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REVENDICATIONSLes scénaristes n’en peuvent plus d’être des « crève-la dalle »

Pourquoi les scénaristes n’en peuvent plus d’être les « crève-la dalle » de la création audiovisuelle ?

REVENDICATIONSSur la page Facebook « Paroles de scénaristes », des auteurs et autrices de fiction dénoncent des abus et des conditions de travail indignes
Extrait du scénario de la série américaine « Manifest ».
Extrait du scénario de la série américaine « Manifest ».  - A. Demoulin/20 Minutes / 20 Minutes
Anne Demoulin

Anne Demoulin

L'essentiel

  • Les scénaristes sont souvent les grands oubliés du processus de création, et la crise du Covid ne doit pas masquer la crise que vivent les auteurs.
  • Abus de pouvoirs, des conditions de travail indignes, du travail gratuit, une absence de reconnaissance de leur métier ou la réappropriation de leur travail… Le malaise va grossissant depuis le lancement de la page Facebook « Paroles de scénaristes » en décembre.
  • Focus sur les difficultés d’une profession aussi précaire qu’indispensable à la création.

Aucun film, téléfilm, dessin animé ou série ne pourrait voir le jour sans scénario. Et pourtant, depuis décembre, la page Facebook « Paroles de scénaristes » publie chaque jour des témoignages anonymes d’auteurs et d’autrices de fiction qui dénoncent des abus de pouvoirs, des conditions de travail indignes, du travail gratuit, une absence de reconnaissance de leur métier ou la réappropriation de leur travail. Plus les posts se répètent, plus le caractère systémique de ces abus apparaît. Focus sur les difficultés d’une profession aussi précaire qu’indispensable à la création.

« L’État doit nous donner les moyens de correctement nous défendre pour sortir de ce statut d’esclaves modernes, sans chômage ni congés payés, payant des charges mais sans droit à une protection sociale digne de ce nom », demandent les scénaristes dans une tribune parue le 4 février dans Télérama.

« Le scénariste a un statut d’auteur », rappelle Anne Rambach, membre du Conseil d’administration de la SACD à qui l’on doit, avec sa coautrice Marine Rambach, la série Ben et de nombreux épisodes de Candice Renoir et Engrenages. « Certains gagnent très bien leur vie et d’autres, à peine », observe-t-elle. Ce statut d’auteur est vécu de façon très différente si « on a de quoi financer les périodes quand il n’y a pas de commandes » ou si l’on est « dans la survie ».

« Un statut social de l’artiste-auteur digne de ce nom »

Parmi ceux qui galèrent, les plus fragiles sont les « entrants » dans la profession. « Là, le rapport de force n’est pas en faveur de l’auteur et l’on peut vous imposer des contrats illégaux, des conditions de travail injustes et des rémunérations insuffisantes au regard des standards du métier », alerte-t-elle. « Ce qu’il faut arrêter à tout prix, c’est de faire travailler les gens gratuitement. Les scénaristes doivent dire “non”. Personnellement, je ne l’ai jamais fait. Et Paroles de scénaristes sert à dire aux jeunes auteurs, et même aux confirmés, qu’on n’est pas obligé d’accepter », estime Déborah Hassoun, directrice de collection de la saison 7 de Skam France.

Si « l’intermittence n’est pas adaptée » aux besoins de la profession, les scénaristes aspirent à « un statut social de l’artiste-auteur digne de ce nom », selon Marie Roussin, présidente de la Guilde française des scénaristes qui a notamment dirigé l’écriture des Bracelets rouges.

« Le problème de notre statut social est son absurdité kafkaïenne », explique-t-elle. Les scénaristes sont ainsi considérés comme des « indépendants » mais ne disposent pas de numéro Siret. « Quand il y a eu des aides de l’Etat face à la crise sanitaire, les scénaristes ne pouvaient même pas remplir le formulaire d’aide faute de numéro Siret », déplore Marie Roussin.

« Toute la prise de risque pèse sur le scénariste »

Les scénaristes touchent une rémunération lorsqu’ils remettent leur manuscrit, et une seconde rémunération seulement en cas de diffusion de l’œuvre, ce sont « les droits de diffusion », détaille Marie Roussin, redistribués par la SACD.

« Le cœur du problème, c’est ce qu’on appelle la phase de développement, c’est-à-dire les phases initiales de l’écriture. En France, aujourd’hui, elles sont complètement sous-financées et ne sont payées que si le projet se réalise », explique la présidente de la Guilde des scénaristes. Au cinéma, « les scénaristes peuvent travailler pendant des mois, voire des années pour des rémunérations vraiment très modestes. Et il arrive que leur contrat prévoie qu’ils ne soient payés que lorsque le film rentre en production ou en tournage, trois ans plus tard. On est au summum de la précarité », renchérit Anne Rambach.

« Le scénario est écrit, le travail est fait. Et le scénariste touchera 50 % de sa rémunération qu’à la fin. Cela signifie que toute la prise de risque pèse sur le scénariste », souligne Marie Roussin. Si les scénaristes télé s’en sortent un peu mieux « avec des disparités », la production digitale est aussi « un espace plus fragile ». Un scénariste qui ne fait répondre à la commande gagne beaucoup mieux sa vie qu’un scénariste qui développe une idée originale : « Les auteurs qui sont le plus prêts à prendre le risque de la création sont ceux qui sont le moins valorisés », déplore Anne Rambach.

