Eurovision 2021: « Barbara Pravi est une alliée, pas du tout une adversaire », affirme Gjon’s Tears, le candidat suisse

INTERVIEW A un peu moins de deux mois de l’Eurovision, Gjon’s Tears, qui représentera la Suisse et figure parmi les favoris, se confie à « 20 Minutes »

Propos recueillis par Fabien Randanne
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Le chanteur Gjon's Tears, représentant de la Suisse à l'Eurovision 2021.
Le chanteur Gjon's Tears, représentant de la Suisse à l'Eurovision 2021. — David Tomaszewski et Bertrand Marin
  • Gjon’s Tears, 22 ans, représentera la Suisse à l’Eurovision 2021 avec la chanson Tout l’univers.
  • Il est l’un des grands favoris pour la victoire finale. « Je suis très content et honoré mais, le problème, c’est que les gens ont des attentes particulières », déclare-t-il à 20 Minutes.
  • Barbara Pravi, qui représentera la France avec Voilà, est également favorite. « Honnêtement, je lui souhaite de gagner. Si elle l’emporte, ce sera une victoire car c’est une chanson en français et elle aura défendu son authenticité », assure Gjon’s Tears.

Gjon’s Tears n’est pas inconnu du public français : il y a deux ans, il s’était hissé en demi-finale de The Voice. L’an passé, son pays, la Suisse, l’a choisi pour la représenter à l’ Eurovision, mais, le concours ayant été annulé, il n’a pas pu y faire entendre sa chanson Répondez-moi, qui figurait parmi les favorites. En mai prochain, l’artiste de 22 ans aura l’occasion de retenter sa chance avec Tout l’univers à laquelle les bookmakers prédisent, cette fois encore, de fortes chances de victoire. A un mois et demi du concours organisé à Rotterdam (Pays-Bas), il se confie à 20 Minutes sur la genèse de sa chanson – qui était au départ écrite en anglais –, sur la francophonie et sur sa rencontre avec Barbara Pravi, la chanteuse française qu’il affrontera musicalement à l’Eurovision…

Etre l’un des favoris de l’Eurovision, c’est rassurant ou stressant ?

C’est quand même pas mal de pression. Je suis très content et honoré mais, le problème, c’est que les gens ont des attentes particulières. Je ne sais pas comment ils vont réagir au live.

Comment est née « Tout l’univers » et de quoi parle-t-elle ?

J’ai travaillé avec Wouter Hardy, qui a produit Arcade [le morceau gagnant de l’Eurovision 2019], Nina Sampermans et Xavier Michel. Cette chanson a d’abord été écrite en anglais et était intitulée Ground Zero. Au départ, cela signifie l’épicentre d’une explosion et, avec le 11-Septembre, le mot a pris de l’ampleur, il est devenu plus que ça. Je voulais exprimer les sensations qu’il m’inspirait, mais en français or il n’existe pas d’équivalent dans notre langue. C’est pour ça que, quand on a traduit la chanson, on a parlé de destruction et de reconstruction. Le deuxième thème abordé, c’est le fait que la seule personne qui peut nous sauver des situations les plus compliquées, c’est nous-mêmes. Tout l’univers parle donc de la reconstruction par soi-même et je voulais que l’on voie plus loin. C’est pour cela que les thématiques de l’espace et de la grandeur étaient aussi importantes. Visuellement, j’avais besoin qu’on voie ce point d’impact. Le titre de départ de la chanson en français était d’ailleurs « Point d’impact », mais je le trouvais trop sombre, trop dur. On perdait l’idée de l’immensité de l’espace et l’optimisme.

Il faut remonter à 2010 pour retrouver une candidature de la Suisse à l’Eurovision avec un titre en français. Comment la chanson est-elle accueillie par vos compatriotes ?

La Suisse est un pays assez particulier. On va dire qu’il soutient quand il voit que ça marche ailleurs. Je reçois du soutien mais c’est vrai que… petite confidence : cela m’a fait un coup au cœur de me dire que Tout l’univers a été numéro 1 sur iTunes et Shazam en Espagne et que la Suisse n’a pas été la première à la mettre aussi haut. Mais c’est comme ça, c’est la vie ! (rires)

Une chanson en français, ça passe mal en Suisse alémanique ou italophone ?

En Suisse, je ne sais pas. Plein de gens disent que cela peut être un frein de chanter dans une autre langue que l’anglais à l’Eurovision mais je suis convaincu que si on se sent davantage à l’aise de chanter dans une autre langue, qu’on pense interpréter d’une manière plus juste, plus sincère, il faut le faire. Ma chanson a été écrite en anglais mais je trouvais qu’en français elle prenait une dimension plus grande, qu’il y avait quelque chose de plus fort dans l’interprétation. Défendre le français est pour moi un choix délibéré par rapport à cela, mais aussi au fait que c’est une des langues nationales de la Suisse et que c’est ma langue maternelle.

