Marseille : « Les gens avec un sale caractère, c’est sympa », jure Massilia Sound System

INTERVIEW Le groupe Massilia Sound System retourne aux sources avec son dernier album « Sale Caractère »​

Adrien Max

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Massilia Sound System
Massilia Sound System — Marcel Tessier-Caune
  • Massilia Sound System a sorti un nouvel album, Sale Caractère.
  • Le groupe marseillais l'a entièrement composé durant le second confinement.
  • Et Sale Caractère a été « une bouffée d’oxygène » pour Massilia Sound System durant cette pandémie de Covid-19 qui a été particulièrement éprouvante pour les artistes.

Massilia Sound System revient mettre le « oaï ». Le groupe Marseillais a sorti un nouvel album, Sale Caractère, entièrement composé pendant le deuxième confinement. « Une bouffée d’oxygène » pour les amis qui ont reçu 20 Minutes le temps d’écouter l’album dans un petit café populaire du 12e arrondissement de Marseille et qui diffuse en live sur Facebook un concert depuis l’espace Julien ce mercredi à 20h30.

Vous avez écrit et composé ce nouvel album en seulement trois mois, racontez-nous…

Gari Greu : Ouais on était un peu dans le brouillard avec l’arrivée du premier confinement. Moi par exemple j’avais sorti mon dernier album solo quinze jours avant. Tout s’est arrêté, les tournées, pareil pour les collègues, on s’est retrouvé dans le brouillard. On a décidé de retourner en studio en septembre, on avait pris l’été pour réfléchir et on a tout tombé entre septembre et janvier. Ça a vraiment fait du bien, moi ça m’a sauvé la mise d’un point de vue psychologique, de retrouver les collègues, se faire des bouffes. On s’est fait du bien en tâchant de faire du bien aux autres.
Rapidement on est parti sur un truc digital, sans surarrangements, avec une esthétique brute, un rub a dub digital, ce qu’on faisait au début. On a retrouvé cette essence, la simplicité, du rythme. Le rub a dub dialogue avec l’époque, cette musique a la capacité d’être toujours dans l’époque. Ce n’est pas pour rien que ça fait trente-sept ans qu’on tourne. C’est une musique qui vient du Tiers-Monde, faite de bric et de broc, avec des sons très simples, mais qui parle à la planète entière.

Pourquoi « Sale caractère » ? Est-ce que c’est ce qui vous définit le mieux ?

Gari Greu : Sale caractère, c’est être en vie, ce Marseillais au verbe haut, qui parle fort, donne son avis. Comme les supporteurs de l’OM qui montent à la Commanderie, et malgré les quelques exactions, c’est la passion qui guide ça, qui les fait gueuler. C’est un peu la vision qu’ont les étrangers du Français moyen, qui ouvre sa gueule malgré tous nos acquis sociaux faits de lutte, toujours avec cette capacité de s’indigner. C’est une fierté d’être français pour ça, un peuple qui n’est pas éteint devant le capitalisme et qui a encore la capacité de dire qu’il n’est pas d’accord.

Mossu T: On donne toujours le nom de la chanson la plus emblématique à l’album. Celui-là, Sale caractère est le plus dans la ligne de Massilia, avec un riddin de rub a dub des années 1980. Et parce que les gens avec un sale caractère, c’est sympa.

Vous réutilisez l’auto-tune, tellement critiquée à vos débuts, et à ceux de Jul…

Gari Greu : Si on veut intellectualiser le truc, c’est un mépris de classe. Comme quand Jul poste un truc avec des fautes d’orthographe et que tout le monde ne parle que de ça, et tant pis s’il disait un truc brillant. L’auto-tune, il y a un a priori selon lequel ce serait réservé à la musique de sous-classe, du bas peuple, débile et qui n’a pas de goût. Si on l’utilise, c’est avant tout pour ça, mais aussi parce qu’on aime bien. Cet effet métallique qu’on a trouvé cool. J’ai beaucoup de tendresse pour Jul, il a fait un travail hallucinant avec 13 Organisé, je trouve hallucinant que Bande Organisée ne soit pas la chanson de l’année, que Jul n’ait aucune victoire de la musique. En tant que Marseillais, ça nous fait réagir, c’est encore plus un porte-étendard qu’IAM, c’est un enfant de Massilia.

