« Choisir entre le populaire et l’élégant, c’est absurde », estime Clara Luciani, qui revient avec l’album « Cœur »

INTERVIEW L’artiste, dont le très réussi deuxième disque, « Cœur », sort ce vendredi, explique à « 20 Minutes » pourquoi elle a choisi une orientation plus dansante pour ces nouvelles chansons

Propos recueillis par Fabien Randanne

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La chanteuse, autrice et compositrice Clara Luciani.
La chanteuse, autrice et compositrice Clara Luciani. — Alice Moitié
  • Cœur, le deuxième album de Clara Luciani, est disponible depuis ce vendredi.
  • « J’en ai un peu marre du snobisme des Français consistant à cracher sur la variété, confie l’artiste à 20 Minutes. J’ai eu envie de dépoussiérer le genre. Il n’y a rien de mal à faire de la variété. »
  • « J’ai hâte. J’appréhende un peu aussi, affirme Clara Luciani au sujet de ses prochains concerts. Pour moi, c’est vraiment comme retrouver un amant avec lequel j’ai eu une relation épistolaire. »

Il y a des évidences qui sautent aux oreilles. Cœur, le nouvel album de Clara Luciani, disponible ce vendredi, en fait partie. Une écoute suffit à lui promettre une belle destinée : il restera comme l’un des meilleurs disques de l’année (minimum). L’artiste, que l’on a rencontré dans le 2e arrondissement de Paris, reste prudente. On ressent son anxiété sincère à l’idée que le public ne soit pas au rendez-vous après le succès de Sainte Victoire, premier opus écoulé à des centaines de milliers d’exemplaires en quatre ans.

Derrière son masque, on la sent aussi éprouvée par ces derniers mois et le décès de son grand-père des suites du coronavirus. Elle n’a pas bien vécu les confinements successifs et emploie à plusieurs reprises le terme d'« enfermement ». Hasard du calendrier, Cœur sort le lendemain de l’allègement du couvre-feu, repoussé de 21 heures à 23 heures. Clara Luciani veut y voir un signe. Ses nouvelles chansons, solaires, dansantes, vont pouvoir accompagner, espère-t-elle et espère-t-on, des lendemains qui chantent.

Dans « Cœur », il est beaucoup question d’amour. Mais pas d’amour béat. Vous évoquez une rupture (« Le Reste »), l’admiration unilatérale (« Le chanteur »), le couple où l’on peut laisser des plumes (« Amour toujours »)… Vous êtes une romantique contrariée ?

(Elle rit) Contrariée tout court. Comme beaucoup d’êtres humains – je me demande même si ce n’est pas le propre de l’homme – je suis beaucoup dans la contradiction. Cela s’entend dans ma musique. Ce sont des chansons à la fois très solaires et très sombres, nostalgiques. Elles sont plus profondes que ce que leur légèreté apparente laisse imaginer. Moi-même, je peux être extrêmement joyeuse et puis, tout à coup, me retrouver dans une énorme crise de doute et dans une période assez triste.

« Sainte Victoire » s’ouvrait par « La Grenade », un hymne d’empouvoirement féministe devenu le tube que l’on connaît. « Cœur » est la première chanson de l’album qui porte son nom. Vous y parlez de violence conjugale. Il était important pour vous d’entamer le disque en passant ce message ?

Je crois que cette chanson devait apparaître en premier parce que le reste de l’album est assez autocentré, autobiographique dans les paroles. J’avais envie de commencer par ce titre qui est pour moi le plus important dans son message. Je voulais poser les bases dès le départ en disant : on va danser, on va faire la fête, mais avant ça, même si on s’accorde sur le fait qu’il y a eu beaucoup d’évolutions et une libération de la parole des femmes entre La Grenade et maintenant, il y a déjà cinquante femmes mortes sous les coups de leur conjoint depuis le début de l’année en France.