Vous avez à cœur de défendre la francophonie ?

Oui, clairement. La langue française a quelque chose de vraiment particulier, des sonorités différentes. Ces dernières années, il y a tellement eu d’anglais à l’Eurovision. Les mouvements actuels promouvant la libération de soi, le fait de montrer qui on est sans honte, amène à ne pas avoir peur de ses origines, à chercher des sonorités, des instruments… J’ai toujours cru au multiculturalisme. C’est vrai que ce n’est pas évident parfois. Quand j’étais petit, on m’avait proposé un contrat [à 12 ans, il a participé à la version albanaise d’Incroyable talent] et on voulait que mon prénom soit orthographié John, on me disait que personne ne comprendrait Gjon.

Vous parlez aussi de l’Albanie d’où vos parents sont originaires ?

L’Albanie et le Kosovo sont les pays de mes parents. J’y allais en vacances chaque année. Je parlais de cela dans ma chanson Répondez-moi : « Pourquoi je suis ici étranger, là-bas étranger ? » C’est la sensation que j’avais enfant. En Suisse, quand les gens voyaient mon prénom ils me disaient que je n’étais pas d’ici. Je me souviens d’un soir où j’ai chanté dans un chœur à l’église pour une fête de Noël. Une dame est venue me féliciter pour mon solo et m’a demandé d’où je venais. Quand je lui ai dit mon nom, elle m’a répondu : « Ce n’est pas Suisse, ça ! T’es chrétien au moins ? » Elle est repartie furieuse. J’avais 10 ans. J’ai vécu plein d’épisodes comme ça. Et quand j’allais au Kosovo, je me demandais pourquoi j’avais des conditions de vies extraordinaires alors que sur place les bâtiments étaient en ruine, les gens dormaient à six ou sept dans une chambre… Cela a été compliqué. Aujourd’hui, je n’ai plus peur de comprendre tout ça. Je viens de Suisse, d’Albanie et du Kosovo en même temps. Mon éducation vient d’Albanie, mes valeurs sont fondées en Suisse, c’est un mix de tout ça et je veux que cela se ressente dans ma musique.

Vous avez rencontré Barbara Pravi, qui représentera la France à l’Eurovision. Que vous êtes-vous dit ?

Pour être honnête, l’an passé, quand Tom Leeb avait été sélectionné pour représenter la France, on avait échangé quelques messages, mais rien d’officiel. Il y avait eu tellement de  comparaisons entre sa chanson et la mienne que cela m’avait dérangé. Je n’ai pas trouvé ça juste et gentil parce qu’on ne représente pas juste un pays mais aussi nous-mêmes. C’était comme si on essayait de nous monter l’un contre l’autre. Je me suis dit que le silence, le fait de ne pas avoir dit que je m’entendais bien avec lui, n’a pas aidé non plus. Cette année, j’avais envie de rencontrer Barbara car je ne voulais pas qu’il y ait de tension entre nous, je voulais que ce soit simple. Et puis, aussi, j’aime ce qu’elle fait, ce qu’elle représente. Sa musique me touche. Quand nous nous sommes vus, ça m’a fait plaisir, mes bons pressentiments se sont confirmés. Elle est vraiment quelqu’un de bien, de simple. On s’est super bien entendu. J’ai hâte de retourner à Paris pour la revoir.

Vous la voyez donc comme une alliée plutôt que comme une adversaire ?

C’est vraiment une alliée, pas du tout une adversaire, franchement. Je lui avais écrit un message avant Eurovision France, c’est vous qui décidez [la sélection française diffusée fin janvier sur France 2] en lui disant que je savais qu’elle allait gagner, voire gagner l’Eurovision. Elle a quelque chose de spécial. En live, elle est oufissime. Sa chanson est incroyable. Honnêtement, je lui souhaite de gagner. Si elle l’emporte, ce sera une victoire car c’est une chanson en français et elle aura défendu cette authenticité.

L’Eurovision est dans un mois et demi. Vous êtes prêt ?

On prépare la mise en scène. Je dois travailler ma voix parce que je ne me sens pas prêt et que je suis perfectionniste. Cela demande beaucoup de répétitions. En ce moment, je ne réalise pas que c’est dans un mois et demi. Mais, à mon avis, les deux ou trois semaines qui précéderont, je vais bien réaliser (rires). Pour être honnête, ce qui me rendrait le plus heureux c’est de faire une prestation dont je serai fier. J’aimerais être dans le Top 3, ce serait une victoire pour tout le travail que cela demande. Quand on arrive dans les trois premiers, pour moi, c’est un gage de qualité.