« J’ai adoré l’Eurovision, mais ce n’est pas ce concours qui m’a faite », confie Barbara Pravi

« 20 MINUTES AVEC » La chanteuse, dont le premier album, « On n’enferme pas les oiseaux », sort ce vendredi, évoque pour « 20 Minutes » ses nouvelles chansons, sa participation à l’Eurovision et son rôle dans « The Artist »

Propos recueillis par Fabien Randanne
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Barbara Pravi est autrice, compositrice et interprète.
Barbara Pravi est autrice, compositrice et interprète. — Nicolas and Siermond
  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un sujet de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • L’autrice, compositrice et interprète Barbara Pravi sort ce vendredi son premier album, On n’enferme pas les oiseaux.
  • « J’étais très mauvaise à l’école. Je suis très mauvaise quand on m’impose quelque chose. Dans ma manière d’écrire, il n’y a pas toujours de rimes, il y a plein de trucs bancals, c’est comme ça. Petite, je voulais être écrivaine. Finalement, je ne suis pas très loin du compte », raconte l’artiste de 28 ans qui a représenté la France à l’Eurovision.

Avant que l’interview commence, Barbara Pravi confie avoir n’avoir qu’à peine fermé l’œil les deux nuits précédentes. A l’approche de la sortie, ce vendredi, de son premier album, On n’enferme pas les oiseaux, l’artiste de 28 ans n’est pas tant stressée qu’impatiente de vivre ce moment qu’elle a longtemps attendu. La concrétisation d’années de travail, l’accomplissement après bien des galères. Ce premier disque lui ressemble. Authentique et sans concession aux formatages. Il laisse entendre des rythmes de bossa-nova, de valse ou de tango allant à rebours de ceux qui font bouger notre époque. Mais les chansons sont bien d’aujourd’hui : l’autrice, compositrice et interprète mène la danse, impose le tempo de ses mots, parle d’elle, de ses vulnérabilités et de ses forces. « Quand on est capable d’énormes joies, on est capable de profondes tristesses aussi. Ce qui est magnifique, c’est de réussir à allier les deux », dit-elle, une fois l’entretien entamé. Elle parle de Saute, nouvel extrait de l’album, né d’abord comme « un slow langoureux » ne la satisfaisant pas et ne faisant pas l’unanimité autour d’elle. Elle a fini par trouver la solution : « Il fallait qu’on la rende joyeuse, c’est une chanson qui parle de faire des choix, d’avancer, de déployer ses ailes. » Barbara Pravi, elle, a pris son envol musical.

Il y a trois mois, vous participiez à l’Eurovision. Quel regard portez-vous, avec le recul, sur cette expérience…

L’Eurovision​, c’est tellement énorme que, même si tu te projettes, eh bien, c’est encore plus que ce que tu imagines. Ce concours, je l’ai pris comme un épisode de Black Mirror : tu te retrouves dans un truc où tu as plein d’humains qui vivent ensemble pendant quinze jours et toi, là-dedans, il faut que tu t’en sortes – en faisant un bon résultat, mais aussi intérieurement, en restant toi-même pour ne pas que tout ça te bouffe.

La deuxième place, c’était une victoire en soi ?

J’ai prié pour avoir la deuxième place. A un moment donné, je me suis laissée prendre au jeu, tout le monde me disait que j’allais gagner, donc j’y ai pensé. Puis j’ai appelé ma manageuse : « Tu imagines, demain, on est premières ? » Elle m’a répondu : « Cela n’arrivera pas Barbara, parce qu’on n’a pas envie d’être premières ». Je ne le souhaitais pas parce que je savais que cela allait être des mois ou des années où j’allais être estampillée Eurovision, avec cette chanson, Voilà, dont je risquais de ne jamais sortir. Pour construire une carrière, c’est plus difficile. Les Måneskin [le groupe italien victorieux] avaient sorti des albums avant, ils étaient connus pour davantage que leur chanson de l’Eurovision. Moi, j’aurais été Voilà toute ma vie. J’aurais été malheureuse d’être associée à une seule chose alors que je suis tellement multiple.

Le titre de votre album, « On n’enferme pas les oiseaux », phrase extraite des paroles de votre chanson « L’homme et l’oiseau », souligne ce refus d’être formatée, contrainte, limitée ?

Exactement. C’était une évidence : cela résume tout ce que je suis, mon disque et mon parcours.

Cela a été difficile d’imposer vos choix pour cet album ?

Pas du tout. Mais cela fait longtemps que je travaille avec des gens qui facilitent ma trajectoire. J’ai une relation géniale avec mon label. Comme c’est un label de rap – avec Ours, nous sommes les seuls à faire de la chanson française –, ils ne comprennent tellement pas ma musique ! Depuis le début, notre deal, c’est : laissez-moi faire. Ils acceptent, jusqu’au moment où ils n’ont plus de budget. C’est déjà arrivé dans le passé. On a dû trouver des solutions. Les clips de Notes pour trop tard et Chair [en 2019 et 2020], on les a faits de bric et de broc. Je faisais mes fiches de prod, je payais des trucs, je faisais du troc avec des copines, je ne pouvais pas payer les réalisateurs, mais je leur disais : « Je vous jure que je vous le rendrai. »

Le fait d’avoir eu une très mauvaise expérience auparavant vous a permis d’en tirer des leçons et de savoir ce que vous vouliez et ne vouliez pas ?

