« Dessiner la peur est la meilleure façon d’explorer le genre humain », confie le mangaka Junji Ito pour la réédition de « Tomie »

INTERVIEW Célèbre mangaka de l'horreur, Junji Ito est à l'honneur du nouvel éditeur Mangetsu avec la réédition de son chef d'oeuvre « Tomie » ce mercredi

Propos recueillis par Vincent Julé
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Chef d'oeuvre de Junji Ito, « Tomie » et son héroïne incarnation du mal absolu reviennent chez Mangetsu, nouvel éditeur manga
Chef d'oeuvre de Junji Ito, « Tomie » et son héroïne incarnation du mal absolu reviennent chez Mangetsu, nouvel éditeur manga — 2011 JI Inc. / Asahi Shimbun Publications Inc
  • L'intégrale « Tomie » de Junji Ito sort mercredi chez Mangetsu, et sera suivie dans les mois et années à venir par le reste de son Oeuvre, référence du manga horrifique
  • Sa première oeuvre, et chef d'oeuvre, raconte l'histoire de Tomie, belle et jeune fille et incarnation du mal absolu
  • Le mangaka et master of horror revient pour 20 Minutes sur ses influences, ses personnages, son dessin et ses formes de l'horreur

« Le maître de l’horreur. » L’expression est presque devenue galvaudée, tellement il y a de prétendants au « titre », hier H.P. Lovecraft et Edgar Allan Poe, aujourd’hui Stephen King, et demain Mike Flanagan ? On ne va pas vous faciliter la tâche en ajoutant à la liste un mangaka, dont le simple nom, Junji Ito, risque de réveiller quelques frissons le long de l’échine de ses premiers lecteurs français. Car la France a été bien loti avec l’édition de presque tous ses mangas chez Tonkam, des chefs-d’œuvre Tomie et Spirale aux nombreux recueils d’histoires de la Junji Ito Collection. C’était il y a plus de dix ans.

L’éditeur, devenu Delcourt/Tonkam, a récemment réédité Spirale et Gyo, sorti La Déchéance d’un homme, mais le reste, et en fait la majorité, du catalogue de l’auteur passe chez Mangetsu, le nouveau label manga de Bragelonne. Et il démarre fort avec un gros morceau, dans tous les sens du terme : l’intégrale en 750 pages (avec en bonus une préface et analyse d’Alexandre Aja) de Tomie, où Junji Ito explore la figure du mal incarné sous les traits d’une belle et jeune femme. Suivront Sensor en septembre, Les Chefs-d’œuvre de Junji Ito en novembre, puis des rééditions et des inédits.

De quoi de replonger avec délice et effroi dans une horreur multiple, mais toujours humaine, et pour 20 Minutes de rencontrer le maître (c’est dit) en personne.

Junji Ito est un mangaka incontournable, considéré comme un maître de l'horreur

Quelles ont été vos principales influences, on pense à Kazuo Umezu bien sûr [dont « L’école emportée » est réédité chez Glénat], mais peut-être y en a-t-il d’autres ?

C’est vrai que Kazuo Umezu est celui qui m’a le plus influencé, mais dans le manga d’horreur, d’autres noms viennent tout de suite après le sien : Hideshi Hino, l’auteur de Serpent rouge, Panorama de l’enfer et L’enfant insecte [chez IMHO en France], et Shinichi Koga, à qui l’on doit la série culte Eko Eko Azarak [inédite en France].

Si on élargit les références hors du domaine horrifique, je pense aussi à Daijirô Morohoshi [Shiori et Shimiko chez Doki Doki] ou Rumiko Takahashi. En ce qui concerne le roman, j’ai été beaucoup influencé par Mitsuko Tsutsui, H.P. Lovecraft et Edogawa Ranpo. Et pour les beaux-arts, les illustrateurs Yorimitsu Takashi et H.R Giger. Voilà parmi les artistes qui m’ont inspiré.

Dans « Tomie » et « Sensor », vous explorez l’horreur derrière la beauté à travers des personnages féminins forts. Pourquoi ce sujet et cette figure vous passionnent-elles ?

En règle générale, dans la réalité, les gens ont tendance à préférer les choses simples. Mais dans les mangas ou les romans, les personnages dotés d’un fort caractère font souvent tout le sel d’une histoire. Des personnages à la marge, avec des traits immoraux et qui sont plein de mystères. Ce type de personnages a un grand pouvoir de séduction et fascination sur les lecteurs, et les entraîne dans leurs histoires.