Mossu T : Quand j’étais petit, on disait que les mecs qui faisaient de la guitare électrique ce n’était pas de la musique, plus grand on disait des mecs qui scratchent que ce n’était pas de la musique, donc l’auto-tune, ce n’est pas de la musique. C’est annoté comme un attribut de la culture populaire vilipendé par des soi-disant esthètes.

Quel regard portez-vous par la réussite de tous ces rappeurs Marseillais ?

Gari Greu : Ils ont la chance d’être en phase avec une époque où ce style catalyse le public. Leur composition artistique est très recevable, ils ont leur identité en étendard et font danser toutes les générations. Ça parle à tout le monde, c’est fun, ça rassemble, et ça fait oublier le quotidien. Ce côté populaire, folklorique, les minots écoutent Jul, les mères Massilia et les grands-mères IAM. Ça colore les générations et les relie. Ils n’ont pas eu de Victoire de la musique à cause du mépris centraliste, et de classe. Tous les rappeurs qui ont précédé Jul ont pompé les Américains, Jul il a inventé son style. Les musicologues analyseront ça dans trente ans, et ils se rendront compte de sa proposition novatrice, originale. Et ce n’est pas légion dans ce genre, d’où de la fierté.

Quel regard portez-vous sur Marseille et ses évolutions, le chantier de la Plaine, la rénovation du Centre-ville, son attractivité grandissante qui fait qu’on ne peut presque plus aller passer un dimanche aux Goudes ?

Gari Greu : Marseille sort de trente ans d’inertie avec une gestion subjective, une municipalité et un maire uniquement de ses électeurs. Avec une ville coupée en deux. Ceux qui ont un revenu décent et qui paient des impôts et un Marseille des oubliés avec des problèmes de voirie, de culture, d’accès à la santé. La nouvelle municipalité arrive dans un contexte très compliqué, avec des compétences à la Métropole. Mais ils parlent bien de la bouche comme on dit, c’est une municipalité humaniste, comme avec leur soutien pour l’Après M. Il y a des velléités citoyennes qui font toujours aimer notre ville, comme les maraudes des supporteurs. C’est notre espoir, ce tissu associatif garant du futur. Ces associations remplacent beaucoup les pouvoirs publics. Ce gros manque est compensé par les citoyens, j’ai envie de dire par des sales caractères qui s’en mêlent et trouvent la solution.

Vous repartez pour quelques dates cet été, qu’est-ce que ça vous fait, vous qui adorez tourner ?

Gari Greu : Même si ça reprend, ça ne reprend encore pas vraiment. L’écosystème est fracassé, de grands groupes rachètent les salles de concert, les festivals. Le système était déjà mis à mal, le Covid est la touche finale. Mais c’est déjà pas mal, on avait prévu 20 dates, finalement on peut en faire sept. Mais cet été il n’y aura pas de distribution de pastaga et de farandole, covid oblige. Mais on a trop envie, on prépare tout bien en amont comme ça ensuite il n’y a que le plaisir et les rencontres. On a plein d’amis partout en Europe qui seront heureux de retrouver Massilia et ce rapport de fraternité. Ça manque cruellement depuis un an et demi.

Finalement, n’a-t-on jamais eu autant besoin de la musique ?

Gari Greu : Ouais bien sûr, ce manque d’entertainement, de sorties, de rencontres. On ne se rendait pas compte de cette importance dans la vie de tous les jours. Nous les musiciens on est un peu vus comme des doux dingues, des originaux avec une vie à l’envers. Ça nous a confortés dans notre conscience de l’importance qu’on a dans la communauté, cet apaisement, ce lâcher pris tous les vendredis soir pendant deux heures, à partager un moment convivial qui permet de lâcher prise et qui permet de retourner au travail le lundi. Cette période a mis ça en lumière à tout niveau, c’était une belle expérience spirituelle, il y a très peu de choses qu’on vit réellement tous ensemble, donc théoriquement ça doit renforcer la cohésion.

Mossu T : Généralement quand ça va mal, on a besoin d’un truc qui nous accompagne. Et ce n’est pas qu’une question de Covid, c’est pareil quand j’avais des chagrins d’amour. Je mettais la musique à fond, j’écoutais un truc triste qui me faisait encore plus pleurer. La musique accompagne les bons comme les mauvais moments. Quand tu te souviens de ton enfance, tu te souviens de certaines musiques, tu les associes, c’est ça la force du média. Mais c’est sûr qu’avec ce mauvais coup et cette période pas terrible, ça aide.