C’était lors des trois premières années de ma minuscule carrière. C’était au sein du même label, mais ce n’était pas le même patron, ni les mêmes équipes. J’étais très jeune. Tu t’entoures des premières personnes que tu trouves et, souvent, ce ne sont pas les bonnes. Cela m’a permis de savoir ce que je ne voulais pas et puis de faire des projections sur la personne que j’ai envie d’être. Je me disais que quand je saurais qui je suis, la femme que je suis, alors, naturellement, l’inspiration viendrait pour former quelque chose de compact. Je crois que c’est ce que j’ai réussi à faire avec cet album : vous me voyez dans la vie, en interview, sur scène ou à la maison, tout est pareil, je suis la même personne.

Dans un récent post sur Instagram, vous avez évoqué la période difficile, il y a quatre ans, où vous n’alliez pas bien. Il vous a fallu, toucher le fond – c’est peut-être trop fort comme expression…

Franchement, c’est ce qu’il s’est passé. Avant de rencontrer Elodie [Filleul, sa manageuse], on m’avait tellement brisée, on me faisait tellement sentir que je n’étais rien sans les autres qui m’entouraient et que j’avais virés que je pensais à arrêter la musique. J’étais tant détruite de l’intérieur que je m’étais résolue à faire autre chose. En même temps, on ne m’a jamais retiré l’idée que je savais écrire. Je me suis dit que, tant pis, je ne serai jamais chanteuse, mais que je pourrais peut-être être auteure pour les autres. J’ai appelé, rappelé des gens que j’avais rencontrés des années plus tôt, comme Igit, pour leur proposer qu’on se voie, d’écrire. Cela a démarré comme ça. En écrivant pour les autres, j’ai repris confiance, je me suis rendu compte que j’étais douée en studio.

« Voilà » a été le point de départ du nouvel album ?

Je ne me suis jamais dit que c’était à partir de telle ou telle chanson que je démarrerais l’album. Par exemple, La Femme, je l’avais composée pendant que je préparais mon EP Reviens pour l’hiver [sorti en 2020]. Mais, à cette époque, je ne l’ai pas senti et, à la place, j’ai écrit Personne d’autre que moi. Quand j’ai planché sur mon album, c’était le bon moment pour La Femme. La Ritournelle, je l’ai enregistrée il y a deux ans et demi, je ne l’ai jamais rechantée, c’est la version de maquette qui figure sur le disque. L’homme et l’oiseau et Le jour se lève ont deux ans. Je savais qu’un jour, toutes ces chansons seraient réunies et dessineraient quelque chose de cohérent.

Dans vos chansons, « je », c’est vous ?

Toujours. Je ne suis pas une romancière. Pour l’instant, je n’arrive pas à mettre de moi dans d’autres personnages que j’invente. La musique reste pour moi une thérapie heureuse, ça m’aide. Je suis consciente que la personne que je suis aujourd’hui s’est dessinée parce que j’ai réussi à mettre des mots sur des choses que je vivais.

La chanson « La Vague » surprend. Vous y confessez être colérique. Une facette de vous que l’on ne soupçonnerait pas…

Parce que je ne le suis plus du tout. J’aime beaucoup cette chanson parce que c’est presque un acte de foi. J’étais la personne la plus colérique du monde, mais vraiment, c’était violent pour moi et pour les autres. C’est l’un de mes gros défauts sur lesquels j’ai travaillé. J’ai compris que cela venait d’un sentiment d’injustice. Je ne me sentais jamais à ma place, toujours incomprise. Cela s’est remis en ordre au moment où j’ai quitté mes anciennes équipes, où j’ai commencé à me trouver… Quand tu n’as plus peur de toi, plus tu es bien avec toi-même, moins tu as de raisons de te mettre en colère car tu apprends à l’utiliser comme une force.

Ces dernières années, vous avez évoqué votre IVG dans la chanson « Chair », les violences conjugales dans « Le Malamour »… Sur votre album, « La Femme » est une chanson féministe. C’est important pour vous d’aborder ces thèmes, de prendre position ?

Je ne me pose pas ces questions. Je ne fais pas les choses par souci du paraître mais parce que je sens que c’est le moment de le faire, pour moi et pas pour quiconque me l’aurait demandé. La Femme est une chanson féministe mais il y est surtout question de ma façon de penser la femme. Quand j’ai fait la réécriture de Kid [une relecture au féminin de la chanson d’Eddy de Pretto], j’avais 24 ans. A l’époque, le féminisme était un mot qui n’existait presque pas, du moins pas comme il existe aujourd’hui. Tous les mots que j’ai employés à chaque fois dans mes chansons étaient ceux que je ressentais alors. Notes pour trop tard [réécriture du titre d’Orelsan, sortie en 2019] m’a sauvé la vie. Aujourd’hui, je ne l’écrirais pas du tout de la même façon, parce que je ne suis plus au même endroit dans ma construction, mais à ce moment-là de ma vie, ces mots que je me suis adressé en les adressant à tout le monde m’ont donné de la force. Ils m’ont permis, dans cette période où je ne savais plus qui j’étais, d’affirmer que personne ne pouvait détruire ce que j’étais. Ce n’est pas aux autres de décider si tu es quelqu’un de bien ou non, c’est à toi. Ce sont tes actes, ta manière de te perfectionner, de te grandir qui te déterminent.