« On se bat pour des minimas »

En France, entre 1 % et 3 % du budget d’une œuvre cinématographique est alloué à l’écriture, contre 10 % à 15 % aux États-Unis. « Des minimas seraient une manière de garantir à tous les auteurs, quel que soit alors le rapport de force avec le producteur qui leur propose un contrat d’être, d’être rémunéré comme il le mérite. Ce serait une très bonne mesure de protection des plus fragiles », estime Anne Rambach. « On se bat pour des minimas à la fois financiers et aussi un nombre limité de réécritures par étapes », abonde Marie Roussin.

Les syndicats de scénaristes et la SACD sont actuellement en pleines négociations interprofessionnelles avec les syndicats de producteurs et de réalisateurs. « Le CNC suit ces négociations. Elles sont forcées d’aboutir d’ici mars 2022. Si les scénaristes et les producteurs ne se sont pas mis d’accord, ce sera à l’Etat de trancher », poursuit la présidente de la Guilde des scénaristes.

Le hic ? Les syndicats de scénaristes n’ont pas « les moyens de mener décemment ces négociations ». « On attend de l’Etat des aides beaucoup plus significatives pour financer notre syndicat. On a des syndicats en face de nous, hyperriches, qui peuvent engager des pointures pour négocier, des gens dont c’est le métier, des lobbyistes qui peuvent aller à Matignon faire la pluie et le beau temps dès que les pauvres petits scénaristes crève-la dalle demandent quelque chose », insiste Marie Roussin.

« Un sentiment d'impunité »

« La fragilité statutaire ouvre la voie à tous les abus, ça déclenche chez certains un sentiment d’impunité, regrette Anne Rambach. Paroles de scénaristes est beaucoup né de ce désir de se dire “on doit aussi se respecter les uns les autres”. Ça veut dire, tu ne me plagies pas, tu ne me piques pas mon travail, surtout si tu es puissant et pas moi ! Les règles existent. Il faut les faire appliquer. »

Les scénaristes font rarement appel aux tribunaux pour défendre leurs droits : « les auteurs n’y vont pas parce que c’est un processus lent et coûteux. Si justement, ils sont fragiles, ils vont avoir du mal à avoir les sous pour payer un avocat ou qu’ils n’ont pas la trésorerie pour attendre », poursuit-elle.

L’Amapa est une instance qui permet de faire de la médiation, la SACD organise des conciliations autour de la répartition des droits d’auteur et des droits de diffusion. « C’est ce qui aujourd’hui fonctionne le mieux », constate Anne Rambach.

« Une meilleure visibilité et reconnaissance du métier »

Eviter ces abus « passe par une meilleure visibilité et reconnaissance du métier », considère Marie Roussin. « On a un défi culturel. Autant dans le monde de la fiction audiovisuelle, on a compris à quel point l’écriture était décisive pour la qualité des séries, ce n’est pas la même chose au cinéma ou en animation où le statut des scénaristes est beaucoup plus symboliquement et culturellement fragile », analyse Anne Rambach.

En France, « pays du metteur en scène roi », selon les mots de Pierre Langlais, journaliste à Télérama et auteur de Créer une série (Armand Colin), le cinéma français reste très marqué par la Nouvelle Vague et la politique des auteurs des Cahiers du cinéma, qui consiste à donner au réalisateur le statut d’auteur au-dessus de tout autre intervenant. « On a vraiment un mur culturel à faire exploser », commente Anne Rambach.

« On a des projections presse où les scénaristes ne sont pas invités ! », raconte Marie Roussin. « Au cinéma, on peut vraiment frôler la goujaterie totale comme inviter dans un festival de nombreux membres de l’équipe, et pas les scénaristes. Je l’ai vu pas mal de fois », confirme Anne Rambach.

« Il y a ce problème de reconnaissance très concret dans les médias »

« C’est impressionnant le nombre de fois où l’on vous dit : « ce soir vous pouvez regarder tel film, tel unitaire ou telle série réalisée par machin avec truc qui joue dedans. Mais cette histoire a été conçue par quelqu’un ! », déplore-t-elle. « A la Guilde, on fait la traque à toute la presse qui ne cite pas le nom des scénaristes et cela arrive encore beaucoup ! », poursuit Marie Roussin.

« Il y a ce problème de reconnaissance très concret dans les médias qui oublient souvent de dire qui est le scénariste d’une série, dans la communication des chaînes qui sont capables d’envoyer des communiqués de presse avec le nom des réalisateurs, des acteurs, et au mieux, tout en petit en bas, “une série écrite par” avec une liste de scénaristes. A Télérama, je dois écrire "une série créée par" et il y a des fois où je ne sais pas qui est la créatrice ou le créateur ! », témoigne le critique Pierre Langlais.

« Les choses sont en train de changer », se réjouit Marie Roussin. « Ce qui est terrible, c’est qu’en même temps, on a fortement progressé par rapport à il y a dix ans parce qu’il y a eu des exemples américains en particulier qui ont d’un coup éveillé les consciences », note de son côté Anne Rambach. Outre-Atlantique, de grands auteurs de fiction comme Shonda Rhimes ou Ryan Murphy ont même acquis le statut de star. « Au cœur de tout ça, il y a le fait de comprendre que le scénario est absolument fondamental à la création. En France, le chemin est encore long », conclut Anne Rambach.

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