« J’sais pas plaire » sur ce nouvel album semble faire écho à « Drôle d’époque » sur le précédent. Ce sont deux chansons en forme d’autoportrait dans lesquelles vous ne vous ménagez pas. Le succès, le regard médiatique et du public majoritairement positif à votre égard, n’ont rien changé ?

Ça a aidé, mais il y a des choses qui me suivront toute ma vie. Quand on est une enfant moquée, c’est très dur d’oublier. J’ai l’impression d’être toujours suivie par cette ombre. Dans le miroir, c’est la petite fille blessée que je vois le plus, même si je sais qu’il y a des choses qui ont changé. C’est vrai que ces chansons ont des similarités. Dans leur production également. Quand je dis quelque chose de très intime et sensible, j’ai besoin de le faire en guitare/voix, parce que c’est pour moi une sorte de confidence, ce n’est pas quelque chose que je peux scander comme un message politique à l’image de La Grenade ou Cœur. Je susurre à demi-mot car c’est quelque chose dont je ne suis pas fière, qui me tourmente.

On attend de nous, chanteuses, d’être belles et jeunes éternellement. (…) On n’a pas le droit d’avoir des cheveux blancs ou des rides. De quel droit veut-on m’enfermer dans ma vingtaine pour toujours alors que je trouve très beau de devenir adulte, d’aller vers quelque chose de moins vert…

Votre succès n’a pas été une forme de revanche ?

Si, quand même, quelque part. J’ai la chance de faire une deuxième album, de répondre à des interviews, les gens s’intéressent au disque… Alors, évidemment, je me dis que j’ai réussi ça. Mais je crois que ça ne guérira jamais certaines blessures du passé. Je me suis construite autour de ça aussi. Si un jour je me sentais parfaitement guérie peut-être que le besoin d’écrire des chansons disparaîtrait.

Récemment, un journaliste critiquait le physique d’une autre artiste de votre génération, Hoshi. Qu’est-ce que cela vous évoque ?

Cela m’évoque la nausée. C’est quelque chose dont j'ai beaucoup discuté directement avec Hoshi. Avec Louane aussi plus récemment. Quand on a choisi ce métier de chanteuse, on n’a pas signé pour un contrat de mannequinat et on se retrouve dans une spirale où l’on se rend compte qu’on attend de nous d’être belles et, encore plus horrible et impossible, d’être jeunes éternellement. Je ne crois pas qu’on demande la même chose aux hommes. Nous, on n’a pas le droit d’avoir des cheveux blancs ou des rides. De quel droit veut-on m’enfermer dans ma vingtaine pour toujours alors que je trouve très beau de devenir adulte, d’aller vers quelque chose de moins vert…

Votre chanson « Le chanteur » parle d’une jeune femme amoureuse d’un chanteur qu’elle idéalise. Vous n’auriez pas pu en écrire la version féminine ?

Si, parce qu’on fantasme aussi les chanteuses. On nous enferme dans un truc hyperpailleté et glamour alors que je suis bien placée pour dire que c’est quelque chose de difficile à obtenir et à sauvegarder. C’est de l’air. On ne sait pas pourquoi un jour on plaît et le lendemain non.

De quoi vouliez-vous parler en écrivant « Respire encore » ?

Je voulais parler d’une femme qui finit par se libérer d’une relation nocive et qui, petit à petit, récupère ses droits sur sa propre vie et retrouve l’envie de sortir, boire, séduire, danser… Au fur et à mesure que je l’écrivais, et notamment au moment où je travaillais sur le refrain, j’ai pris conscience que, sans m’en rendre compte, j’écrivais une chanson sur nous tous et sur la situation actuelle. On n’est pas dans une relation toxique, on est enfermés pour d’autres raisons et on attend tous de regagner nos vies et notre liberté.