Ce sens du mot juste et ce goût de l’écriture viennent d’où ? De l’enfance ? Vous aviez de bonnes notes en rédaction ?

J’étais très mauvaise à l’école. Je suis très mauvaise quand on m’impose quelque chose. Dans ma manière d’écrire, il n’y a pas toujours de rimes, il y a plein de trucs bancals, c’est comme ça. Petite, je voulais être écrivaine. Finalement, je ne suis pas très loin du compte. J’ai toujours aimé lire. Lire et écrire, cela va ensemble. Je ne crois pas trop aux personnes qui écrivent sans lire un bouquin : à un moment donné tu tournes en rond.

Vous partagez régulièrement sur Instagram vos coups de cœur littéraire. Vous avez un auteur fétiche ?

J’en ai plein. J’ai des obsessions. Quand j’ai découvert Romain Gary, j’ai lu tout Romain Gary. Ensuite, j’ai lu tout Françoise Sagan, tout Christian Bobin… Alessandro Barrico est un auteur italien formidable. Je suis complètement zinzin de Goliarda Sapienza et je ne suis pas encore sortie de ma zinzitude. C’est par vague.

La page de l’Eurovision est définitivement tournée ? Des anciens artistes participants sont parfois conviés à apparaître sur la scène par la suite… Si les organisateurs de la prochaine édition en Italie vous y invitent vous irez ?

Ça m’étonnerait que je sois invitée, je suis boycottée en Italie. Mais pourquoi pas, si je suis disponible, oui ! Je suis pleine de reconnaissance pour cette expérience. Je suis encore en contact avec tous les techniciens néerlandais, ils seront tous invités aux concerts que je ferai aux Pays-Bas. J’ai adoré, mais je ne me vois pas comme une artiste Eurovision. Ce n’est pas ce concours qui m’a faite. Je faisais avant et je ferai après. Par contre, c’est vrai que ça a changé ma vie, que ça a été une lumière incroyable sur ma carrière.

Boycottée en Italie, c’est-à-dire ?

Pour l’instant, mes dates de concert en Italie, c’est un peu compliqué, c’est le plus dur à caler, mon album ne sort pas en physique là-bas [il sort ce vendredi dans plusieurs pays européens] et je ne suis pas invitée sur le territoire italien. Alors que je les aime, les Italiens, j’adore l’Italie !

Après la finale, les Français ont été accusés par des Italiens d’être mauvais perdants et d’avoir accusé à tort le chanteur des Maneskin de s’être drogué. Cela vous a valu des commentaires de haters italiens. Cela ne s’est pas calmé ?

J'en ai tous les jours, je ne les lis pas. Des « vaffanculo » dans mes DM, cela me passe au dessus, mais c’est une vague de haine reloue. Au début, cela m’a fait marrer parce que je ne me sentais pas concernée. Après, si ça se trouve, je ne suis pas boycottée en Italie mais je trouve ça un peu étrange que ce soit le seul pays avec lequel c’est compliqué.

L’un de vos autres faits d’armes de cette année, c’est la chanson « Bim Bam Toi », que vous avez coécrite avec Igit pour Carla, qui a intégré le jeu « Fortnite ». Cela vous évoque quoi ?

Je ne savais pas ce qu’était Fortnite. C’est mon mec qui m’a dit que c’était énorme. Ce n’est pas mon monde, donc ça ne me fait rien. Mais c’est trop cool, surtout pour Carla. Les auteurs et compositeurs, leur rôle, c’est de rester derrière.

Vous aurez aussi bientôt un rôle à jouer dans « The Artist », le télécrochet réservé aux auteurs, compositeurs et interprètes lancé par Nagui le 11 septembre sur France 2…

Je serai dans le jury d’une émission, normalement. J’ai dit à Nagui que moi, jurée, cela allait être horrible parce que je ne pourrai jamais juger quelqu’un. Je vais dire oui à tout, comme ça, c’est réglé. Ce qui m’a vraiment plus dans cette histoire, c’est la masterclass [qui sera diffusée un soir de semaine sur France 4]. Je vais raconter comment je fais pour écrire une chanson, expliquer ce qui m’inspire, mais je n’irai pas dans l’esprit de donner un cours, car ce n’est pas mon endroit et je ne sais pas mieux que personne. Dans l’art, chacun a sa façon de penser et visualiser, la seule chose qu’on peut transmettre, c’est la manière de concevoir son art.