« It’s a Sin » : L’homophobie des années sida au Royaume-Uni racontée en cinq épisodes

SERIE Christophe Martet et Fred Colby, engagés dans la lutte contre le VIH-sida, expliquent à « 20 Minutes » en quoi « It’s a Sin », lancée ce lundi sur Canal +, est importante aujourd’hui

Fabien Randanne

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Une partie du casting de la série It's a Sin.
Une partie du casting de la série It's a Sin. — Red Production Company and all3media international
  • La série It’s a Sin, diffusée à partir de ce lundi soir sur Canal +, suit un groupe d’amis, majoritairement gays, à Londres, entre 1981 et 1991, et confrontés à l’épidémie de VIH/sida.
  • « C’est une série importante et nécessaire, souligne à 20 Minutes Fred Colby, auteur de T’as pas le sida, j’espère ?. Elle raconte les dix premières années de l’épidémie VIH/sida. C’est-à-dire la décennie de l’inconnu. »
  • « Un des sujets majeurs d’It’s a Sin, c’est l’homophobie, la chappe de plomb », souligne Christophe Marter, ancien président d’Act Up-Paris.

Ritchie, Roscoe et Colin n’ont pas 20 ans ou tout juste. Tous venus d’horizons différents et tous gays, ils s’installent à Londres pour y voler de leurs propres ailes en cette année 1981. Au même moment, apparaît un virus qui ne tarde pas à faire des ravages au sein de la communauté homo et donc à bouleverser les existences de ces jeunes hommes, de leurs petits amis, de leurs amants d’un soir, de leurs potes et de leurs familles.

Après avoir rencontré un succès public et critique outre-Manche le mois dernier, It’s a Sin débarque ce lundi à 21h05 sur Canal +. «C’est une série importante et nécessaire, souligne à 20 Minutes Fred Colby, rédacteur de Remaides, le journal de l’association Aides. Elle raconte les dix premières années de l’épidémie VIH/sida. C’est-à-dire la décennie de l’inconnu, celle que l’on n’a pas beaucoup vue dans les fictions, contrairement aux années 1990. »

« Une histoire comme elle a pu se dérouler pour plein de gens »

It’s a Sin est signée Russel T. Davis, à qui l’on doit la résurrection de Doctor Who au début des années 2000 ou, plus récemment, le choc dystopique Years and Years, ainsi que quelques-unes des séries phares de la culture LGBT, dont Queer as Folk et Cucumber. En 1981, il avait 18 ans et il a donc lui-même traversé la période retracée au fil des cinq épisodes. Il juge important de la raconter une quarantaine d’années plus tard. « Je suis très conscient que les jeunes générations grandissent en ignorant tout de cette époque, explique-t-il dans le dossier de presse. Soyons honnêtes, même les gens qui ont vécu ces années-là n’en savent pas tout non plus. »

Christophe Martet, qui fut entre autres président d’Act Up-Paris de 1994 à 1996 et trentenaire dans les années 1980, confirme : « J’ai appris des choses. Par exemple, qu’on pouvait, en Grande-Bretagne, enfermer comme ça, tel qu’on le voit dans la série, des malades. Je savais que ça se faisait en Suède qui était très stricte là-dessus. »

Celui qui demeure activiste de la lutte contre le sida et occupe les fonctions de directeur de la rédaction de Komitid, a apprécié It’s a Sin : « C’est assez cinématographique et fictionnel et, en même temps, on imagine bien qu’il y a des faits très réels qui sont relatés. C’est important, il ne faut pas être dans quelque chose de fantasmé. On est dans une histoire comme elle a pu se dérouler pour plein de gens. »

« Ça nous permet de réfléchir »

Russel T. Davis s’est en partie inspiré d’une de ses amies, Jill Nalder - qui incarne la mère de son double de fiction dans la série. « Elle a été plus investie que moi, elle a bien plus de mérite dans le sens où elle a passé plus de temps sur le front du sida que moi, elle a tenu la main de davantage de mourants que je ne l’ai fait », raconte le showrunner, toujours dans le dossier de presse. « Beaucoup de femmes ont été et sont toujours importantes dans la lutte contre le sida et cela n’avait pas été suffisamment montré », salue Christophe Martet, ravi que la fiction n’ait pas éludé cet aspect.

