« Ecrire des petites chansons un peu cucul, moi, ça me fait chier », assène Eddy de Pretto

« 20 MINUTES » AVEC Eddy de Pretto, dont le deuxième album, « A tous les bâtards », sort ce vendredi, évoque le thème de la différence, fil rouge de son opus

Propos recueillis par Fabien Randanne

— 

Ce moment où Eddy de Pretto a su qu'il y aurait un deuxième album — 20 Minutes
  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Ce vendredi, jour de sortie de son deuxième album, A tous les bâtards, Eddy de Pretto évoque la visibilité des minorités, de leurs revendications et la convergence des luttes.
  • « Tout le but de l’album est de faire entendre cette dimension de la société dans laquelle je vis. Si d’autres ne la comprennent pas, en ont peur, ne veulent pas la voir, tant pis, c’est qu’ils ont raté le coche de quelque chose », déclare l’artiste.

La première fois que nous avons rencontré Eddy de Pretto, il nous avait semblé sur la réserve, tendu, comme si chaque question recelait un piège pouvant le mettre au pied du mur. C'était juste avant la sortie de Cure, son premier album devenu depuis un carton public et critique.

Trois ans plus tard, on le retrouve à quelques jours de la sortie de son deuxième opus, A tous les bâtards, disponible ce vendredi. Cette fois, il paraît parfaitement à l’aise, blagueur. Taquin, même, lorsqu’il moque notre pessimisme sur la réouverture des salles de concerts, lui qui se lancera dans une tournée cet automne. On lui dit qu’il a l’air de très bonne humeur pour quelqu’un dont la plume est si torturée. « Je ne suis pas dans les mêmes circonstances là que quand je suis en pleine écriture, rempli d’angoisses. Il y a deux facettes chez moi. » Entretien avec Dr Eddy et Mr de Pretto.

Dans « Tout vivre », vous chantez : « Il y a des choses qui sortent lentement, je préfère bien prendre mon temps. » Vous n’avez pas voulu vous presser d’écrire ce deuxième album ?

Pour moi, l’écriture, ce n’est jamais évident. Pour le premier, j’y allais et je prenais tout ce que j’avais à prendre. Là, bien sûr, il y a plus de pression. Je voulais garder une certaine innocence, une pertinence, raconter de nouvelles histoires et retrouver ce qui a fait l’essence du premier album : les urgences, les tensions, la brutalité, la frontalité dans le verbe. En septembre 2019, en sortant de la tournée Cure, j’étais incapable de ça. J’étais mort, je n’arrivais pas à trouver les mots, l’envie, la distance pour traiter de nouveaux sujets qui venaient me chercher. Il m’a fallu un peu de recul, de distance, revivre certaines choses que je ne vivais plus.

En note d’intention, vous dites que cet album est une « ode aux gens d’à-côté, aux bizarres, aux freaks, aux étranges ». Cela a été votre ligne directrice lors de l’écriture ?

Ce n’est pas comme ça que je fais un album. D’abord j’écris des chansons qui racontent des histoires. Je me suis rendu compte, en les assemblant, qu’il y avait un dénominateur commun, celui de la différence : faut-il les mettre en avant ou les cacher ? Dans toutes les chansons, je retrouvais un truc : le fait d’assumer, de se réapproprier ses faiblesses. On m’a nommé comme étrange, bizarre, chelou, monstre pendant toute mon adolescence et toute ma vie de jeune adulte. Tous ces fardeaux-là, je les retourne en quelque chose de positif. C’est là tout le travail de ce deuxième album, que ce soit powerful, une force pour avancer dans la vie, plutôt que lourd à porter et victimaire.

« Mes défauts sont devenus attrayants, j’ai aimé parfois les grossir. » C’est de cela dont vous parlez dans « QQN » ?

