Littérature : Pourquoi et comment le « Germinal » d’Émile Zola est devenu un roman culte

GUEULES NOIRES Découvrez, chaque jour, une analyse de notre partenaire The Conversation. Aujourd’hui, une universitaire nous explique combien le roman de Zola fascine depuis sa première publication

20 Minutes avec The Conversation
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Le comédien Louis Peres dans la série tv Germinal (2021)
Le comédien Louis Peres dans la série tv Germinal (2021) — Thibault Grabherr - FTV - Banijay
  • Le roman Germinal a captivé plusieurs générations de lecteurs et apporté aux mineurs la dignité à laquelle ils aspiraient, selon notre partenaire The Conversation.
  • Zola n’avait pourtant rien d’un précurseur puisque entre 1866 et 1885, pas moins de dix romans et nouvelles portant sur la mine et les mineurs avaient été publiés.
  • L’analyse de ce phénomène a été menée par Diana Cooper-Richet, chercheuse au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines – Université Paris-Saclay.

Au moment où le roman de Zola, Germinal, est présenté au public français pour la première fois sous la forme d’une minisérie télévisée en six épisodes (coproduction franco-italienne bientôt sur France 2), il faut se souvenir qu’avant même d’être publié en version livre chez Charpentier en 1885, c’est en format feuilleton qu’il paraît entre le 26 novembre 1884 et le 25 février 1885 dans le quotidien Gil Blas. C’est là que les lecteurs se sont familiarisés avec les aventures de Catherine et de Lantier.

VIDÉO : « Germinal », bande-annonce de la série télévisée (2021)

Les Houilleurs de Polignies

« Siècle du journal », le XIXe siècle voit fleurir au rez-de-chaussée des premières pages des quotidiens, ainsi que dans les pages intérieures des hebdomadaires et des revues, des feuilletons qui font rage parmi les amateurs, de plus en plus nombreux, de littérature populaire. Le premier d’entre eux – La Comtesse de Salisbury, d’ Alexandre Dumas – commence à paraître en 1836 dans le quotidien La Presse d’Émile de Girardin.

C’est grâce à ce type de lecture que les Français découvrent progressivement le monde de la mine, d’autant qu’ils ne peuvent plus guère ignorer l’importance économique de l’industrie minière qui, dans les années 1870, emploie quelque 110.000 personnes. Peut-être certains ont-ils lu le tout premier « roman de la mine », Les Houilleurs de Polignies d’ Élie Berthet – auteur d’une centaine de romans et premier à avoir osé situer son récit dans une mine –, paru dans la « Bibliothèque variée » chez Hachette en 1866.

Zola, depuis 1862, est employé par cette grande maison d’édition où il est rattaché au service de la publicité nouvellement créé. Dans ce cadre, il est chargé de rédiger, pour le Bulletin du libraire et de l’amateur de livres, les notices des livres à paraître. En janvier 1866, la note qu’il écrit sur Les Houilleurs de Poliginies est élogieuse :

Monsieur Elie Berthet sait admirablement dramatiser ses récits […], il nous fait descendre dans une mine de houille et il traite […] avec beaucoup de talent ces scènes de désespoir et d’angoisse qui se passent dans les entrailles du sol […] le livre est plein de très curieux détails sur la vie et les mœurs des houilleurs. C’est un monde particulier et étrange dont le romancier a tiré parti en conteur pittoresque et intéressant […]. La partie dramatique est habilement mêlée aux détails techniques et rien n’est plus attachant que les amours d’Amélie et de Léonard, se déroulant au milieu des péripéties des houilleurs conduits pas un coquin qui finit par expier ses crimes.

Aux origines de Germinal

Mineurs belges en 1892 © Bibliothèque Ulysse Capitaine (Liège, Belgique)

Près de vingt plus tard, le père des Rougon-Macquart se rend à Denain (Nord) du 23 février au 2 mars 1884, à la fosse Renard de la Compagnie des Mines d’Anzin, où une grève s’est déclarée. Là, en compagnie du député socialiste de Valenciennes Alfred Giard, qui le fait passer pour son secrétaire, il « descend au fond ». Comme on peut le découvrir dans ses Carnets d’enquête, publiés dans la collection Terre humaine chez Plon, Émile Zola « a revêtu la chemise, la culotte, ou cule, la veste, le jupon, il a coiffé le béguin bleu et le chapeau de cuir dur, ou barrette, il est allé chercher la lampe individuelle et il est entré dans la « berline » de descente », devenant ainsi l’espace d’un jour, un mineur parmi les mineurs, risquant sa vie à leurs côtés !

Fort de cette expérience et de ses abondantes lectures, notamment techniques et médicales, il s’est sans aucun doute souvenu du roman de Berthet qui contenait déjà tous les stéréotypes de ce qui deviendra un quasi-genre littéraire : le « roman de la mine ».

Comme dans Germinal, et comme dans quasiment tous les autres récits de ce type, on y retrouve : une foule de travailleurs exploités, une catastrophe souterraine, un sauvetage difficile, une ducasse (fête régionale), un mouvement social. Mais aussi un groupe de personnages, souvent assez manichéens, comprenant un jeune ingénieur, un ouvrier frondeur, un patron en difficulté, une jeune fille – ouvrière ou fille du patron de la mine, selon que le feuilleton soit rose, ou noir comme Germinal qui se place d’emblée sur le terrain de la lutte entre le Capital et le Travail.