Cette chanson semble avoir tout pour devenir l’un des tubes de l’été et accompagner les Françaises et Français dans leur déconfinement…

J’aimerais bien ! (rires) J’essaye de prendre ça comme un message positif. On est dans une période où on a l’impression qu’on gagne en légèreté, qu’on retrouve un peu nos libertés. C’est un disque solaire, dansant, peut-être qu’il serait arrivé comme un cheveu sur la soupe si on avait été encore complètement enfermés.

L’orientation disco et funk de la plupart des titres est donc une sorte de réaction aux confinements successifs ?

Oui, les chansons existaient déjà lors du premier confinement, mais leur couleur et l’endroit où je les ai amenées, je l’ai décidé au moment où on nous a enfermés. J’étais très angoissée, je trouvais cela très pénible et, pour me sortir du lit, j’écoutais du Abba, du Elton John, des chansons qui m’ont toujours attirée mais qui n’était pas forcément des chansons que j’écoutais au quotidien. Je me suis dit que si j’avais ce besoin-là, peut-être que les Français avaient aussi envie de chansons positives qui leur donnent envie de se lever le matin.

Par moments, j’ai pensé à Michel Berger ou Alain Chamfort, que ce soit pour l’efficacité mélodique ou une forme de mélancolie joyeuse. Ce sont des influences ?

Oui, tout à fait, ce sont des artistes que j’adore ! Et puis aussi, j’en ai un peu marre du snobisme qu’ont les Français consistant à cracher sur la variété. C’est presque un mot dont on ne veut plus entendre parler. Cela m’agace parce que ce sont des chansons qui m’ont bercée, que je trouve immenses. Il n’y a rien de mal à faire de la variété. Au contraire, je crois que, plus que jamais, j’ai envie d’aller vers quelque chose de plus populaire. Le problème, c’est que dans l’esprit des gens – je suis désolée d’insister là-dessus (rires) – il faut choisir entre le populaire et l’élégant. C’est absurde.

C’est pour cette raison que vous semblez parfaitement à l’aise dans un univers à la Jacques Demy, auquel le clip du « Reste » fait référence ?

Oui, c’est un univers à la fois musical, poétique, onirique et très facile d’accès. J’aime l’idée de quelque chose d’accessible. L’inaccessibilité, l’intellectualité pour l’intellectualité, ça ne me fait pas rêver. J’aime ce qui est simple, les bonheurs simples.

Dans le dernier morceau de l’album « Au revoir », vous chantez, au public, « Dis-le moi que tu ne m’oublieras pas ». Vous avez vraiment peur qu’il vous oublie ?

Oui. C’est une crainte que j’ai toujours eue. L’accueil de mon premier disque a été tellement beau, tellement fou, que je n’étais pas très sereine en écrivant le deuxième. J’avais peur de décevoir.

« Sainte Victoire » a mis un an avant de plaire aux gens. J’en étais arrivée à un moment où je n’y croyais plus, où je me disais que ce n’était pas grave, que ça resterait une première aventure qui ne prendrait pas plus que ça. Il a fallu un an avant qu’un titre passe à la radio et convainque.

Vous enchaînez les interviews, les retours enthousiastes des journalistes ne vous aident pas à gagner en sérénité ?

Si, mais il y a aussi plein d’albums qui sont aimés par les journalistes et pas par le public. Sainte Victoire a mis un an avant de plaire aux gens. J’en étais arrivée à un moment où je n’y croyais plus, où je me disais que ce n’était pas grave, que ça resterait une première aventure qui ne prendrait pas plus que ça. Il a fallu un an avant qu’un titre passe à la radio et convainque.

Vous allez retrouver le public en tournée dès cet automne…

J’ai hâte. J’appréhende un peu aussi. Pour moi, c’est vraiment comme retrouver un amant avec lequel j’ai eu une relation épistolaire (sourire). Je reste très liée à mon public à travers Instagram mais on ne s’est pas vus depuis très longtemps. Mais cela va être très beau. Cela va être… historique, ces retrouvailles.