Cet album, avec tout l’amour que j’ai reçu sur le premier, me permet de mettre en avant mes différences, de dire qu’elles sont là et que je ne pourrai pas les changer, ni les masquer. Il y a trois ans, j’en aurais été incapable, j’essayais au maximum de mouler à la société. Là, c’est plutôt l’inverse : il s’agit d’essayer d’être bien dans mes baskets avec ce que j’ai. Le retour des gens m’a aidé, mais aussi la maturité, le fait de grandir, de prendre du recul sur moi, de rencontrer des gens divers et variés.

Vous vous attendiez à ce que votre chanson « Kid », qui évoque notamment les injonctions à la virilité, résonne auprès d’autant de monde ?

On ne s’attend pas, jamais, ça, ça me dépasse. Quand je fais des chansons, j’ai envie qu’on partage au maximum, qu’on remplisse des salles, qu’on fasse des choses de folie. Après comment ça va être pris… Il y a plein de choses que je ne comprends pas.

D’autres artistes se sont approprié « Kid ». Barbara Pravi en a fait une relecture au féminin, des candidats de « La France a un incroyable talent » ont livré dessus une chorégraphie sur le coming out… Vous appréciez ?

Oui, j’ai vu. Ça me fait plaisir. Tant mieux que ce soit réutilisé et visible. On est à une époque charnière où il y a une diversification des discours et ça, pour moi, c’est le plus important. Les représentations minoritaires entre guillemets sont visibles par tout un tas de biais, avec tout autant d’humains et on voit qu’il y a plusieurs histoires. Que cela puisse être repris par deux gays dans Incroyable Talent avec leur réinterprétation, leur homosexualité, leur histoire, ça me touche. Que cela soit repris par [la drag-queen] Leona Winter dans The Voice, aussi. C’est une réappropriation à sa sauce d’une histoire qui est la mienne, avec son point de vue. Que la représentation soit positive et multiple, je trouve que c’est ça la beauté de notre génération.

Le prolongement de « Kid » dans le nouvel album, c’est « La Zone », qui déconstruit un des autres stéréotypes liés à la virilité…

Pas que, pas que…

En partie, il y est question de la pénétration passive masculine…

(Etonné) Aaah, t’as compris le double sens ! ? (Il sourit) Tout le monde n’a pas compris, monsieur ! Wahou, je suis touché, ça me plaît ! C’est la zone à pas toucher, où il ne faut pas aller, parce que ça fait peur, parce que c’est rempli de virilité, de tout un tas de choses cadenassées. Oui, c’est un peu la suite de Kid. C’est la « no-go zone ». Je pense qu’éduquer nos garçons hétéros, ou gays d’ailleurs, à travailler vers ça, déviriliserait nos sociétés. La déconstruction masculine se joue grave dans le corps, pas que dans le langage.

A la sortie de « Cure », vous nous disiez : « Je fais mes chansons, je raconte mes histoires, si ça peut faire bouger des lignes, répondre à des mouvements, tant mieux », tout en affirmant ne pas vouloir être un porte-drapeau. Vous avez évolué à ce sujet ?

Non, je pense toujours pareil.

La chanson « La Fronde » a pourtant quelque chose de fédérateur, de rassembleur face au conservatisme… Vous ne vous voyez pas comme un fer de lance ?

Oh la la, jamais je ne dirais ça. Ce n’est pas dans mon tempérament. Je raconte des histoires, c’est le papier buvard d’une société, c’est mon regard, mon point de vue, c’est juste ça. Qu’est-ce que ça vient frapper en moi ? Me poser cette question, c’est mon but d’artiste. Après, est-ce que je suis fer de lance d’un truc… C’est beaucoup trop de responsabilités. J’ai envie de croire à la possibilité de raconter des histoires sans avoir forcément la pression d’une communauté ou d’une autre avec tout un tas de règles.

Dans « La Fronde », vous chantez donc « Dites au monde que nous sommes plus forts, que rien ne peut nous arrêter ». Qui est ce « nous » ?