VIDÉO : « Germinal », le roman résumé et expliqué (E. Lanier/Mediaclasse)

Zola est loin d’être un précurseur puisque entre 1866 et 1885 pas moins de dix romans et nouvelles, portant en partie ou en totalité sur la mine et les mineurs, ont été publiés. Mais, aucun d’entre eux ne provoquera une bombe éditoriale, un séisme littéraire, comparable à celui causé par le plus célèbre volet des Rougon-Macquart.

Germinal, le roman des mineurs du XXᵉ siècle

En moins de deux décennies la corporation des mineurs s’est approprié Germinal, faisant sien ce roman naturaliste. En témoigne la présence aux obsèques de l’écrivain d’une délégation de « gueules noires » (des mineurs venus de Denain vêtus de leurs habits de travail et avec leur fanfare). Ils accompagneront le convoi jusqu’au cimetière de Montmartre. Comme le note un journaliste de L’Aurore dans l’édition du 6 octobre 1902 : « Ils portent une boîte en bois blanc, dans laquelle se trouve une couronne qu’ils viennent déposer sur la tombe de celui qui chanta leurs misères » ; et, de la foule rassemblée au cimetière, montent des cris : « Germinal, Germinal » !

A l’autre bout du siècle, en 1992-1993, lors du tournage du long métrage de Claude Berri, un certain nombre d’anciens mineurs – le dernier puits dans la région ayant fermé à Oignies (Pas-de-Calais) le 21 décembre 1990 – sont invités par le metteur en scène à jouer leur propre rôle. Nombre d’entre eux semblent avoir été particulièrement motivés par les scènes de protestation collective, de manifestations et de grève ! Un petit groupe de participants a même composé un texte en vers offert à l’acteur Renaud, admiré dans le rôle de Lantier.

Le chanteur Renaud dans le rôle du Lantier de Germinal © C. Berri/Renn Production

Notons également la création, au cours du tournage, d’une « Association des amis de Germinal et anciens mineurs », ainsi que l’augmentation du nombre d’exemplaires du roman vendus dans les librairies du nord de la France.

Mais l’engouement pour Germinal ne se limite pas aux anciens membres du « Peuple de la nuit ». Nombreuses sont les personnalités politiques de tous bords à se rendre sur le lieu du tournage. Le culte de Germinal atteindra même les sommets de l’État. Le président François Mitterrand, réputé être fin connaisseur de littérature, se voit même présenter par Claude Berri le scénario de son film ! La minisérie réalisée par David Hourrègue et Julien Lilti, qui se sont autorisé quelques libertés avec le récit originel – ajoutant quelques personnages – relance à son tour l’intérêt du grand public pour cette œuvre. Mais Germinal, chef-d’œuvre inégalé, a-t-il toujours la même place dans l’univers mental de nombreux Français ?

De la mine à l’écriture

Pour les hommes du charbon, ce roman, signé par l’un des plus grands écrivains français, entré au Panthéon dès 1908, a donné à leur corporation la dignité à laquelle ils aspiraient. Certains d’entre eux – environ 70 mineurs francophones – qui se réclament de Germinal, ont été conduits sur le chemin de l’écriture, quasiment toujours autobiographique. Mais pour la plupart, comme pour l’écrivain-mineur belge Constant Malva (1903-1969) : « Zola a tout dit, il s’est servi magistralement de tous les éléments que la mine peut fournir pour un roman » !

Houillères de la région liégeoise © ComputerHotline/Wikimedia CC BY-SA

Ce « roman culte du fond » a, selon Henri Mitterand, grand connaisseur de l’œuvre de Zola, su cristalliser « toutes les virtualités tragiques, épiques et symboliques » du monde de la mine. Si Zola n’a pas su anticiper une catastrophe aussi terrible que celle qui s’est produite à Courrières (Pas-de-Calais) le 10 mars 1906, au cours de laquelle 1099 mineurs trouvent la mort, il a senti toute la violence contenue dans les bassins miniers, à son époque.

Sa description de la sauvage émasculation de Maigrat l’épicier qui refuse de faire crédit aux familles de mineurs affamées et révoltés paraît impensable. Pourtant dans la réalité, en 1886 à Decazeville, les houilleurs de cette cité minière défenestrent, dans une scène d’une barbarie inouïe, l’ingénieur Watrin, donnant ainsi naissance à l’expression « watrinade ».

Ce roman naturaliste, qui donné des lettres de noblesse aux « gueules noires », occupe une place à part dans la littérature française. Ses héros de chair et d’os se sont entièrement reconnus dans le portrait de leur vie, s’appropriant l’œuvre avant la mort de son auteur pour s’en réclamer, ensuite, plus d’un siècle durant.

Connu et reconnu dans le monde entier, Germinal a inspiré bien des écrivains, comme Baldomero Lillo (1867-1923), pour ne citer que lui, qui se voulait le Zola chilien, mais également des cinéastes comme Capellani en 1903 et Yves Allégret (en 1963) qui, dans son film intitulé également Germinal, fit jouer Claude Brasseur et Jean Sorel.

Cette analyse a été rédigée par Diana Cooper-Richet, chercheuse au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines – Université Paris-Saclay.
L’article original a été publié sur le site de 
The Conversation.

Déclaration d’intérêts

Diana Cooper-Richet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.