Eurovision 2021 : En Russie, Manizha, féministe et alliée des minorités, dérange les conservateurs

MUSIQUE « Russian Woman », le titre de Manizha, candidate russe à l’Eurovision, a déjà dépassé les cinq millions de vues sur YouTube

20 Minutes avec AFP

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Manizha, représentante de la Russie à l'Eurovision 2021.
Manizha, représentante de la Russie à l'Eurovision 2021. — EGOR SHABANOV
  • Manizha, 29 ans, représentera la Russie à l’Eurovision 2021 avec sa chanson Russian Woman («Femme russe »).
  • Le parcours militant en faveur des femmes et des minorités de cette réfugiée originaire du Tadjikistan, pays ex-soviétique musulman d’Asie centrale, passe mal auprès des conservateurs russes.
  • « J’ai mis le doigt sur une plaie avec cette chanson, estime Manizha, dont le titre sur YouTube compte plus de cinq millions de vues. Sur scène, je leur ai juste montré un reflet dans le miroir qui ne leur plaît pas. »

 

Elle est féministe, défend les minorités, dont la communauté LGBT, et est devenue célèbre grâce aux réseaux sociaux. Manizha a tout pour déplaire aux adeptes du conservatisme russe et pourtant, c’est bien elle qui représentera le pays de Vladimir Poutine lors de la prochaine édition de l'Eurovision à Rotterdam (Pays-Bas).

L'artiste de 29 ans a remporté son ticket pour le concours le 8 mars, jour de la Journée internationale des droits des femmes. En compétition face à deux autres chansons, elle a glané la majorité des suffrages du public de la chaîne d’Etat Pervyi Kanal.

Le texte de sa chanson Russian Woman (« Femme russe ») et le parcours militant de cette réfugiée originaire du Tadjikistan, pays ex-soviétique musulman d’Asie centrale, sont loin des principes véhiculés d’ordinaire par les télévisions publiques. Ce vote pour Manizha à la télévision fédérale « déclare la guerre à la xénophobie et à la misogynie russes », s’exclame le journal indépendant Novaïa Gazeta.

Une chanson qui met le doigt sur des préjugés

« Eh bien, la trentaine passée et toujours pas d’enfants ? En gros, t’es belle mais trop grosse. » Dans sa combinaison rouge, Manizha scande en rap ces paroles dénonçant les stéréotypes que subissent les femmes. Mélangeant hip-hop et motif folklorique russe, cette chanson « vise les préjugés dont j’étais moi-même l’objet », a expliqué la chanteuse à l'AFP.

Il n’en faut guère plus pour susciter l’ire des paternalistes russes qui ont en grippe celle dont la notoriété est née sur les réseaux sociaux, où la jeunesse trouve la liberté d’expression qui manque aux médias traditionnels. Une association de femmes orthodoxes lui reproche ainsi « d’insulter et d’humilier grossièrement les femmes russes » et d’inciter la « haine envers les hommes, qui sape les fondements de la famille traditionnelle ».

Le Comité d’enquête russe, puissant organe d’investigations, dit, lui, examiner une requête d’une organisation de vétérans qui dénonce le texte comme incitant à « l’inimitié interethnique ».

« Un reflet dans le miroir qui ne leur plaît pas »

« C’est que j’ai mis le doigt sur une plaie avec cette chanson », constate Manizha, dont le titre sur YouTube compte plus de cinq millions de vues. « Sur scène, je leur ai juste montré un reflet dans le miroir qui ne leur plaît pas », résume-t-elle.

Ce n’est pas la première fois que Manizha, qui revendique un million de followers en ligne, s’attire les foudres des conservateurs. L'artiste met au service de son militantisme la notoriété qu’elle a bâtie depuis 2013 exclusivement en ligne.

En 2019, Manizha lance ainsi une application sous forme de signal d’alarme mettant en relation centres d’assistance et victimes de violences domestiques, fléau que la Russie s’est jusqu’ici gardée de combattre. Elle fait scandale la même année pour avoir participé à une vidéo défendant les droits LGBT. Une prise de position qui lui coûte 10.000 abonnés sur Instagram.

Une « odeur de peur » qui accompagnait son quotidien

Toujours accompagnée de sa mère (sa « gourou » et costumière qu’elle vouvoie à l’ancienne) Manija Sanguine (« pierre tendre » en langues persanes) est forte d’un parcours singulier, et souligne être dure à cuire. Dès sa naissance au Tadjikistan en 1991, elle passe huit jours dans le coma. Puis sa maison est ravagée par un obus lors de la guerre civile qui déchire son pays à la chute de l’URSS.

A partir de 1994, elle vit avec sa famille le quotidien difficile des réfugiés clandestins à Moscou, en plein chaos économique post-soviétique. Elle se souvient qu’une « odeur de peur » domine son enfance d’immigrée. Une expérience qui l’a conduite à devenir en décembre ambassadrice pour le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés en Russie, et à collecter par exemple de l’argent pour acheter des cartables à des écoliers de familles d’immigrés à Moscou.

Manizha dit avoir « une empathie innée » notamment pour les réfugiés qui vivent, selon elle, en « esclavage légalisé » partout dans le monde. Cette diplômée de psychologie à 20 ans, qui a rêvé de carrière musicale depuis ses 7 ans lorsqu’elle entonnait du Céline Dion​, revendique en tout cas aujourd’hui son identité russe et son pays d’accueil comme sa patrie : « Je pense en russe, je dis "Je t’aime" en russe, je veux vivre en Russie, et je veux la même chose pour mes futurs enfants. »