Ce sont les bizarres, les étranges, les parias, les monstres, les différents. Chacun peut se retrouver dans ces termes et c’est ce qui me plaît, la subjectivité de la bizarrerie. On m’a dit que j’étais bizarre quand j’étais plus jeune parce que je ne rentrais pas dans certains codes. Mais je suis sûr que ceux qui me disaient bizarres étaient bizarres aux yeux des autres. Ces « nous » sont les gens qui, simplement, ont envie de se faire entendre. Pour moi, cet album est plus fédérateur et collectif. C’est pour ça que je me suis permis d’utiliser un peu plus le « nous » et le « on ». Parce que j’avais entendu que 300.000 personnes sur mon premier album avaient été touchées par la sensibilité, l’émotion et la passion de ce que j’avais envie de défendre. J’avais envie de prendre ces gens avec moi. Cette chanson est une réponse à ce truc du « c’était mieux avant ».

En filigrane, on pense à ces mobilisations qui ont fédéré notamment les jeunes autour de Black Lives Matter ou de la lutte contre le réchauffement climatique. Ce sont des thèmes que vous évoquez dans l’album. C’était important pour vous d’en parler ?

Mon vivier, ma matière première, c’est la société, tant qu’elle vibrera en moi j’aurais toujours des histoires à raconter dessus. Quand j’allais à Créteil Soleil avec mes potes, qu’on se baladait et qu’il y avait des contrôles de flics, c’était le noir et l’arabe qui se faisaient mettre de côté. C’est cela que je voulais raconter dans Val de larmes. Je l’ai écrite avant Black Lives Matter. Qu’elle résonne dans une société et qu’enfin on écoute ces stigmatisations-là : bonheur ! Si, avec la tribune que j’ai, je peux apporter un petit grain de sel et faire entendre davantage ces inégalités pour les transformer en puissance et en évolution de société, c’est gagné. L’alliance minoritaire, pour moi, est hyper importante. J’ai des potes qui ont des origines multiples, je suis lié à ça, je vis là-dedans. Je ne peux pas omettre d’en parler ou faire comme si ça ne me concernait pas. Je suis dans cette société, je vis à Paris où on est divers et c’est une force, un point positif.

Ce dont vous parlez là, c’est de convergences des luttes, d’intersectionnalité. Des termes qui en effraient certains comme on l’a vu lors de la controverse sur le pseudo « islamogauchisme » dans les universités. Vous pensez que ces revendications, portées notamment par les jeunes, ne sont pas comprises des générations qui les précèdent ?

Sur Twitter ?

Ou plus largement…

Je ne sais pas… C’est tout le but de l’album, de faire entendre cette dimension de la société dans laquelle je vis et dans laquelle j’ai envie de tout décrypter. Si d’autres ne la comprennent pas, en ont peur, ne veulent pas la voir, tant pis, c’est qu’ils ont raté le coche de quelque chose. Nos sociétés bougent, évoluent et ne seront plus représentées que d’une seule et unique manière. Dans les institutions, il faut aussi que ça suive, mais là ce n’est pas le cas encore, ou peu.

A travers les derniers mots de « Tout vivre », la dernière chanson de l’album, vous laissez entendre qu’il n’y aura peut-être pas de troisième opus. Vous êtes sérieux ?

Totalement. Je ne savais déjà même pas qu’il y aurait un deuxième, ne sachant jamais comment commencer une chanson, ne sachant jamais quels sujets vont venir me faire vibrer et m’enflammer. Je n’ai jamais d’assurance là-dessus. Ecrire des petites chansons sympathiques, un peu cucul, moi, ça me fait chier.

Vous estimez que chaque parole chantée doit avoir un poids, un sens ?

Il faut avoir des choses à dire. C’est ce que j’explique dans Tout vivre : avoir de l’épaisseur, de la matière, du contenu. Si je n’ai pas de choses à dire, cela prendra le temps qu’il faudra pour faire le troisième album. Peut-être qu’il n’y en aura pas.