Que ces personnages soient beaux ou pas, c’est encore un autre sujet. Si ces histoires sont celles de très jolies filles, c’est surtout pour me motiver, moi ! (rires) C’est très agréable de dessiner de jolies jeunes femmes. Et je pense que je ne suis pas le seul à souhaiter lire des histoires de belles et beaux personnages, c’est même un souhait partagé par de nombreux lecteurs. C’est ma façon de répondre à leurs attentes.

Cela dit, je ne peux pas nier que cette peur d’être confronté à des très jolies femmes existe au fond de moi. On dit bien d’une personne qu’elle est « difficile d’accès », et il est bien possible que l’extrême beauté, la beauté presque divine puisse nous faire ressentir un sentiment d’effroi. En tout cas, ce sont des personnages séducteurs qui ont pris la mauvaise habitude de charmer les lecteurs, si en plus elles sont belles, elles peuvent devenir invincibles !

« Tomie » est votre première œuvre, peut-être la plus connue aussi, et comme son héroïne, elle n’a jamais cessé de se régénérer en films, d’influencer d’autres mangas… Quel regard portez-vous sur elle aujourd’hui ?

Je ne pense pas que Tomie ait eu autant d’influence sur la J-Horror, mais vous avez raison, c’est ma première œuvre et elle est importante à mes yeux. C’est quand je dessine des scènes horrifiques et grotesques à la fois que je m’amuse le plus, et Tomie m’a permis de faire les deux. C’est pour ça qu’elle se démarque. Pour autant, je ne suis pas du genre à laisser mes personnages vivre leurs aventures librement, et concernant Tomie, je suis à court d’idées, je ne pense pas qu’elle connaîtra de nouvelles aventures prochainement.

Tomie va hanter vos cauchemars, vous pouvez dire merci à l'imagination et au trait du manga Junji Ito
Tomie va hanter vos cauchemars, vous pouvez dire merci à l'imagination et au trait du manga Junji Ito - 2011 JI Inc. / Asahi Shimbun Publications Inc

Vous dessinez à la fois des histoires courtes et des séries plus longues. Avez-vous une préférence et comment savez-vous qu’une idée, un personnage va vous accompagner ?

A dire vrai, je me lasse facilement et, je n’ai pas beaucoup d’endurance physique, donc les histoires longues, très peu pour moi. Et je pense aussi que le format des histoires courtes convient mieux au genre horrifique. Dans une histoire courte ; on fait monter ce sentiment de terreur pure progressivement, et au moment où on arrive au point d’orgue : Pan ! L’histoire se termine. Idéalement, c’est que je souhaiterais faire.

J’avais senti que Soïchi [étrange garçon aux clous dans la bouche et aux pouvoirs vaudou] m’accompagnerait quelque temps mais finalement, lui non plus, je ne l’ai plus dessiné depuis longtemps.

Parlons un peu dessin… Quelles sont, selon vous, les meilleures manières d’invoquer l’horreur : le noir, le sang, la déformation, la fusion, la récurrence de motifs…

La métamorphose serait en bonne place dans mon classement, mais la représentation seule ne fait pas tout. L’atmosphère rendue palpable par le trait et les images est tout aussi importante, et c’est leur action conjointe qui accroît le sentiment d’effroi.

Vous avez dit que vous avez aimé Kazuo Umezu pour l’humanité avec laquelle il traite ses personnages. L’horreur est-elle la meilleure manière de parler d’humanité ?

Pour rester dans les citations, il me semble que H.P. Lovecraft a dit « L’émotion la plus ancienne et la plus forte de l’humanité est la peur » ; mais ça ne se limite pas qu’aux humains. Tous les êtres vivants ressentent cette émotion fondamentale. Dessiner « la peur » est pour moi la meilleure façon d’explorer le genre humain. Plus spécifiquement, les réactions des humains face à la peur sont très importantes quand je dessine. Il m’est arrivé que l’on dise que mes personnages ne semblaient pas trop effrayés dans mes œuvres. Mais c’est tout à fait mon propos. Sur ce point, les personnages de Kazuo Umezu connaissent leur lot de frayeurs et ça les secoue pas mal !

Merci à Mangetsu et Elena Faure pour la traduction.