lui donne envie d’apprendre ! L’humain est naturellement curieux, il suffit juste d’appuyer sur le bon bouton. »

La troupe Les Ambiani en démonstration
La troupe Les Ambiani en démonstration - Les Ambiani

Mais attention, il y a les bons et les mauvais reconstituteurs. « C’est un milieu qui a ses codes, ses principes, ses chapelles, explique Laure Barthet. Et, en tant que professionnelle des musées, il faut bien cadrer la demande et connaître les troupes. Il y a des reconstituteurs qui ont un super matos et des costumes géniaux mais qui sont des billes en médiation. Au contraire, il y a des associations capables de fournir un très bon spectacle, qui savent gérer différents publics, mais qui vont être moins sérieuses sur le plan scientifique. »

La racoleuse de la culture

Parmi les associations particulièrement prisées des musées et institutions pour la qualité de leur travail, il y a les Ambiani, spécialistes de la Gaule de la fin de notre ère et troupe d’élite de la reconstitution historique. « Ce n’est pas un milieu qui a des règles bien fixes, il y a plusieurs démarches, mais de plus en plus les troupes s’orientent vers de la reconstitution très précise, très documentée », explique Manon Tibout, trésorière des Ambiani.

La troupe Les Ambiani en démonstration
La troupe Les Ambiani en démonstration - Les Ambiani

« Chez nous, la démarche est une reconstitution à but de médiation, poursuit Thomas Dunais, président de l’association. J’utilise souvent une métaphore : la reconstitution fait la racoleuse pour la culture. On est le néon qui clignote, on a une dimension spectacle. Le but est de faire entrer dans la boutique de l’histoire, de la culture, de l’archéologie… »

Apprendre en tapant

Une fois accroché, le public doit retenir quelque chose. C’est là que le partenariat avec les conservateurs de musées ou de monuments historiques prend tout son sens. Une fois que vous vous êtes amusés à taper sur le casque du légionnaire romain, il faut bien écouter…

« On mise sur une éducation informelle, on fait apprendre sans s’en rendre compte, explique Thomas Dunais. Les gens ont besoin de répétition des mêmes choses pour comprendre et retenir. La reconstitution est souvent une reformulation d’une information donnée dans le musée. »

Débats sur le point de croix

Si les reconstituteurs savent si bien faire œuvre de pédagogie c’est qu’eux-mêmes ont dû se coltiner un tombereau de connaissances historiques pour arriver à leurs fins. « L’accès aux sources a changé, précise Thomas Dunais. Aujourd’hui se procurer des rapports de fouilles archéologiques est plus facile. Cette documentation nous donne du grain à moudre ! On est un milieu très compétitif, on veut toujours avoir accès aux meilleures informations pour faire les costumes les plus précis… »

La troupe « Les lions du Kent » au Musée Saint-Raymond
La troupe « Les lions du Kent » au Musée Saint-Raymond - Troupe « LJean-Baptiste Cyrille-Lytras/Musée Saint-Raymond

« On parle quand même de gens capables de se prendre le chou pendant des heures sur le type de point de couture à réaliser sur une tunique en fonction de l’époque, du statut social du personnage qu’on veut incarner… », rigole Laure Barthet.

Mais la reconstitution n’est pas forcément un travail de précision millimétrique. Comme le raconte Thibaut Hycarius : « Il y a deux gars en Corse qui ont taillé une pirogue monoxyle avec des haches néolithiques. En pierre donc. En deux jours, à partir d’un tronc d’arbre, ils peuvent te sortir une pirogue de quatre mètres de long, hyper stable ! »

Déontologie de la reconstitution

Pour Thibaut Hycarius, « en réalité, la reconstitution, c’est une excuse pour apprendre… Pour nous reconstituteurs, il y a une énorme phase de recherches, comme une enquête, avant de nous lancer dans la fabrication des costumes et objets. Il faut qu’on ait l’image la plus précise possible de ce qu’on veut recréer. »

Le reconstituteur spécialiste des armes médiévales explique même qu’il y a une forme de déontologie du reconstituteur : « Il faut faire attention avec le public lors de nos sorties. Le pouvoir de l’image est très fort. Une reconstitution historique, ça reste dans la tête des gens beaucoup plus qu’un texte de musée par exemple. Il faut qu’on soit très transparents sur nos doutes. Quand on fait de la médiation on dit clairement ce dont on est sûr, ce qu’on ne sait pas, et ce sur quoi on a des doutes. »

Euréka (reau d’arbalète)

Parfois, surtout quand elle est accompagnée par des chercheurs ou institutions scientifiques, la reconstitution historique s’approche ainsi du champ de l’archéologie expérimentale. Par exemple, Thibaut Hycarius a développé un travail autour des arbalètes du 13e siècle avec des balisticiens, des médecins légistes… « C’est différent de mon travail de reconstitution historique, c’est un long processus de recherche scientifique à part entière. Mais grâce à ça, on a pu comprendre, par exemple, comment faire tenir le projectile quand on tire vers le bas, en cas de siège. On l’a compris à force d’essais. »

De nombreux reconstituteurs historiques rêvent de pouvoir ainsi travailler avec des scientifiques pour aller plus loin que la confection de costumes. « Cela nécessite un protocole strict, ça demande du temps et de l’argent, tempère Laure Barthet. Or, ces troupes sont constituées d’amateurs et cette passion est très coûteuse. Je ne préfère pas imaginer l’argent que j’ai investi dans mes tenues de guerrières du 13e siècle ces dernières années… »