Le personnage de Jill, incarnée par Lydia West, révélée dans Years and Years, est sans doute l’un des plus beaux et marquants mis en scène dans une série ces dernières années. Elle complète un casting composé d’une galerie de garçons gays aux caractères très contrastés, du plus timide au plus exubérant. Leurs attitudes oscillent entre l’insouciance, le désespoir, le déni… « J’ai l’impression qu’on n’essaie pas d’en faire des héros, je trouve ça bien. Ça nous permet de réfléchir, aux générations plus jeunes aussi, estime Christophe Martet. Il ne s’agit pas que de raconter la séropositivité, les décès mais aussi ce qu’il s’est passé, comment les gens ont réagi. C’est ça qui est important. »

À travers les destins de ses personnages principaux ou secondaires, It’s a Sin rappelle que le traumatisme du diagnostic de séropositivité au VIH se doublait de multiples répercussions, parfois dramatiques, dans le quotidien des personnes concernées. Notamment, lorsque leurs familles ignoraient tout de leur orientation sexuelle. « Quand tu étais un garçon de 25, 30 ans, et que tu annonçais être séropositif, ça voulait dire que tu étais gay. C’était d’autant plus discriminant que l’homosexualité en tant que telle était discriminée », avance l’ex-membre d’Act Up-Paris.

« Comme l’homophobie a nourri l’épidémie »

« Il y a aussi eu des coming out dans la mort : la famille découvrait l’homosexualité du défunt au moment de son décès », ajoute Fred Colby. « Il était fréquent que des conjoints se retrouvent à la rue, démunis, sans rien, une vie effacée, des souvenirs et des biens brûlés [par les proches du partenaire décédé], reprend Christophe Martet. C’est aussi le deuil impossible. Si tu étais séronégatif, que ton copain venait de mourir, qu’il avait 30 ans, cela voulait dire que tu allais vivre avec ça très longtemps. Comment faire le deuil si la famille t’a repoussé, que tu n’as pas pu assister à l’enterrement ? »

Christophe Martet encore : « On voit bien qu’un des sujets majeurs d’It’s a Sin, c’est l’homophobie, la chappe de plomb. Quand on regarde The Crown, on n’a pas conscience que Thatcher introduit des mesures violentes contre les LGBT. La Section 28, ce n’était pas il y a deux siècles, c’était il y a quarante ans. » Cet amendement, adopté en 1988 et définitivement abrogé au Royaume-Uni en 2003, interdisait de faire la « promotion » de l’homosexualité. « Cela empêchait donc, entre autres, de faire de la prévention du VIH, explique le rédacteur de Remaides. À l’homophobie familiale, s’ajoutait cette homophobie institutionnelle. Les mecs qui meurent seuls, c’est d’une violence inouïe. La série montre bien comment l’homophobie a contribué à nourrir l’épidémie. »

Ce n’est pas « un péché »

Cette fiction chorale, souvent bouleversante, parfois drôle, toujours attachante, n’a pas forcément l’air politique au premier abord. Or, cette dimension réside dans le point de vue et la manière de raconter ces histoires. Fred Colby, dont le témoignage autobiographique, T’as pas le sida, j’espère ? est paru l’an passé, souligne que « le regard d’un homme gay qui a vécu cette période » est « plus pertinent et authentique » que celui proposé par exemple par Jonathan Demme dans Philadelphia en 1994. « Cela a été un film important à l’époque, concède-t-il, c’était la première fois qu’un long-métrage grand public s’intéressait à l’homophobie et au sida, mais il a très mal vieilli et reste un regard hétéro sur l’homosexualité. »

Russel T. Davis, à travers sa mini-série, fait à sa manière œuvre de pédagogie et sous les atours pop de ces cinq épisodes rythmés par des tubes eighties, adresse un bras d’honneur aux homophobes, bigots et conservateurs. En témoigne le titre, It’s A Sin, « C’est un péché », emprunté aux Pet Shop Boys, qu’il ne cesse de s’attacher à contredire.